Il n’y a plus de Lautaret ?

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Passage du col en Citroën P 15-N durant l’hiver 1932, source revue l’Illustration.

IL N’Y A PLUS DE LAUTARET ?
Inauguration de la première ligne d’autochenille de France au Lautaret en 1932

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Archive : Petit Dauphinois, édition du 6 janvier 1932

La ligne d’autochenilles La Grave, Monetier-les-Bains a été inaugurée hier par MM. Petsche et Gaston Gérard.

La ligne régulière d’autochenille qui va joindre La Grave à Monestier-de-Clermont, l’Oisans à la vallée de la Durance et finalement Grenoble à Briançon a été donc inaugurée hier. Et sans encombres. Les manifestations heureuses n’ont pas d’histoire. Pas de cabrioles ou presque pas, pas de montagnes russes, mais une honnête navigation sans roulis, d’abord sur des routes tout juste vernissées par le gel, puis sur de la neige aussi stable, aussi sûre que l’asphalte des boulevards.
À l’heure H, assez confortable si l’on peut dire, la caravane de Touring-Club quittait l’hospitalière oasis de Briançon. Tout avait été réglé et médité à souhait. On reconnaissait les méthodes de la grande association. Les voyageurs transportés en autocars atteignirent Monestier vers 8 h 30. Déjà les autochenilles les y avaient précédés. Ils y prirent place et la partie la plus intéressante de l’excursion commença.

LE MYTHE DE LA NEIGE
Nous avons eu déjà l’occasion de vanter les splendeurs de l’hiver ensoleillé quand il a pour décor la vallée de la Guisanne. Nous avons épuisé à le faire une abondante provision d’adjectifs et toute une cargaison de lyrisme. Aujourd’hui on se contentera de dire que précautionneusement bardés de fourrures et de lainages, les voyageurs en furent pour leur courte honte et purent craindre ainsi équipés d’évoquer l’ombre replète de Tartarin. Le soleil eut, pour eux, des attentions touchantes, le thermomètre se maintenait assez haut, au-dessus de zéro et plus d’un nez délicat se para de vigoureuses rougeurs.
On était à se demander si la neige n’était pas un mythe. Du moins quelques-uns de nos confrères parisiens manifesterent avec humour cette hypothèse.
Au-delà du Lauzet, la parure traditionnelle des hivers alpins apparut et bientôt une neige éclatante et dure comme ils n’en ont pas cette année, ici et là, crissait sous les larges patins des cinq appareils.
Le Service des Ponts-et-Chaussées, sous la direction experte de M. Roul, s’était dépensé sans compter pour que la nouvelle ligne touristique pût fonctionner sans à-coup, sans accrocs. L’axe de la route était jalonné de deux mètres en deux mètres par de légers piquets. La portion de la piste que menacent les avalanches de Roche-tournière qui culminent parfois de douze à quinze mètres au-dessus du niveau normal était protégée par un système pare-neige. Les voitures pourront éviter les parages mal famés de la Marionnaise où la tourmente allume les fureurs d’affables tempêtes de neige célèbres de Briançon à Bourg-d’Oisans. Une passerelle provisoire de 40 mètres de portée et de 35 mètres de profondeur édifiée dans le temps record d’une dizaine de jour permet de se tenir au-dessus de ce nid à tourbillons.

LA TRAVERSÉE DU COL
La caravane allait atteindre le Lautaret. Les conducteurs, secrètement humiliés de n’avoir pu donner quelques durables émotions aux invités du Touring-Club, abandonnèrent la piste et se livrèrent à des exercices acrobatiques en terrains variés, dont de nombreux objectifs tentèrent de fixer les phases les plus impressionnantes.
Un apéritif d’honneur était servi au chalet Bonnabel. Chacun tint à fêter le verre à la main, cet heureux épisode de la longue lutte de l’homme et plus spécialement le montagnard mène contre son ennemi intime l’hiver.
Il n’y a plus de Lautaret.

LES COLÈRES DU LAUTARET
Hum ! Il ne faut pas trop vite chanter victoire. Là où il n’y avait hier que 70 centimètres de neige, il y en a à l’ordinaire 2 mètres cinquante et 3 mètres et bien plus dans les combes. Une organisation spéciale a été prévue. Elle facilitera le passage du col ; elle en assurera la sécurité, c’est entendu. Mais enfin quand le ciel se tend là-haut de tenture grises, quand le vent n’est plus qu’une clameur de haine, qu’on ne voit plus le bout de la main qu’on tend devant soi et que le souffle de la tempête efface d’une haleine le travail de soixante journées de cantonnier, il faudra faire relâche une heure et parfois un jour.
L’établissement de cette ligne d’autochenille, la première de France, la deuxième d’Europe (une autre fonctionne dans l’Engadine, au col de Julier) est due, on l’a déjà dit ici, à l’action amicale, mais persuasive et pressante auprès de M. André Citroën, M. Petsche, de MM. Auscher et Chaix, du général Dosse. Avec de faibles subventions dont voici la liste : 
Le Touring Club de France, 10.000 fr. ; Syndicat d’Initiative de Grenoble, 5.000 fr. ; ville de Briançon 5.000 fr. ; Conseil général des Hautes-Alpes, 3.000 fr. ; M. Bonnabel, 2.000 fr. ; ministère de la guerre 17.000 fr. ; au total, 43.000 francs, le grand industriel a bien voulu se charger d’organiser cette ligne, certes ! D’un grand intérêt et, qui va polariser, nous en sommes sur l’intérêt et l’attention des touristes et mes amateurs de sports d’hiver, mais dont il ne faut en sous-estimer les difficultés. C’est une expérience de longue haleine. On peut la qualifier de grandiose. Ses enseignements seront précieux. Elle sera menée par la maison Citroën et ses agents, secondés par l’admirable équipe de cantonniers montagnards qui sont les ermites authentiques et les vrais héros de la route avec intelligence et ténacité. Mais avant de se prononcer honnêtement il faut attendre le verdict de l’hiver.
Deux Appareils seront mis en action à partir d’aujourd’hui. Un autre reste en réserve à Briançon. Le passage ne s’effectuera régulièrement, un jour dans un sens, un jour dans l’autre, sauf de dimanche où il se fera dans les deux sens.

LES BANQUETS
Tandis qu’une partie de la caravane restait au Lautaret où un banquet eut lieu sous la présidence de M. Gaston Gérard, l’autre descendait à La Grave ou un diner confortable était servi hôtel Castillan, la gaité comme l’appétit régnèrent d’un côté et de l’autre.
Au Lautaret des allocutions étaient prononcées par MM. Mamnheilmer, Gravier, Dr Meillon, Dubreuil et le sous-secrétaire d’État au Tourisme, M. Gaston Gérard. À La Grave, le feu de discours était ouvert par un délégué du Touring-Club. Il donna notamment lecture d’un télégramme de M. Auscher, que l’état de sa santé retint éloigné de cette journée qui était un peu la sienne. En voici le texte : 
De cœur avec vous pour saluer avec joie, nouvelle libération hivernale de la montagne française et jonction routière désormais permanente Grenoble-Briançon.
M. Gonnet prit ensuite la parole et fit l’éloge des organisateurs de la manifestation et rappela en terme heureux quelques vérités méconnues et notamment, que les routes même montagnardes sont faites pour être parcourues en hiver aussi. Il termina en levant son verre au succès de la grandiose entreprise qui permettra aux gens de l’Oisans et aux Haut-Alpins de se serrer la main pendant la prétendue mauvaise saison aussi aisément qu’en été.
M. Martin secrétaire général de la préfecture de l’Isère, représentant M. le préfet, absent de Grenoble, prononça une courte allocution fort applaudie.
La parole fut ensuite donnée à M. Petsche. Le sous-secrétaire d’État au Beau-Art, relata avec verve joyeuse les différentes étapes et conta les agréables épisodes du voyage des invités du Touring-Club et de la ville de Briançon à travers les vallées du Briançonnais dont il célébra en connaisseur énamouré les charmes incomparables. Il rendit un vibrant hommage à l’action du Touring-Club et particulièrement de M. Auscher. Il proposa l’envoi d’un télégramme d’hommage au vice prédisent du T.C.F. et d’un autre à l’adresse de M. André Citroën qui, sans souci du déficit que l’exploitation de la ligne Oisans-Briançonnais va entraîner n’ai pas hésiter cependant à en assumer la Charge.
Le ministre déclara en terminant, s’adressant particulièrement à M. Faure, maire du Bourg-d’Oisans, qu’il ferait son possible, pour que soit hâtée l’ouverture de la haute route dite du « Balcon de l’Oisans » qui réunira par Huez et Besse la région d’Huez au col du Lautaret.

Citroën P 15-N de 1932 source revue Citroën.

LE RETOUR À GRENOBLE
Le temps acquiert une singulière brièveté quand il coule, passez-nous l’image, entre des des rives heureuses. Les deux caravanes s’étant rejointes à La Grave prirent le chemin de Grenoble. Le barrage du Chambon, Bourg-d’Oisans furent les premières étapes. Ici les voyageurs furent les hôtes de la municipalité : encore une fois, on échangea ces toasts cordiaux. M. Faure maire souhaita la bienvenue aux visiteurs. MM. Petsche et Gaston Gérard répondirent.
Le cortège automobile s’arrêta encore au château de Vizille. Après une courte visite, aux flambeaux, qu’écourta peut-être la majesté, à cette heure et en cette saison, un peu glaciale du château, la caravane arriva sans autres incidents à Grenoble.

Le banquet du Syndicat d’initiative de Grenoble.
Il était difficile à une si bonne compagnie de se séparer trop hâtivement.
Le Syndicat d’Initiative fournit fort heureusement un prétexte à retarder l’heure de la dislocation. Il offrit aux voyageurs un banquet au buffet de la Gare.
Le menu et l’ordonnance en furent vivement appréciés.
M. Perrin, président du Syndicat d’Initiative, souhaita la bienvenue aux convives. Il fit l’historique à la fois éloquent et technique du problème de la neige considéré en fonction de la circulation routière. Il retraça les efforts et les réalisations de la compagnie qu’il préside avec une souriante distinction.
M. Martin, secrétaire généra de la Préfecture présenta encore une fois les excuses du Préfet empêché et rendit hommage aux initiatives de MM. Petsche et Gaston Gérard.
Enfin, le sous-secrétaire d’État au tourisme fit de la Mission et du rôle du Syndicat d’initiative et de ses animateurs, et notamment de MM. Chabrand et Perrin, un tableau dont les éclatantes couleurs donnèrent quelques ombrages à la modestie des intéressés.
Et la journée s’acheva dans un joyeux tumulte. Le rapide de Paris allait partir, les deux ministres et la plupart des membres de la caravane avec. Mais tous se rendaient compte que ce n’était pas pour ça qu’était dissipé le charme des beaux paysages alpins dont ils avaient pu mesurer la toute-puissance.

LES NOTABILITÉS PRÉSENTES

Noté parmi les membres de la caravane : 
M. Petsche, sous secrétaire d’État aux Beaux-Arts ; M. Gaston Gérard, sous secrétaire d’État au Tourisme ; M. Pons, maire de Briançon ; Dr Meillon, administrateur du Touring Club ; MM. de Rohan, président de l’Automobile Club de France ; Martin, secrétaire générale de la Préfecture de l’Isère Delpeyroux sous-préfet de Briançon ; M. Riboulet, conseiller d’État ; Boulloche, ingénieur en chef des Ponts et Chaussées, représentant le directeur de la voirie routière ; Dargnies, ingénieur en chef, directeur adjoint du P.-L.-M. ; Simon ingénieur en Chef des Pons et Chaussées de l’Isère ; Roul, ingénieur T.P.E. de Briançon ; Delatire, ingénieur des P. Et Ch. ; Perrin, président du Syndicat d’initiative de Grenoble ; Chabrol, directeur ; Gonnet président de la fédération des syndicats. D’initiative du Dauphiné.

Jean Perquelin

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