de Michel le 22 Mai 2008, 22:12
La fenaison à peine achevée, du moins dans les " prés du bas " (tous artificiels ) par opposition aux prairies naturelles " du haut " , c'est-à-dire de Charvet, il faut songer à moissonner les 2 ou 3 champs de seigle ensemencés… à la fin du mois d’ Août de l’année précédente. Je ne peux parler de cette première récolte venant à maturité aux environs du…14 Juillet sans avoir présente à l’esprit l’image de ces semées de seigle lors des derniers jours du précédent mois d‘Août. En effet, une dizaine de jours après le labour de ces champs laissés une année durant " en guéret "(jachère), afin que la terre « se repose », les semées de seigle offrent une inattendue couleur rouge. Celle-ci sera remplacée par la plus classique couleur verte quelques jours plus tard. Je pense qu’il n’est pas inutile de s’attarder à la description de la moisson du seigle dont les 2 débouchés sont constitués d’une part par le grain, lequel sera utilisé pour la confection de farine animale (la "pidance") et d’autre part, par la paille. L’utilisation majeure de la paille de seigle l’était sous la forme de litières dans les étables, mais un sort plus noble était réservé à la « plus jolie »…
La moisson du seigle, c’est « quelque chose » ! Tout commence avec "le dailleur " (l’homme à la faux). Celui-ci s’adjoint…"l’homme à la barre " , qui, muni d’une perche en bois, accentue le penchant naturel des tiges, et oriente ces dernières dans une direction rendant plus aisé leur fauchage… Cette opération (" tenir la barre ") m’était généralement réservée. Une tierce personne "cueillait", c'est-à-dire relevait la paille coupée pour la mettre en gerbes qui seraient liées, avant d’être assemblées, par 12, en "bourles" (ou « moyettes ».) La partie supérieure de ces dernières recevait un lien en paille, maintenant réunies les 12 gerbes dont les épis s’inclinaient au fur et à mesure du séchage. Celui-ci réalisé, la récolte rentrée dans la grange, avait lieu le battage. Par temps sec, une dizaine de jours tout au plus, séparait la moisson de la rentrée de la récolte. Par contre, lors d’étés pourris, tout séchage posait problème, aussi bien celui des foins qui pourrissaient sur place après le fauchage, que celui des céréales. Ne manquait alors pas l’évocation de l’année du décès de telle personne bien connue dans la commune, année où les " têtes des bourles "avaient germé » tellement il avait plu !...
Cette dernière opération du battage se déroulait en 2 étapes. Au cours de la 1ère, l’essentiel du grain était extrait en frappant vigoureusement la partie de la gerbe présentant les épis sur une paroi verticale. " L’ébarbage " effectué, les gerbes étaient alors ouvertes et disposées en un anneau sur l’aire pour y être soumises à l’action du fléau. Il m’arrivait de me glisser dans le trio d’adultes, experts dans l’art du maniement au bon rythme de cet outil, dégageant alors un son bien régulier. Je ne réussissais qu’à briser cette belle harmonie, n’étant jamais parvenu à… «marcher au pas ». La paille ainsi dépouillée de la totalité des derniers grains qu’elle pouvait contenir encore, était soigneusement empaquetée en "cloisses". Les plus réussies de ces dernières constitueraient la matière première utilisée lors des soirées d’hiver dans le rempaillage des chaises ou la confection de récipients de formes diverses, les fameux "paillassons ". Ceux-ci seraient destinés à contenir les fèves, le grain pour les poules, ou le son pour les lapins…
La moisson de la céréale majeure, celle du froment avait lieu dans la foulée, c'est-à-dire fin Juillet-Début Août, alors que survenait l’époque de la fenaison dans les " prés du haut ". Je parlerai ultérieurement de celle-ci, bien que la moisson du blé et " l’épisode Charvet " se soient toujours télescopés. La faucille remplaçait la faux (la trop faible hauteur des tiges de froment ne permettait pas l’emploi de cette dernière !) durant de nombreuses journées, car c’était une affaire de longue haleine .Tenir la barre n’était plus pour moi la tâche que je redoutais le plus ; par contre je n’ai jamais oublié les gerbes qu’il fallait " lier", les champs qu’il fallait glaner (recueillir soigneusement les moindres brins de paille qui avaient pu s'échapper des gerbes, "cela faisait plus propre" nous disait on !), après que les gerbes aient été assemblées en « bourles ».
A la moisson « des froments » succédait celle des 2 champs d’avoine dont les grains étaient utilisés tout comme ceux du seigle dans la fabrication de la " pidance " ou comme « dopant » pour mules et mulets. La paille d’avoine quant à elle intervenait conjointement à celle du froment dans la confection de la « mêlée ». Mais avant d’en arriver à ce stade, il avait fallu rentrer ces récoltes, ce qui au niveau des granges, n’allait pas sans poser quelque problème lorsqu’il avait été impératif de s’occuper de quelques autres « menus produits » constitués par l’orge, les lentilles, les fèves, éventuellement le chanvre, voire cette légumineuse, voisine des lentilles, c'est-à-dire les " aires " utilisés dans l’alimentation des lapins et des poules…
Survenait alors …le grand jour du battage du froment et de l’avoine stockés sur les aires de battage respectives, et un peu à l’écart celui de l’orge. La faible importance de cette dernière céréale, (de l’avoine également) rendait l’expression « faire aller la machine » parfaitement justifiée ! En effet, la machine en question consistait en une batteuse actionnée par... 2 paires de bras vigoureux ! Le battage du froment en quantité beaucoup plus importante s’effectuait lui, au moyen d’une batteuse dont le principe était le même, mais actionnée elle par un moteur à essence dans un premier temps (le même que celui utilisé pour actionner scie circulaire et scie à ruban dont j’ai déjà parlé) par un moteur électrique ultérieurement. Ce jour où "la machine allait " était incontestablement un grand jour et constituait l’un des temps forts de l’été. En raison du nombre de bras nécessités par l’opération, les « renforts » requis (7 ou 8 personnes) se retrouvaient à cette occasion : mon grand-père, l’oncle Henri et la tante, ma mère et ses 2 sœurs auxquelles se joignait un de leur frère, et mon père. La tâche dévolue à chacun était bien définie.
En premier lieu venait l’introduction des gerbes dans la " machine " ; cette opération, (la moins pénible), avant de la réaliser moi-même, a été pendant de nombreuses années dévolue au grand-père. Elle se signalait par la quantité de poussière ingurgitée, surtout si le blé avait été victime, malgré le traitement à la chaux effectué lors des semailles, de …la maladie "du charbon". Grain et paille étaient crachés à l’avant de la machine et pour séparer ces 2 constituants, 2 personnes s’activaient avant de transmettre aux bras (généralement ceux de ma mère et des tantes), la paille à assembler en « cloisses » évacuées momentanément au dehors de la grange. Dure journée que celle-ci commencée aux aurores (à l’heure à laquelle partait le premier autorail ! ) pour se terminer à la nuit tombante avec l'empilement des « cloisses » sur les « plans » , parties hautes des granges.
Cependant, le plus fastidieux (pour moi) restait à faire… Je veux parler de l’opération « vannage »ou vantage. Cette opération au cours de laquelle le grain était séparé de son enveloppe, des débris de paille et d’épis, était réservée aux journées pluvieuses durant lesquelles le travail à l’extérieur n’était pas possible. Ce travail, oh combien ennuyeux, se déroulait plusieurs jours durant, voire une semaine… Autour du vannoir (le tarare), 3 personnes se trouvaient mobilisées. L’une d’elles actionnait la manivelle entraînant les ailes productrices du vent, une deuxième alimentait la grille sur laquelle s’effectuait la séparation du grain de ses résidus, alors qu’une troisième effectuait la tâche la plus noble, la récupération à l’avant, au moyen de " quartières " ou de « doubles », du grain avant que celui-ci soit accueilli dans des sacs en toile de lin blanche, « les sétiers », d’une contenance de 58 l.
La finalité de toutes ces opérations était la production de farine pour les bêtes et surtout la fabrication du… pain. Lorsque je songe au nombre d’heures nécessaires à l’obtention du produit final, je ne peux que rester confondu. Des labours d’automne à la récolte de ce grain si précieux, de quels soins ce dernier n'avait-il pas été l'objet ! Au moment des semailles, ce grain avait été « chaulé » c'est-à-dire mis au contact d’un lait de chaux. Celle-ci avait elle-même été obtenue au moyen des fours à chaux artisanaux qu’il avait fallu construire rationnellement. Ce traitement était destiné à prévenir les maladies pouvant compromettre la récolte future (en particulier celle du chardon). Que d’efforts à fournir avant de conduire cette dernière aux Moulins de la Guisane ou de préférence au Moulin Chabas, installé à peine plus loin sur la Durance. Car de la quantité de grain récoltée dépendaient les quantités de farine et de son récupérées ; ce dernier sous-produit étant utilisé dans l’alimentation du bétail.