La Fête des Morts aux portes de l’Oisans

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Vallée de la Romanche, Rioupéroux 1910, par Raoul Blanchard, archive Musée Dauphinois.

LA FÊTE DES MORTS AUX PORTES DE L’OISANS
Texte publié dans le petit Dauphinois le 4 novembre 1928

10 heures. Le train du Bourg-d’Oisans nous avait laissés au fond de la vallée puis s’était glissé dans un panache de fumée grise, vers la coupure, immense coup de sabre en forme de V, qui donne accès au royaume de l’électrochimie.
Derrière cette porte monstrueuse, Rioupéroux et Livet, crachaient par leurs innombrables et hautes cheminées de briques des vapeurs bleuâtres.
La Romanche, torrent gris et furieux grondait et se brisait avec fracas contre les barrages de pierre, à demi ruinés. Nous avions décidé de profiter des journées de liberté, qu’un « pont » inattendu venait de nous octroyer, pour aller dire quelques mots d’adieu à la montagne, qui bientôt se retrancherait dans ses quartiers d’hiver, fortifiés d’avalanches de neige et de glace.
Déjà les sommets avaient revêtu une légère parure de neige, qui s’étalait plus épaisse dans le creux des talwegs et dans les failles où le vent l’avait accumulée.
Un ciel mélancolique et uni, qui parfois crevait en pluie fine, pesait sur tout, écrasant les sommets proches estompant ceux lointains et jetant sur les bois roux d’automne une gaze mystérieuse qui atténuait les ors des feuilles mortes et creusait davantage encore les sous-bois profonds et bleus.
Nous avons traversé la Romanche, impétueuse, sur un pont suspendu, dont le tablier est formé d’énormes poutres à peine équarries.
Derrière nous, les premiers contreforts de la chaine de Belledonne, noirs, zébrés de longues taches jaunes, s’éloignent derrière des voiles de vapeurs.
Devant nous, accrochés au flanc de la montagne, Saint-Barthélemy-de-Séchilienne !
Tranquilles comme des vieillards sur le pas des portes, les maisons grises et couvertes d’ardoises luisantes de pluie fument paisiblement.
Soudain, lourdement, le clocher laisse tomber sur la vallée des sons graves et monotones.
C’est le jour des Morts ! Voici le petit cimetière entourant l’église d’une armée de croix noires et rustiques.
Agrippés à la montagne, face à la vallée, le mur surplombé de plusieurs mètres les prés ruisselants.
Ici, l’on n’a nullement l’impression que les morts sont ensevelis sous terre, écrasés sous une couche d’humus ; mais il semble au contraire qu’ils dominent les vivants du haut de leur reliquaire de pierre et de rocher.
Nous nous sommes appuyés sur le mur qui surplombe le champ de repos.
En bas, lointaine déjà, la vallée s’aplatit, parmi les entrelacs de la route sur laquelle de temps en temps court un gros insecte bourdonnant.
La Romanche en colère n’est plus, vue de cet endroit, qu’un large ruban gris paisiblement étalé. Son murmure indistinct trouble à peine le silence, ponctué des sonneries du glas.
Oh ! Le joli petit cimetière de Saint-Barthélemy-de-Séchilienne, qui ressemble plutôt à une terrasse de sanatorium, où chaque tombe serait un lit de malade.
L’aspect est plutôt gai. Les petits tertres que surmonte une simple croix de bois ont été décorés de fleurs. Des festons ont été tracés, des couronnes de lierres s’étalent largement et parfois même des fleurs multicolores, coupées au ras de la tête, inscrivent sur la terre brune, les initiales du défunt.
La cloche laisse tomber ses sons, comme de lourdes larmes.
Cependant un chant mélancolique nait et s’amplifie, par la porte de l’église — sorte de long tunnel voûté de trois à quatre mètres, contre le mur duquel est accroché le brancard des funérailles — sort un cortège lent et noir.
Le prêtre précédé d’un enfant de chœur, dont la soutane trop courte, bat les mollets nus, est revêtu de la chape noire, sous laquelle l’aube plissée paraît encore plus blanche. Des paysannes vêtues de sombre et des hommes aux gestes tranquilles au pas pesants, suivent sans ordre.
Les femmes se sont agenouillées sur le sol humide. Les paysans sont restés droits comme des vieux chênes noueux, mais leurs têtes se sont courbées vers cette terre brune qui les recevra un jour dans son sein et leurs mains rugueuses et tremblantes inhabituées au repos, tournent machinalement les chapeaux ronds.
Le prêtre au front nu, l’enfant de chœur dressant sur le ciel l’effigie du Crucifié, les paysans au visage ridé, comme un champ labouré, les femmes à genoux, tout cela se découpe nettement sur un ciel bas et triste.
La cloche s’est tue, parfois on entend la voix du prêtre qui s’élève dans le silence, comme pour affirmer la véracité des paroles d’espérance chantées par les écritures.

— Pater noster…

Les femmes murmurent inlassablement les prières usuelles, qui sont devenues un besoin pour les lèvres humaines, demandent par les mêmes mots la résignation, lorsque la vie les a accablées, et le courage d’affronter la mort, lorsqu’elle se présentera à elles.
Le prêtre jette aux quatre coins du champs des Morts, la rosée bienfaisante qui apaisera la souffrance de ceux qui n’ont pas encore racheté leurs péchés d’ici-bas, et sont geste large es rédempteur s’étend sur le ciel, semblant dépasser le cimetière, la vallée, les montagnes pour s’étendre sur toute l’Humanité.
Puis, en silence, le cortège est rentré dans l’église et le glas de nouveau se lamente.

Allons ! Il faut partir ! Nous avons quitté le mur du cimetière.
Le chemin grimpe en lacet à travers des châtaigniers rouillés.
Une dernière fois, en haut de la pente, avant de nous enfoncer dans la forêt, emperlée de gouttes de pluie, nous nous sommes retournées vers Saint-Barthélemy-de-Séchilienne.
La cloche pleurait toujours. Mais dans la brise qui venait des sommets blancs et froids, ses larmes nous parurent moins lourdes sur nos cœurs.
Au loin, la brume noyait la vallée, ou membre l’humanité vulgaire, qui ne pense qu’à ses plaisirs et à ses appétits, l’humanité sans espérance, partagées entre l’usine et le cinéma.
Ici, l’église, humble, pauvre et grise, dressait au-dessus du village sa croix rustique ; au-dessus des morts comme au-dessus des vivants, au-dessus du travail journalier comme au-dessus de l’éternel repos. Elle dressait sa croix, symbole de résignation et symbole d’espérance, et il nous sembla que les maisons, paisibles comme de saints vieillards au seuil de la mort, s’agenouillaient autour d’elles.

E. Hervier. Novembre 1928

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