1962 L’ avion des alpages

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Henri Giraud, archive André Glaudas.

1962 L’ AVION DES ALPAGES
Archives GLAUDAS :  texte sans nom d’auteur, date (bien que les éléments qu’il contient me laissent déduire une date de publication située vers de 1987).

Ce très beau texte qui rend hommage (de son vivant) à Henri GIRAUD, l’aviateur virtuose et légende des Alpes, mort le 19 novembre 1999 à l’âge de 80 ans.

Le deuxième texte, « En souvenir d’Henri GIRAUD » écrit par une autre légende : Roger CANAC

Chaque année, l’époque la plus propice aux atterrissages sur glacier s’étale de décembre à mai. Les abondantes chutes de neige automnales comblent peu à peu les rimayes et rendent les glaciers « fréquentables » à l’approche de l’hiver. Mais à l’inverse, quand le printemps s’achève, la chaleur fait à nouveau son travail de sape et les longues journées de juin sont vite fatales. La glace se crevasse et s’enlaidit à vue d’oeil, minée par le soleil estival.
Il est alors grand temps de démonter les skis et, puisque les glaciers lui font grise mine, Giraud s’en retourne vers ses premières amours : les prairies escarpées de moyenne montagne qui offrent de merveilleuses pistes naturelles au milieu des gentianes et des edelweiss.

De 1960 à 1970, sous l’impulsion d’Henri, chaque année qui s’écoule voit l’ouverture de pistes plus osées les unes que les autres. L’une des plus charmantes et des plus difficiles jouxte le petit village de Villard Notre Dame, à 1550 mètres dans l’Oisans, à quelques minutes de vol de l’Alpe d’Huez, côté sud de la vallée.
Un « visiteur du ciel » non averti a beau écarquiller les yeux en survolant ce pittoresque hameau accroché à la montagne, il ne peut imaginer se poser dans cet environnement hostile et accidenté où le seul pré dégagé doit faire cent mètres, précédé d’une étroite bande d’herbe désaxée dont la pente convexe atteint 30 % dans sa partie basse.
C’est pourtant là que Giraud a créé une des pistes les plus osées et les plus pittoresques des Alpes.
Un maigre fanion indiquant le vent, point de balise ni de marquage au sol. C’est l’aviation verte voulue par Henri, s’intégrant parfaitement dans le paysage. À part quelques petits travaux de nivellement, rien n’a bougé depuis la nuit des temps.

Dans le cas particulier de Villard, il fallait une sacrée audace pour imaginer se poser là un jour, et qui plus est, avec un avion d’une tonne approchant à 130 km/heure ainsi qu’Henri l’a fait pendant 30 ans avec son Jodel Abeille. Ici toutes les difficultés sont réunies : piste très courte et désaxée (elle tourne de 15 degrés), précédée d’un butoir quasi vertical en seuil de piste, qu’il faut véritablement « escalader » avant d’épouser la très forte pente de 30 %.
En outre, l’approche, c’est-à-dire la présentation de l’avion dans l’axe de la piste, est très brève : le pilote a juste quelques secondes pour préparer son avion en lui imprimant la bonne vitesse et le bon angle de descente avant de piquer, le cône d’hélice pointé sur le mur de terre et de rochers qui s’étend en aval. Les pilotes de montagne capables de s’y poser l’été, en sécurité et en douceur, avec un avion rapide comme le Jodel abeille, ne sont pas nombreux. Beaucoup d’avions ont terminé leur carrière à Villard-Notre-Dame.
Même avec une expérience de plusieurs milliers d’atterrissages en montagne et en se contentant de suivre Henri aux commandes, cette piste fait battre le coeur et l’on ne peut qu’être admiratif quand le « Maître » sort le « grand jeu » et vous gratifie d’une « arrivée à la Tarass Boulba » (sic).
Ce jour-là nous revenions à cinq dans le Jodel tous euphoriques après un vol grandiose et un posé superbe et difficile dans un site divin, la piste de Merlet dans la vallée de Chamonix, face au majestueux glacier des Bossons.
À la fin d’une telle journée l’ambiance à bord était au Zénith mais quand Giraud, parvenu en vertical de la piste de Villard-Notre-Dame, nous annonça qu’on se poserait « à la Tarass Boulba » : un grand silence se fit dans l’habitacle. Une lueur d’effroi passa dans le regard de mon ami Bernard Wirth paisiblement assis en place arrière. Ce magicien de l’air a bien des tours dans son chapeau mais celui-là a de quoi m’inquiéter songeait notre passager. Il s’attendait au pire et le pire arriva. Après s’être mis en verve par un magnifique renversement de 180 degrés au ras d’une paroi rocheuse qui lança l’avion dans un plongeon vertical à 200 km/heure, Giraud effectua une forte ressource puis jeta, sabre au clair, sa monture emballée à l’assaut du buttoir rocheux à près de 160 km/heure. L’avion se posa comme une fleur en 60 mètres.
En fait, avec un avion chargé comme il l’était ce jour-là, c’était la seule manière de le poser sans casse ! Mais cette audace ne s’improvise pas.
Elle est le résultat d’un minutieux travail et d’un entraînement incessant qui font qu’à 78 ans Giraud est toujours capable d’accomplir un tel rodéo aérien.
Si une telle piste a pu voir le jour, ce fut grâce à la bonne volonté du maire de Villard, monsieur Clément Brun. Pour le remercier, le 15 août 1962, Henri organise une grande journée de propagande aérienne avec baptêmes de l’air et circuits touristiques à partir de cette piste hors du commun. Il ne dispose pas encore du fameux Jodel abeille cinq places et les baptêmes se font, à bord du Super-Piper. Giraud, très en forme, termine chaque vol par un piqué dans une étroite brèche rocheuse, à toucher des ailes, suivi d’un looping juste avant d’atterrir, de quoi stupéfier les plus blasés…
En cette chaude journée d’août, toutes les cimes environnantes resplendissent.
La journée est un franc succès et, six semaines plus tard, Giraud récidive en inaugurant la piste de “La Salette” toute aussi acrobatique et attachante que celle de Villard-Notre-Dame. Imaginez un petit mamelon herbeux de 150 mètres de rayon avec une pente de 20 %, niché entre deux sommets de 2000 mètres (le Mont Gargas et le Mont Flaneau) à quelques centaines de mètres d’une basilique dominant les alpages alentour.
De ce sanctuaire isolé entre terre et nuages, se dégage une ambiance irréelle, mystique, évoquant quelque lamaserie tibétaine.
Dès son premier survol Giraud eut le coup de foudre et son projet insensé d’atterrir à proximité reçut un accueil très enthousiaste de la part des pères de la Salette. Ne se contentant pas de promesses verbales, ils mirent toute leur énergie au service de la future piste.
Les vingt religieux vont donner beaucoup d’eux-mêmes pour ébaucher une piste aux portes du monument.
Dès le mois de juin, Giraud qui pour l’occasion a renversé les rôles, baptise un à un les vingt Pères courageux ainsi que leur recteur.
Emmener les pères au ciel, Giraud l’iconoclaste est aux anges !
Le 21 juillet de la même année 1962, il dépose là haut un autre ecclésiastique peu ordinaire, son ami l’abbé Labaume, curé de Saint-Jean d’Avélannne.
Ce curé volant a fondé un aéro-club au sein de sa paroisse et entraîne ses ouailles au pilotage, notamment les plus jeunes.
Un bon moyen de leur « fermer les mauvais sentiers ». Puis le 2 octobre, Henri, le Pape de l’aviation de montagne, comme le surnomme Herman Geiger, emmène à bord l’évêque de Grenoble, Monseigneur Fougerat, et le dépose à son tour sur la piste du sanctuaire. Trois mois plus tard les pères vont recevoir une manne céleste, juste récompense de leurs efforts, tandis que la basilique est coupée du monde par la neige…


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Le Jobel Abeille d’Henri Giraud. Source : http://www.jodel-fr.com/

En souvenir d’Henri Giraud
Par Roger Canac dans les pages du Dauphiné publié le 23 novembre 1999.

Il est une silhouette de grand oiseau que nous ne verrons plus passer dans le ciel de nos montagnes : le petit « zinc » d’Henri Giraud. Il est un vrombissement familier que nous ne reconnaîtrons plus au-dessus de nos têtes : le petit « moulin » d’Henri Giraud.
Des Écrins, de la Meije, des Grandes-Rousses au Rochail, du Taillefer à Belledonne et au Vercors, et à la Chartreuse, il ne se baladera plus, montrant à ses voyageurs devenus amis tous les replis secrets d’une montagne qu’il connaiSsait comme son jardin, les chamois, bouquetins, mouflons, marmottes vus par l’oeil du chasseur. Il signalait aux bergers les chèvres vagabondes et fugitives, les brebis égarées.
Il visitait les refuges, saluant d’un battement d’aile les gardiens, ses amis; la visite devenait comme un· cérémonial. D’un coup d’aile, il reliait parfois les villages amis. « Nous étions en visite », disait Brassens.
Henri Giraud n’était pas seulement pilote des montagnes et des glaciers. L’homme volant de l’Alpe-d’Huez, faisant, à partir du terrain de Brandes, son boulot d’accompagnateur du ciel, était un pilote montagnard. C’est la différence.
Pionnier de l’aviation de haute montagne, il ne se vantait guère de ses exploits au sommet du Mont-Blanc, au sommet du Mont-Aiguille, de ses atterrissages qui étaient des premières… et même de cette “pose”, à la limite de la glissade, dans la face nord du Sirac.
Henri Giraud n’était pas un aventurier trompe-la-mort mais, avant tout, un professionnel qui, avant de prendre l’air, récapitulait, comme un apprenti, tous les gestes élémentaires, toutes les commandes pour se tester sans cesse. Humilité de l’homme de métier jusqu’à l’âge de 80 ans, même connaissant sur le bout de l’aile toutes les possibilités de son coucou.
Henri Giraud nous a quittés, modestement, confidentiellement.
Georges, son intime, a prévenu les amis.
En pleine activité, santé et possession de ses moyens, il avait subi une « attaque » (comme· on dit en montagne), foudroyé sur place, comme le père Gaspard de Saint-Christophe, Gaspard de la Meije, et presque au même âge.
Paralysé, dans l’impossibilité de participer à la vie et aux échanges avec les siens, avec ses amis, il s’est peut-être laissé mourir… Pour ses amis sincères et fidèles comme Georges, Christophe, Nicolas, Clément et tant d’autres, ses voyageurs innombrables et toujours charmés, l’homme discret, parfois laconique, sauf lorsqu’il montrait ses montagnes, Henri Giraud hantera le ciel de notre coin des Alpes. C’était un modeste.
Roger CANAC

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