La grande inondation du 9 août 1852

LA GRANDE INONDATION DU 9 AOÛT 1852
Dans le livre « Chambon, dans l’ombre d’un géant », un chapitre dédié à l’impétueuse Romanche relate la dernière grande inondation que connu le Bourg-d’Oisans en automne 28.

Jusqu’à la construction du Barrage du Chambon, la plaine de l’Oisans, des Alberges aux portes de Livet, de sinistre mémoire, a dû faire face à des centaines d’inondations plus ou moins fortes, plus ou moins dévastatrices, mais toujours avec des conséquences terribles pour ce pays très pauvre.
La plus mémorable demeurant la grande catastrophe de 1191 et la formation puis la débâcle en 1219 du lac Saint-Laurent, évènement relaté avec précision dans le Mandement de Jean de Sassenage.
http://freneydoisans.com/…/mandement-de-jean-de-sassenage-…/
Je vous propose de découvrir, chaque semaine, une série d’articles consacrés à ces grandes inondations relevées entre le XVIIIe jusqu’au début du XXe siècle, tels que relatés dans la presse locale et autres documents historiques.

Sommaire :
1/ Le déroulement des faits dans le détail

2/ Premier témoignage d’un envoyé spécial
3/ Le courrier du Curé Gérin 
4/ La terrible lettre de M. Balme, Maire du Bourg-d’Oisans 
5/ La Loterie du Bourg-d’Oisans.
6/ Après la tragédie

1/ Le déroulement des faits dans le détail.
L’inondation du 9 août 1852 est consécutive à un gros orage d’été qui, après 48 h d’une pluie diluvienne, ne prendra fin que le 10 août à 5h du matin.
La submersion d’une grande partie de la plaine révèlera toutes les faiblesses des protections et plus particulièrement des digues situées à l’amont du Bourg-d’Oisans.
La Romanche ainsi que tous ses affluents (Le Vénéon, La Lignarre, la Sarenne, l’Eau d’Olle) sont en crue. L’afflux des eaux pluviales, provoquant inexorablement une accumulation torrentielle, prémisse d’une catastrophe annoncée.
Au même moment, le petit torrent du Saint-Antoine (ruisseau passant derrière le gymnase du collège) devient un véritable monstre grisâtre, écumant et vociférant.
Une première brèche de 100 m, puis deux de 40 m fissurent la route.
Peu après, la digue située à La Croix du Plan (Clapier d’Auris, en rive gauche de La Romanche, à l’aval du confluent du Vénéon) se fissure en six endroits. Elle se rompt sur plusieurs centaines de mètres. Immédiatement, tous les axes routiers sont coupés. La route en direction de Mizoën à l’amont du Freney est emportée, celle passant par le Dauphin est submergée puis emportée sur plus de 300 m à l’amont du hameau. Les ponts de Gavet et Rioupérou sont endommagés.
Après quelques minutes, Le Bourg-d’Oisans devient un immense lac comme au temps jadis.
Dans la nuit l’inondation gagne Séchillienne. Le Maire de la commune fait battre la générale, les habitants de Vizille se mobilisent pour porter secours à leurs voisins.

Confluent Vénéon Romanche, 1910, Raoul Blanchard, source Musée Dauphinois.


2/ Premier témoignage d’un envoyé spécial

9 août 1852
Inondations de la plaine D’Oisans, un autre témoignage d’un envoyé spécial du journal de l’Ain.

Les désastres produits dans l’Isère sont considérables.

Les pertes et les malheurs du Bourg-d’Oisans se sont aggravés depuis la catastrophe du 9 août. Les eaux qui couvraient toute la plaine, sur une étendue de près de 1700 hectares, avaient baissé de plus d’un mètre du mercredi au samedi suivant 14 août. Mais le lendemain dimanche, elles sont remontées à leur premier niveau, par suite de la pluie diluvienne qui, pendant vingt-quatre heures, n’a pas cessé de tomber.
Cette crue nouvelle, on le comprend assez, à compléter le désastre. Le 16 août, j’ai parcouru les côtes de cette plaine couverte, il n’y a que quelques jours, de récoltes si belles, et changées en un triste lac depuis une douloureuse semaine. Partout, je n’ai rencontré que larmes et désolation. J’ai vu des hommes, des femmes des enfants se risquant sur les frêles radeaux, exposant à de terribles courants pour aller, au péril de leur vie, recueillir quelques épis qui flottaient sur les eaux. Pauvres gens ! Après une course pleine de dangers et d’angoisses, ils ne se rapportent que des épis germés ou pourris.
Pour réduire à la rigueur des chiffres, les plus exacts nos irréparables malheurs, nous avons actuellement 680 familles, c’est-à-dire plus de 2600 individus dénués de choses les plus nécessaires et n’ayant plus d’espoir que dans la pitié de leurs frères.

Photo d’illustration. Les berges de la Romanche à l’aval du Bourg-d’Oisans, carte postale du début du XXe siècle.


3 / Le courrier du Curé Gérin
10 août 1852.

Monsieur le Rédacteur.
« La commune entière du Bourg-d’Oisans vient d’être frappée d’un désastre dont elle ne se relèvera pas de longtemps. Dans la journée d’hier, 9 août, cent torrents, formés par une pluie abondante et continue se sont précipités des points culminants qui cernent la plaine de l’Oisans. Le torrent de La Romanche prodigieusement grossi par toutes ces eaux n’a pas tardé à submerger les digues. Son impétuosité bientôt a été telle, qu’il a renversé tout obstacle, emporté ses digues, sur divers points, et convertir la plaine en un lac immense. Les pertes sont grandes, et pour le moment incalculables ; toutes les récoltes en chanvre, blé, pomme de terre, etc., sont entièrement perdues, et les terres, en grande partie recouvertes de dépôts considérables de graviers et de pierres, ne pourront pas, de quelques années, être rendues à la culture. Il n’est pas facile de dire, ni même de prévoir les épouvantables misères qui vont résulter de ce désastre, pour un pays qui, sans contredit, était déjà le plus pauvre du département. Si le présent est affreux, s’il est navrant, pour nous, de voir plusieurs centaines de nos frères errants ci et là sans asile et sans pain loin de leurs habitations envahies par les eaux, l’avenir nous effraie d’avantage. Dans une situation aussi lamentable, la charité publique et privée ne fera pas défaut.
Le gouvernement, nous l’espérons nous viendra promptement en aide par des secours proportionnés à l’étendue de nos malheurs ; et d’abord par une décharge complète de l’impôt de l’année courante. Nous espérons aussi que des quêtes faites dans toutes les communes du département viendront secourir nos premiers besoins et adoucir quelques-unes de nos douleurs. Quant à vous, Monsieur le rédacteur, je suis assuré que ma prière suffira pour que vous daigniez ouvrir immédiatement dans vos bureaux une souscription en faveur de nos nombreux inondés.
Agréez, etc.

GÉRIN
Curée du Bourg-d’Oisans.

Seuils de la Romanche à Livet vers 1910. Source Musée Dauphinois.


4/ La terrible lettre de M. Balme, Maire du Bourg-d’Oisans.
Publiée dans de nombreux journaux locaux.

Grenoble, le 28 août 1852.
Monsieur le Rédacteur,
J’ai été surpris de trouver mon nom dans votre journal ; ma conduite, lors de l’inondation, a été si naturelle, qu’elle ne me semble mériter aucun éloge. Je vous remercie de votre bienveillance, et je vous prie de vouloir bien insérer la réclamation suivante que j’ai l’intention d’adresser à la commission qui sera chargée de la distribution des secours aux inondés.
Les désastres arrivés au Bourg-d’Oisans sont incalculables, et je crois ne dire que la vérité en vous annonçant qu’une prévision des plus modérées porte la perte des récoltes de toutes nature à près de 400 000 fr ; c’était le pain de 3 200 personnes qui se trouvent en ce moment à la plus affreuse misère. Outre les récoltes, la valeur des terrains endommagés et recouverts de gravier, des engrais anéantis et des parties de digue emportées sera peut-être égale ; ce qui porterait notre perte à 700 000 francs au moins.
Nous touchons à l’hiver ; pendant près de cinq mois, la neige dans nos montagnes recouvre le sol et un froid rigoureux rend impossibles tous les travaux en chantier. Notre pauvre pays n’est pas doté, comme tant d’autres, d’industries manufacturières et de fabriques qui donnent en tout temps à une portion considérable de la population au moins le pain de chaque jour. Que feront 767 familles qui manquent absolument de tout ?
Je reviens de Bourg-d’Oisans, ou j’ai accompagné M. l’ingénieur en chef des ponts et chaussées. Nous avons trouvé, dans ce moment encore, notre malheureuse plaine recouverte de plus d’un mètre d’eau. Tout fermante, se corrompt au milieu de ces eaux stagnantes ; à mesure qu’elles se retirent, le sol laisse échapper des exhalaisons pestilentielles qui ont déjà produit dans le pays des fièvres nombreuses ; en sorte que nous sommes menacés tout à la fois d’épidémie et de famine.
La charité a ouvert des souscriptions ; des quêtes sont de toutes part. Ne serait-il pas juste que nous, qui sommes les plus malheureux, nous eussions la plus large part dans la distribution des secours. À votre appel, bien des personnes ont souscrit pour le Bourg-d’Oisans, et leur intérêt à mes malheureux administrés.
Sans doute, le malheur des autres est bien grand, je suis le premier à y compatir ; mais il leur reste quelque chose ; à nous, rien, absolument rien !
Agréez, etc.

Balme,
Maire du Bourg-d’Oisans.

La Romanche, Pont d’Auris (dit romain mais non il est pas romain du tout…), Raoul Blanchard vers 1910, collection du Musée Dauphinois.


5/ La Loterie du Bourg-d’Oisans
Après l’inondation, en janvier 1853, une grande loterie patronnée par l’administration est autorisée par le gouvernement. Elle est « organisée comme le moyen le plus efficace et le plus prompt de venir au secours des 4000 sinistrés de la plaine du Bourg-d’Oisans ».
L’annonce est reprise par la presse locale.
En quelques lignes, il est fait appel au grand cœur et à la solidarité des Dauphinois, avec pour objectif : atteindre la somme de 300 000 fr de lots.
Un aréopage d’illustres personnages apporte leur soutien à cette honorable initiative. Ainsi, sous la bienveillance de M. le préfet de l’Isère, une commission est chargée de diriger les opérations de « La loterie du Bourg-d’Oisans ». Elle est constituée des « sommités de la magistrature et du barreau, des finances et des administrations, de la municipalité et de l’élite de la société, sans oublier la caution spirituelle représentée par l’évêque de Grenoble Mgr Ginoulhiac, et pour conclure, les deux porte-paroles de la population uissanne, le curé Guérin et M. Balme, Maire du Bourg-d’Oisans.
La direction de la loterie, quant à elle est à la charge de l’honorable « Maison Quiquandon Père et fils ».
L’annonce se conclut par cette formule garantissant aux lecteurs la probité de l’engagement :
« Les uns et les autres veulent le succès ; ils le veulent dans l’intérêt d’un pays profondément malheureux ; ils le veulent par les voies les plus droites et les plus morales et le rappel du 17 janvier contenant les noms de tous les membres de la commission, suffisent pour donner, par cette désignation même, les garanties les plus entières et les plus rassurantes. Comment le succès pourrait-il être douteux ? »
Les billets pouvaient être retirés en plusieurs lieux, notamment chez M. Borel et compagnie, banquier, à Valence, déclaré comme partenaire de cette œuvre de bienfaisance.
Le 20 janvier 1854, un avis public annonçait que malgré ces efforts la commission n’avait placé qu’une somme très inférieure à l’objectif prévu, soit un montant total de 50 000 fr. Que par conséquent, elle différait le tirage et la clôture de ce dernier à une date ultérieure située dans le courant du mois de février de la même année. Cependant, l’avis reparait par voix de presse en février 1855. Le tirage effectué le 28 décembre 1855, à Grenoble, attribuera finalement 32 numéros gagnants, il sera rendu public dans une annonce diffusée en janvier 1856.

Gorges de l’Infernet, début du XXe siècle, carte postale GEP.

 


6/Après la tragédie
Après la tragédie, un rapport complet détaille point par point la catastrophe et précise qu’à la désolation provoquée par l’eau, il faut ajouter l’ensevelissement des récoltes par les tonnes de graviers et autres agrégats utilisés pour la construction des digues, arrachés à ces dernières et charriés par les déferlements des eaux. Une gangue fuligineuse recouvrant après le retrait de l’eau, les récoltes, les vergers et les jardins. « […] toutes les récoltes en chanvre, blé, pomme de terre, etc., sont entièrement perdues, et les terres, en grande partie recouvertes de dépôts considérables de graviers et de pierres[…] » Lettre du Curé Guérin du 10 août 1852.
M. Fiat, conseiller municipal à Gavet indique dans une correspondance qu’en trois heures, le ruisseau descendant du Taillefer avait emporté sept maisons, un moulin, une scierie et plusieurs étables, que les maisons restées debout avaient vu leur mobilier emporté par le courant. Que six autres maisons étaient couvertes de grosses pierres et envahies de gravier. Plus de 1300 hectares de territoire étaient recouverts par les eaux. Dans un premier temps le nombre de 2000 sinistrés est avancé, M. Balme Maire du Bourg-d’Oisans dénombrera dans son message du 28 août : 767 familles et 3200 personnes pour une estimation de 700 000 fr de dommage. (Précisons que la population du Bourg-d’Oisans recensée en 1851 était de 3212 habitants.)

Mobilisation et secours restent limités durant de longues semaines. La grande route emportée partiellement rend dangereux, voire impossible, tout mouvement au cœur du canton. Dans un premier temps, les déplacements se font exclusivement en radeaux et en barques. Il faudra circuler encore plusieurs jours à gué sur la Route Impériale, car la Romanche y a installé provisoirement son lit.
La vallée du Vénéon quant à elle perd son chemin historique en rive gauche (route ancienne passant par les Gauchoirs), cet accès est coupé sur plus de 800 mètres, interdisant les déplacements pour humain et bestiaux, la piste en rive droite (route actuelle) est quant à elle complètement submergée.

Après 1852, une série d’études et de travaux sont planifiés afin de protéger, redresser et canaliser au mieux la Romanche. Il est aussi question de rehausser et conforter l’endiguement sur ses zones critiques, notamment au confluent du Vénéon.
Enquête après enquête, expertise après expertise, ces grands travaux motiveront avant tout de nombreuses querelles d’oppositions, beaucoup de conflits et de critiques entre les syndicats, l’administration et les Ponts et chaussées, les uns reprochant aux autres leurs gestions, leurs emprunts, leurs déficits, leurs inactions !

Deux mois furent nécessaires pour colmater la brèche et réparer durablement la digue.
Malheureusement, presque aussitôt la première série de travaux terminée, surviennent, en juin 1856, puis novembre 1859 deux autres terribles inondations.
Malgré tout, les différentes améliorations apportées aux digues au cours des dernières années limiteront significativement l’impact de ces désastres sur la plaine de l’Oisans. Avant la fin du siècle, d’autres nombreuses catastrophes se succéderont avec une oppressante régularité (1860 quatre inondations, 1877, 1888, 1895, 1897, 1902, 1910, 1914), jusqu’en 1928, date de la dernière grande inondation de la plaine. Le réservoir du barrage du Chambon mettant un terme, à ce jour, à cette calamité tant redoutée de nos aïeux et pourtant presque effacée aujourd’hui de la mémoire des hommes. Notons que l’idée de construction d’un grand barrage en amont de la Romanche afin d’y canaliser ses colères, a été suggérée après la terrible série d’inondations de l’année 1860 !

La vallée du Dauphin, en 1928 avant la construction du barrage du Chambon, carte postale GEP.

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