Georges de Layens, apiculteur et ermite à Huez

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Illustration : Georges de Layens, gravure extraite du livre « Cours complet d’apiculture » édition 1902.

GEORGES DE LAYENS, APICULTEUR ET ERMITE À HUEZ
Témoignage trouvé dans le No 13 dans le supplément de la revue « Le Soleil » 
 Date de publication : samedi 22 avril 1899 

Causerie sur les Sciences
Un anachorète de la science.

— Comment on devient réformateur.

Si jamais il vous prenait envie de visiter la Nouvelle Sorbonne, afin de vous rendre compte par vous-même de l’installation du laboratoire, vous emporteriez très certainement de votre visite cette impression que MM. les savants ne se refusent rien : ils opèrent dans de vastes salles décorées de fresques aussi magnifiques que flamboyantes, destinées sans doute à réveiller chez eux la faculté d’imagination que des études trop positives risqueraient d’endormir.
Notez, je vous prie, que je ne récrimine pas. Mais à côté de ces privilégiés qui ont entre les mains l’outillage le plus perfectionné et le plus complet, il est d’autres chercheurs plus méritants peut-être, parce que réduits à leurs seules ressources, ils sont obligés de suppléer, à force d’ingéniosité, de persévérance, d’énergie et de travail, à l’insuffisance des moyens dont ils disposent. C’est la vie et l’œuvre d’un de ces savants modestes que je voudrais vous faire connaître. Elle vous montrera ce que peut l’intelligence, unie à une forte dose de volonté et assaisonnée d’une inaltérable bonne humeur.
Avez-vous jamais entendu parler de Georges de Layens ? C’est peu probable si vous n’êtes ni botaniste ni apiculteur. Car de Layens était trop foncièrement ennemi de toute réclame pour tolérer qu’on fit du bruit autour de son nom, en dehors de la petite sphère où il évoluait. Mais en revanche, là, je veux dire dans le monde spécial de ceux qui se livrent à la culture des abeilles, il est tout à fait populaire, et il n’existe pas, dans le monde entier, un apiculteur sérieux qui ne sache que c’est aux méthodes créées ou propagées par de Layens qu’il doit d’avoir pu tripler le rendement de son rucher.
Georges de Layens fut en effet celui qui, par ses intentions pratiques, ses brochures et son exemple, contribua le plus à révolutionner l’industrie apicole et à la faire sortir de l’ornière où elle se traînait depuis l’âge d’or mythologique, époque pastorale et fameuse, où les abeilles de l’Hymette allaient, dit-on, déposer leur miel dans la bouche de Jupiter.
Or, voici quelle fut la genèse des idées de de Layens.
En 1868, de Layens, qui avait une belle passion pour tout ce qui touche à la mécanique, habitait une grande mansarde de la rue de Sèvres où il était menacé d’une complète submersion par un débordement d’outils et d’instruments aussi variés qu’encombrants. Il eut fallu une boussole pour s’y diriger au milieu des tours, des machines à forer les métaux, des vieux bouquins achetés sur les quais qui transformaient la pièce en un capharnaüm des mieux réussi. L’un de ces livres se trouvait être la Statistique agricole des Pyrénées-Orientales. De Layens, que le hasard de ses promenades avait un jour amené au cours d’apiculture professé au Luxembourg par M. Hamel, s’était intéressé a ce genre d’études. Il lui sembla que l’apiculture piétinait sur place et que ses méthodes surannées et antirationnelles appelaient un réformateur. Il se mit donc à creuser la question avec l’ardeur convaincue et le bon sens pratique qu’il apportait à toutes choses, et M. Gaston Bonnier, son cousin, le trouva un jour, dans sa mansarde, fort occupé à comparer les résultats fournis par la Statistique des Pyrénées avec les cotes d’altitude marquées sur les cartes de là même région, publiées par les soins de l’État-Major français. Ce travail mystérieux et qui parut à M. Bonnier aussi original qu’incompréhensible, eut cependant pour conséquence de permettre à de Layens de formuler les trois lois suivantes :
1 o La production du sucre dans une fleur donnée augmente avec l’altitude à laquelle végète cette fleur, pourvu toutefois que cette altitude ne soit pas trop grande.
2 o Dans la même région, de deux ruches, l’une grande et l’autre petite, contenant la même population d’abeilles, c’est la plus grande ruche qui fournit le plus de miel.
3 o La récolte du miel produit par une ruche de dimensions données croît proportionnellement au carré de la population de la ruche. Ce qui signifie, en bon français, que quand la population d’une ruche devient le double de ce qu’elle était, la production du miel devient quatre fois plus grande ; si la population de vient trois fois plus nombreuse, la récolte de miel devient neuf fois plus abondante et ainsi de suite.
Il résulte de ces trois lois qu’un rucher donné atteint son maximum de production dans la montagne et qu’il vaut mieux avoir quelques grandes ruches que beaucoup de petites, la densité de la population ouvrière étant d’ailleurs supposée la même dans les deux cas.
Or, de Layens n’était rien moins qu’un théoricien. Il s’occupa donc immédiatement d’entreprendre la vérification de ses idées et, un beau jour, laissant là sa mansarde, muni de tout un bagage apicole, botanique et photographique, il se dirigea vers Grenoble. Après quelques tâtonnements à Venosc, à Saint-Christophe, au Mont de Lans, il eut l’idée de monter à Huez, petit village situé au-dessus du Bourg-d’Oisans, à 1.460 mètres d’altitude, sur un versant exposé au midi. C’est là qu’il s’installa tant bien que mal, plutôt mal que bien, avec l’aide de l’abbé Balfert, qui devait devenir son collaborateur et son ami, dans le seul « chalet » qu’il ait trouvé à louer.
Oh ! ce chalet !... Un poème. Les quatre vents cardinaux s’y donnaient d’harmonieux rendez-vous à travers les nombreuses fentes de la bâtisse. La cheminée se composait d’une salle placée exactement au-dessous d’un trou carré percé dans la toiture. En été, cela n allait pas trop mal ; mais en hiver, c’était autre chose. De Layens allumait pour se chauffer un feu de tourbe « dans la cheminée ». Mais à cause des quatre vents cardinaux, déjà nommés, la fumée se refusait énergiquement à suivre la ligne verticale qui reliait le foyer au trou du toit. Elle se répandait drue dans la pièce où l’atmosphère ne tardait pas à acquérir une densité peu compatible avec le bon accomplissement des phénomènes respiratoires. C’est cependant au milieu de ces nuages que de Layens et l’abbé Baffert, avec l’impassibilité et la sérénité des dieux de l’Olympe, causaient de leurs insectes et préparaient la campagne prochaine.
Les meubles étaient de simples caisses d’emballage. Chacune d’elles était d’ailleurs affectée à plusieurs emplois. La table de travail, servant aux études microscopiques, était, par exemple, une caisse privée de son couvercle et posée sur le flanc, de façon que le travailleur put mettre ses genoux dans l’intérieur de la caisse. Le soir, cette table caisse devenait parachute : le lit, en effet, était un hamac dont les attaches étaient si peu sûres que, pour dormir sans trop d’appréhensions, de Layens, chaque soir, glissait sa table en dessous, afin de réduire autant que possible la hauteur d’une chute toujours probable et qui, de fait, se produisit plusieurs fois sans avoir d’autre résultat que d’éveiller chez la victime un accès de gaieté. Car, sous son aspect froid et sévère, de Layens était très gai. Ses lettres sont toujours très amusantes et montrent avec quelle philosophie il acceptait son manque total de confortable.
En 1869, il écrivait à M. Gaston Bonnier : « Je couche dans mon hamac où je suis maintenant aussi bien que dans le meilleur lit de plume. C’est du reste le seul moyen d’éviter les insectes, les chats et les rats que j’entends, la nuit, rôder autour de moi. “Tu sais que, par les jours froids des derniers mois, j’ai été obligé de me chauffer dans mon chalet... J’ai enfin imaginé un moyen de me mettre à l’abri de la fumée : en mettant le feu de tourbe un peu à gauche de la cheminée, il s’établit un courant d’air qui laisse presque sans fumée la partie de la chambre où est mon hamac et l’endroit où j’écris.”
Malgré tout, “le chalet” en hiver n’était pas tenable. De Layens l’abandonna pour un autre qui n’était pas beaucoup meilleur, mais où cependant il parvenait, en hiver —, grâce à un poêle perfectionné, à avoir 5 degrés au-dessus de zéro, son inaltérable bonne humeur l’y accompagna. C’est là que de Layens resta cinq ans, cuisant l’été et gelant l’hiver, mangeant du “pain d’un an” et soupant de deux pommes de terre cuites sous la cendre, avec, comme dessert, deux pommes cuites. C’est là, qu’au milieu de privations de toutes sortes, il expérimenta par lui-même toutes les méthodes les plus compliquées de la culture des abeilles, préconisées par les Américains et les Allemands. Il fit un choix parmi ces méthodes, en réforma plusieurs, en imagina de nouvelles, coordonna les anciennes et prépara ainsi son premier ouvrage qui parut en 1874.
Depuis, il n’a cessé de perfectionner les méthodes des autres et les siennes propres, car personne au monde n’était moins entête que lui, soit à Louye où il avait fondé un rucher modèle, soit au laboratoire de la Sorbonne, à Fontainebleau, il poursuivait ses études et formait des élèves.
Il a eu, au moins, à la fin de sa vie, la consolation de profiter de cet outillage perfectionné, dont je parlais au début, et c’est à son cousin, M. Gaston Bonnier, devenu professeur à la Sorbonne, qu’il a dû cette joie. Mais il se rappelait toujours, avec attendrissement, son hamac de Huez, où l’on dormait si bien... quand ses attaches ne cédaient pas.

G. Colomb.

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