Du tabac pour ma vache !

DU TABAC POUR MA VACHE !
Extrait du livre : Mémoires d’un fumeur ou Mémoires d’outre-pipe
Auteur : Albert Sonnier
Éditeur : (compte d’auteur ?)
Date d’édition : 1960

J’ai connu, dans les parages aussi de ma lignée paternelle, une curieuse fumeuse de pipe.
C’était une fille montée en graine, de trois douzaines de printemps environ.
Morts son père et sa mère, elle vivait seule avec un âne, une vache et une chèvre, dans une vieille maison, basse, sans étage, aux murs épais en pierres de tuf jaunâtre, mal jointoyées, au toit recouvert de larges plaques d’ardoise, avec des fenêtres plus larges que hautes, aux petits carreaux protégés par un quadrillage serré de barreaux de fer, et derrière lesquels pendaient de petits rideaux rouges.
La maison dominait le chemin, à l’orée, côté nord, du hameau de montagne, dans l’Oisans, à 1.500 mètres d’altitude, où chaque été me ramenait chez un oncle, pour une partie de mes vacances scolaires.
Cette femme solide, courageuse, cultivait elle-même ses minuscules et maigres lopins de terre, qui penchaient tellement au versant de la montagne qu’il était nécessaire, comme pour tous les autres du voisinage, à l’occasion de leurs labourages ou piochages, d’en remonter dans des paniers la terre, du pied au sommet. Travail harassant et perpétuel de fourmis sans lequel toute la bonne terre arable de la montagne aurait glissé depuis des siècles dans la vallée. Voilà bien, sans nul bruit de tambour publicitaire, une bonne restauration des sols qui se faisait depuis la nuit des temps.
Comme je passais devant sa maison, en allant à Huez 1, sur l’autre rive de la gorge du torrent de la Sarenne 2, pour y acheter notamment du pain blanc, cette brave fille me demandait de lui rapporter aussi d’Huez, pour sa vache, un paquet de tabac à fumer, un paquet de « gris » à 10 sous.
Je m’étais longtemps demandé ce que cette vache pouvait bien faire de ce tabac. Et finalement, j’avais osé le demander aussi, à sa propriétaire qui me répondit que sa vache avait « des poux » (cela m’étonnait beaucoup, une vache à poux) ; et qu’elle les tuait avec l’eau où elle avait fait tremper le tabac.
Lorsque j’en parlais, dès le repas suivant, à la table avunculaire, toute la parenté éclata d’un rire homérique :
« C’est qu’elle fume la pipe, on le sait bien, le soir, derrière ses rideaux ».
Comment cette perversion était-elle née chez cette femme, solide physiquement et moralement ?
Imitation, évocation de son père dont elle utilisait les pipes ? Complexe d’Œdipe, ou autre ?
Toutefois, ce tabagisme récent, et restreint, car elle ne fumait qu’à huis clos, n’avait pas encore terni la blancheur de sa denture, qui m’avait frappé, alors que les nymphes citadines ne parvenaient pas à un tel éclat, malgré un usage intense des savons et des poudres dentifrices (le tube de pâte dentifrice n’était point, alors, tellement commun).
Je n’ai connu que cette discrète fumeuse de pipe.
Les attributaires du sexe complémentaire du nôtre, chez nous, préfèrent la cigarette, c’est notoire. Pourtant nul ne pourrait dire qu’il n’y a pas, parmi elles, des fumeuses de cigares. Mais elles sont, pour lors, plus secrètes encore que ma fumeuse de pipe. N’en connaissez-vous pas ?

(1) L’Alpe d’Huez n’était pas encore et de loin, inventée comme station d’hiver. Il n’y avait là que de vieilles étables à vaches, accessibles par un seul chemin muletier. On pouvait, à l’époque, en acquérir une, avec 10.000 mètres carrés autour ou plus loin, au prix total de 2 à 300 francs de l’époque, ce qui est le prix actuel de quelques mètres carrés du même terrain.

(2) Quant au torrent de la Sarenne, après en avoir acheté généralement très bon marché les droits de riveraineté, la Société hydroélectrique qui voulait le capter se heurta finalement à un propriétaire, à un « dur », qui ne consentit à céder son droit de riveraineté, le dernier à acquérir, sur une soixantaine de mètres, que parce que la Société accepta de couvrir cette longueur de pièces de 5 francs jointives. C’était un prix exorbitant pour l’époque. Depuis, une loi du 16 octobre 1919 permet d’éluder cette malévolence de barreurs de chute.

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