La dernière chasse à l’ours dans l’Oisans

LA DERNIÈRE CHASSE À L'OURS DANS L'OISANS
Les ours ont disparu de nos montagnes depuis plus d'un siècle.

L'Ursus Arctos Arctos, ou l'ours brun était craint des hommes. Les chasseurs n'aimaient pas ce gibier qui ne mourait pas assurément au premier coup de tromblon. Un animal blessé ou surpris qui, à tout moment, pouvait retourner la situation et transformer son prédateur en sa proie.

Une bête qui avait mauvaise réputation, surtout quand elle sortait d'hibernation, affamée par une longue période de jeûne, il n'était alors pas rare qu'elle s'attaque aux troupeaux. Des textes relatent des vaches en pleine débandade, se jetant du haut des falaises pour échapper à ce prédateur opportuniste en quête de nourriture et de viande fraîche.

Un être mystérieux, solitaire, intelligent, qui, malgré une taille imposante, peut se fondre dans la végétation. Plus de 150 kilos de muscle, d'ongles affutés et de crocs, une masse invisible parvenant presque toujours à surprendre les bergers et les chasseurs.
Il se dresse alors sur ces pattes de derrière, ouvre une gueule énorme, et fond sur sa proie pour la dévorer. 

Entre ses pattes, la mort ou alors, tromper la bête et faire le mort, comme dans la légende du Père Gaspard. Ce colporteur sera plus malin que le monstre, et le tuera à main nue, grâce à son sang froid, sa ruse et surtout à la connaissance transmise des anciens. Une légende qui se métamorphose en histoire, car elle se grave dans un rocher qui reprend significativement une forme que l'on dit être la tête de l'ours tué de la main de Gaspard. Une sculpture naturelle visible depuis la route en direction de la Bérarde à hauteur des Ougiers. Une histoire qui légende le sommet de la montagne du « Pic de la tête d'ours » au-dessus de Saint-Christophe en Oisans. Nom d'une bête que l'on retrouve dans nos forêts comme celle du « Pas de l'Ours » sous Villard-Reculas et des chalets, « Tanière de l'ours » du côté d'Ornon.

Vers 1840 les premiers touristes l'ont parfois vu avec émerveillement ou effroi, roder non loin des chemins de randonnée.
Pourtant, dès les années 1850, les ours bruns ont presque tous disparu de l'Oisans, victimes des rencontres fortuites avec les chasseurs et les bergers. Parfois des battues étaient organisées pour tuer la bête que l'on enfumait dans sa tanière pour l'en faire sortir. Généralement cette traque se déroulait au début de la période d'hibernation, mais ces expéditions punitives ne donnaient pas vraiment de résultat. L'ours est un gros animal sachant se faire discret quand il le faut.
L'appât du gain était aussi un moteur pour les chasseurs les plus téméraires et les plus entreprenants, un ours rapportant au XIXe siècle l'équivalant d'un an de salaire. Car comme dans le cochon, tout est bon dans l'ours, de la graisse destinée au parfumeur, de la viande pour les bouchers ou les saloirs familiaux, de la peau pour les fourreurs, de la tête ou du crâne comme trophée recherché.

En 1856, dans le « Guide du Voyageur dans Le département de L'Isère », de P. Fissont et A. Vitu, page 26, il est fait mention d'une chasse à l'ours qui se serait déroulée en 1853 sur les hauteurs du Bourg-d'Oisans. L’animal tué finira sur les étaux des bouchers trop heureux d'ajouter cette viande devenue rare à leur carte.
Mais, comme le souligne Roger Canac, le docteur Hyacinthe Roussillon n'en parle pas dans son célèbre « Guide du voyageur dans l'Oisans », pourtant édité en 1854, pas une seule ligne consacrée à l'ours ! Un oubli ?
Dans « Chasse Alpestre en Dauphiné » édité postmortem en 1925 par les éditions Dardelet, Henry-Frédérique Faige-Blanc, alias Alpinus (1811 — †1901), « grand tueur de biques » (de chamois), un chasseur insatiable d'ours de tout poil, décrira paradoxalement, la noblesse de l'animal qu'il aime tuer (mystère de la chasse). Il décrira les mœurs du plantigrade en essayant de réhabiliter une bête considérée à l'époque comme belliqueuse et dangereuse. Il déclarera dans un de ses plaidoyers la qualité gustative de la viande d'Ours : « Ce porc naturel fait pour nos saloirs » et aussi la noblesse de l'animal dans une comparaison anthropomorphique étonnante « Montrez-moi quelque part, même dans un roman, le spectacle de deux ours se déchirant entre eux. Et l'homme à l'ours ose jeter la pierre ! »  

Mais l'ours fait peur, il est un monstre qui ne peut pas trouver le salut aux yeux des hommes. Même quand il est pitoyable, exhibé par des colporteurs, sans autre fortune qu'une pauvre bête malade, galeuse, ongles arrachés, mâchoire brisée, en équilibre sur un tonneau, obéissant pour une malheureuse friandise, pour éviter les coups de bâton. Même quand le prince des forêts devient un mendiant s'exhibant dans un triste spectacle pour faire rire les petits et les grands. Même quand la pauvre bête n'est plus qu'une ombre, on se méfie d'elle. Les montreurs d'ours devaient suivre un règlement qui les obligeait en tant que « propriétaire d'animaux malfaisants » de ne jamais s'écarter des grandes routes sous peine d’amende. Les accidents et dérapages n'étaient pas rares durant les exhibitions.

En 1875, alors que l'animal a presque totalement disparu des Alpes (sauf dans le Vercors), une presse locale n'hésitait pas à créer ou entretenir une psychose en indiquant dans des communications officielles que les ours se donnent rendez-vous aux portes des villes […] de plus en plus nombreux…

Ainsi la créature statutairement considérée comme un « animal malfaisant » par décret n'aura pas de répit pendant cinq siècles. On la retrouve comme gibier et exception de chasse autorisée par le Dauphin et Louis XI au milieu du XVe siècle. Elle figurait toujours en tête de liste des nuisibles à exterminer sur les actes de police de chasse édités par la ville de Grenoble en 1899.

Comme le loup, le plantigrade fut traqué impitoyablement jusqu'au dernier. L'histoire officielle nous indique que l'animal a complètement disparu du canton de l'Oisans en 1876, dans une forêt de Livet. Pourtant la dernière chasse fut bien plus tardive, car presque vingt ans plus tard, en 1894, un article parle d'une chasse passée, il n'y a pas si longtemps où les gens du même village partirent, une ultime fois, pour tuer le dernier ours des montagnes de l'Oisans.

Voici le récit, tel qu'il est raconté dans la presse de l'Ain, rubrique « Variété » page 3 et 4 datant du 9 février 1894.

[…] Il nous en reste encore une à raconter qu'on nous a dite il n'y a pas bien longtemps, à Livet-et-Gavet sur la route du Bourg-d'Oisans.
Un ours était apparu sur les flancs du Taillefer, aux environs d'une grotte où on l'avait vu entrer, et d'où on l'avait vu sortir — sa tanière, par conséquent. Son apparition avait mis en émoi tout le village. Une battue fut décidée, une dizaine d'hommes, les plus déterminés du pays partirent pour affronter le terrible animal. Notez qu'on ne l'avait jamais aperçu que de loin, et que ses dimensions restaient une formidable inconnue.
On grimpe pas à pas, la main sur les armes, le cœur battant, on approche du repaire ; au bruit, l'ours sort et… file avec prestesse : c'était une brebis noire qui s'était perdue et avait élu domicile en cette grotte. On en rit encore à Livet.

Sources bibliographiques citées dans le texte.
Archives Andrés Glaudas :
1822-A.Glaudas- § 2, 1 822 : Sus aux animaux malfaisants, par Gil Daisy
1888-A.Glaudas- § 7, L'ours de Prémol, par Gil Daisy
1890-A.Glaudas- § 8, La fidélité de l'ours, par Georges Salamand
1889-A.Glaudas- § 14, Police de chasse, par E.-P. Roux
XIX-B-A.Glaudas § 26, Texte relatif aux colporteurs montreurs de marmottes et ours.
1910-A.Glaudas § 35, Les premiers touristes en Dauphiné, par Gilbert Goffano
1913-A.Glaudas § 7, Les derniers ours du Vercors, Charles Gardelle
1910-A.Glaudas § 2, Le dernier ours du Vercors, Corine Lacrampe
1952-A.Glaudas § 18, Braconnage, Edmond Esmonin.

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