La noblesse Uissane fête une naissance à Bourg-d’Oisans.

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Illustration Xavier Gonord

LA NOBLESSE UISSANE FÊTE UNE NAISSANCE À BOURG-D’OISANS

Monsieur Xavier Gonord, de Clavans en haut Oisans, nous transmet un récit assez rare provenant des archives de Monsieur Pierre RIBOT, nous décrivant les « réjouissances » qui eurent lieu à Bourg-d’Oisans, en 1723, à l’occasion de la naissance d’un fils de la maison de Sault alors Seigneurs du Mandement de l’Oisans.

Le texte est reproduit tel quel, en vieux français. J’ai toutefois remplacé les « ƒ » par les « s » (pour faciliter la lecture), mais j’ai conservé les quelques autres usages de l’époque. 
Entre parenthèses les l’explication des termes dont l’usage a disparu.

17 octobre 1723

LETTRE

De M*** à son ami, du vingt-deuxième Octobre 1723. Sur la réjouissance faite au Bourg-d’Oisans, à l’occasion de la naissance du comte de Sault, Fils du Marquis d’Alincours, arrière petit-Fils de M. le Maréchal de Villeroy.

Comme je me suis fait une loy, monsieur, de vous informer régulièrement de tout ce qui se passe en ce païs j’aurois tort de vous laisser ignorer la réjoüissance que le Mandement d’Oysans a faite par la naissance du comte de Sault ; je m’y suis arrêté par curiosité, dans le dessein de vous fair le détail de cette Fête.
Le Mandement est composé de 23 paroisses : elles occupent presque toute les sommets des montages qui environnent le Bourg-d’Oysans dont la situation est dans une petite plaine assez riante.
Entre tous le vassaux de la Maison de Lesdiguiere, ces Habitants que Loüis XI. qualifie Viri probi Oysense, dans un acte qui se trouve à la Chambre des Comptes de Dauphiné, le font toujours distinguez par un attachement extraordinaire à leurs Seigneurs : ils en ont donné des marques à la naissance du grand Comte de Sault, à son mariage, ainsi qu’à la naissance & au mariage du dernier Duc de Lesdiguieres, mort en Italie.
M. Giraud Chatelain & ancien Capitaine d’infanterie, fit assembler le 13 du mois de Septembre, dans la salle du Château des Consuls, Députez & Notables du Mandement au nombre de soixante, pour leur annoncer l’agréable nouvelle de la naissance du comte de Sault, & prendre avec eux les mesures convenables pour donner en cette occasion des marques sensibles de leur zèle & de leur amour pour l’illustre Maison de Villeroy, à laquelle ils ont bonheur d’appartenir.
Il fut résolu de mettre toute en usage pour rendre leurs Fêtes plus brillantes que celle qui avoient précédé dans le voisinage. En effet, les Habitants qui ne sçavoient point le motif de cette Assemblée, n’en eurent pas plûtôt après le Résultat, que tous ensemble demandetent avec empressement l’execution de la Fanfare projetée : Ils s’adresserent pour cela au Châtelain, & le prierent de donner ses ordres pour faire mettre incessamment sous les armes les Habitans du Mandement : Il les assura qu’ils seroient contens de la manière dont il la conduiroit ; mais qu’il étoit à propos de n’en fixer le jour qu’au dix-septième d’Octobre, afin d’avoir le temps de se preparer, & de prendre des justes mesures pour prevenir tous désordres ; d’ailleurs que les Foires des vingt-un Septembre & quatre Octobre ne devoient pas être interrompues.
Comme il y a des Officiers nommez dans chaque Paroisse de ce Mandement, qui marchent pendant la guerre sur les frontieres de la Maurienne, à la tête de la Milice, pour empêcher les courses des ennemis dans la Vallée d’Oysans, il ne fut question que de les avertir du jour qu’ils devoient s’assembler avec les dix compagnies que Mr. Giraud avoit formées, chacune de soixante hommes, comme mandées par un Capitaine, un Lieutenant, un Sous-Lieutenant, un Enseigne, & trois Sergens.

Les differentes Campagnes de la Milice de ce Païs a faites sur les hauteurs ; frontière de la Maurienne, dans la Maurienne, & dans la Tarantaise, où elle a mis au pillage, & contribution ces deux petites Provinces dans les dernières & précedentes Guerres, lui ayant acquis une certaine experience, l’Officier & le Soldat, se firent un devoir de s’exercer jusques au jour marqué, dans tous les mouvemens qu’une troupe doit faire à une Fanfare bien ordonnée.
Comme ses Drapeaux étoient vieux, ayant servi à plus de douze campagnes, & qu’à peine les Armes des Seigneurs de Lesdiguieres & les couleurs pouvoient s’y reconnoître ; Mr. Giraud en fit faire douze autres de couleurs différentes pour distinguer les Compagnies avec les Armes de la Maison de Villeroy en broderie d’or, & cette devise sur chaque drapeau, novi, sideris ortus, dont le corps est un horizon, & une étoile au-dessus.
Je ne fais aucune observation sur cette devise, vous pouvez mieux que moy en faire l’aplication, puisque vous connoissez parfaitement la Maison de Villeroy, elle me paroît heureusement trouvée.
Le treize d’Octobre, la Fanfare fut annoncée dans toutes les montagnes du Mandement, par quatre décharges de six pieces de Canon, qui se trouvent au Bourg-d’Oysans ; ce sont celles que M. le Comte de Medavy gagna à la Bataille de Castillon, le Roy lui en a fait present ; on les faisoit venir de Grenoble de Mont-Dauphin, où elle étoient Voila le premier Canon, qui ait passé par la petite route de Briançon.
Du treize jusqu’au dix-Sept, qui étoit le jour marqué par la Fête, tous les Traiteurs du Bourg-d’Oysans ne pensèrent qu’à tirer de Grenoble ce qu’il y avoit de plus exquis pour faire la meilleure chere qu’il fut possible aux Consuls & Députez des Communautez qui formoient le Corps de Ville, & au Officiers de Pennonage (quartier de ville). Une bande de Haut-Bois, & Violons se rendit aussi au Bourg-d’Oysans.
Le seise de bon matin, elle était précédée de quatre Gardes-Forests des Seigneurs, portant leur Bandoülliere & Mousquetons, & un officier de l’Etat Major à leur tête ; marchoient ensuite deux Suisses à grandes moustaches, ils avoient des habits neufs, à-peu-près semblables à ceux des Cents-Suisses de la Garde, l’un portoit une Pertuisane, & l’autre une Hache d’armes ; quatre Sauvages suivoient portant leurs Massues, & à une petite distance les Haut-bois & autres instruments. Six Pages, tous fils de bonne famille richement habillez, ayant chacun une Echarpe de taffetas verd, paroissoient immediatement devant cette Compagnie, qui après avoir fait une décharge de la mousquetterie à la porte du Château, & un tour par les rue du Bourg, alla prendre son poste au Camp, près de Pont Mean (Méan pont de la Romanche), qui étoit un des trois endroits marquez pour les campemens.
Les deux autres compagnies du Bourg-d’Oysans, sçavoir celle du quartier de l’Hôpital, & celle du quartier des Efaures, ayant fait les mêmes mouvement en suivant la Collonelle, furent prendre leur rangs à sa gauche.
Les Compagnies les plus éloignées qui n’avoient pû se trouver à cette premiere marche, malgré leur diligence, quelques-unes ayant été toutes campées avant les dix heures du matin. Elle firent auparavant la même manœuvre que les précedentes, c’est-à-dire, une décharge de leur mousquetterie devant le Château, & leur tournée dans le Bourg, Tambours battans & Drapeaux déployez.
Le Camp étant formé, je remarquai que tous les Officiers étoient en Habits neuf très propres, avec des Plumets blancs, & des Cocardes vertes à fleurs d’or ; celle des Sergents & Soldats étoient d’un Ruban vert tout uni. Les caresses reciproques qu’ils se firent manifestoient la joie intérieure que leur causoit l’aparition du nouvel Astre figuré dans les Drapeaux.
Les Officiers promirent tous de concert de faire exécuter ponctuellement les Règlemens que Mr. Giraud Châtelain & leur Colonel avoient faits, pour prévenir jusqu’au moindre désordre. Ils furent sur le Champ publiez par un ban à la tête du Régiment, qui quitta immediatement après ce premier Camp, pour aller à celui de l’Hopital, ensuite à celui du quartier du Château, d’où il revint au Camp du Pont Méan.
Comme l’heure du dîner s’approchoit, on mit les Armes bas, & après avoir établi une garde sur le lieu, chacun prit son party.
A deux heures après midy, les Tambours ayant rappellé au Camp, & le reste du jour fut employé à faire l’exercice, & différens mouvemens, comme marches, contre-marches, & quart de conversion, dont ils s’acquitterent très-bien.
La foule du Peuple qui arrivoit de toutes parts des Mandemens voisins, & de la Maurienne étoit si grande, qu’on fut obligé de prendre des précautions pour le logement, & d’établir des corps-de-gardes dans tous les carrefours, pour empêcher que rien ne troublât pendant la nuit de seize ou dix-sept, la belle armoirie du cliquetis de Verres & des Chanson qu’on avoit faites sur la naissance du Comte de Sault.
Le lendemain jour de Dimanche, on fit battre la Generale au point du jour, enfuit l’Assemblée, & puis le Drapeau ; chaque Compagnie se rendit devant le Logis de son Capitaine, & de là au Camp du Pont-Mean, d’où le Bataillon partit pour aller occuper le Cimetiere de l’Eglise Paroissiale. Deux cens hommes qui en furent détacher, leur Officiers à leur tête, entrerent dans l’Eglise au bruit des Tambours, pour la Ceremonie de la Benediction des Drapeaux ; on les plaça chacun suivant son rang, contre la Balustrade du Maitre-Autel, & après la Grande-Messe chantée en Musique, avec Simphonie, & un petit Discours qui fit Mr. le Curé de cette Paroisse, sur la naissance du Comte de Sault, & les actions heroïques des ses Ancêtres, on les bénit. Les Suisses avoient été postez à l’entrée du Chœur, & les Garde à la Porte, pour empêcher le tumulte.

La Benediction des Drapeau faite, le Détachement vint joindre le Bataillon pour retourner au Camp du Pont Mean, d’Où les Soldats furent congediez, pour aller renouveler chez leurs Hôtes la douce armonie des Cliquetis de Verres. A deux heures après midy, on fit battre le Drapeau, & toutes les Troupes s’étant rassemblées, le Bataillon alla assister au Vépres de Paroisse, mais auparavant le Colonel ayant eu avis que le Curé n’étoit pas dans le dessein de chanter le Te Deum, il s’étoit assuré par un Détachement des Portes de l’Eglise, & du Clocher. Douze Curez du voisinage, que la curiosité avoit amenez, chanterent les Vépres, & se retirerent aussitôt. Alors Penitens de la Confrérie qu’on avoit designez auparavant, entonnerent le Te Deum, que la Musique & la Simphonie acheverent au son de toutes les Cloches.
Le Bataillon étant sorti de l’Eglise, alla occuper le Camp près de l’Hôpital, où l’on distribua des la poudre pour chaque Soldat pour tirer douze coups.
Il fut de là, près de la Chapelle saint Antoine se ranger en Bataille au tour du feu de Joie qui étoit orné de mille Banderolles aux Armes de Villeroy. J’y remarquai aussi quantité de Devises, que je n’ai pas eu soin de recueillir.
On envoya un Détachement de quarante hommes, commandez par un Officier de l’Etat Major, avec les Haut-bois, Gardes-Forests, Suisses & Sauvages pour aller prendre Corps de la Ville, qui étoit précedé par les Valets de Ville revêtus de leurs Casques, aux Armes des Seigneurs, portant chacun deux Flambeaux. La même cérémonie avoit été observée à l’égard du Corps de ville pour la Benediction des Drapeaux & le Te Deum.
Lorsqu’il approcha du Cercle, le Colonel en qualité de Châtelain se mi à la tête, & ayant fait les tours ordinaires, mit le feu au Bucher.
C’est icy, Monsieur, que je vous rappel la situation du Bourg-d’Oysans, pour vous faire remarque un bel Spectacle ; les Paroisses situées sur les Montagnes qui environnent le Bourg n’eurent pas Plûtôt aperçu le bucher allumé, qu’elles s’empressent à l’envi l’une de l’autre, d’annoncer par une multitude de Feux, jusque dans les montagnes les plus reculées, qu’un nouvel astre venait de paroître. Je me rapellai en ce moment les illumination que j’ai vû en plusieurs occasions, mais à mon avis, elles n’approchoient pas de ce qui me parut alors dans ses Montagnes ; les aspects differens, & la reflexion de la lumiere dans les chûtes d’eau, & dans la Rivière de Romanche, qui traverse la petite plaine de Bourg-d’Oysans faisoient un effets surprenant, tandis que de nôtre côté, on confondoit le bruit des acclamations, du Peuple, avec celui du nombre de Pétards, & des decharges de Mousquetterie, qui furent suivies de quantité de Fusées.
Le Bucher étant presque consommé, le Corps de ville fut reconduit au Château, dans le même Ordre qu’il étoit party, & les Officiers du Pennonage s’y étant rendus, il parut sur deux Tables, chacune de trente-six Couverts, une profusion de viandes choisies ; le Repas qui se fit dans le Jardin du Château dura quatre heures, & pendant qu’on y celebroit amplement la santé du Comte de Sault, & celle des Seigneurs de l’Illustre Maison de Villeroy, en Vin de Bourgogne & de Languedoc, des Fontaines de Vin, éclairées par trente-six Goderons (pots) qui étoient sur les Murailles de l’enceinte du Château, divertissoient les Soldats & les Curieux.
Après le Repas, il y eu un grand Bal dans la Salle du Château, où des Demoiselles du Pays avoient soupé.
Une illumination à toutes les Fenêtres des Maisons & quantité de Fusée terminerent cette mangnifique Fête, qui dura jusqu’à quatre heure après minuit.
Le dix-huitième au point du jour, la generale fit assembler les Compagnies, & à neuf heures du matin, le Bataillon partit du Camp du Pont Mean pour aller entendre une Grande-Messe qu’on fit dire à l’Eglise Paroissiale, en action de Grace de l’heureuse naissance du Comte de Sault.
Le reste du Lundy, jusqu’au soir, le Bataillon s’exerça à faire differens mouvemens ; & le lendemain Mardy, il se retira en bon ordre, chaque Compagnie dans son quartier, après avoir fait une décharge de toute la Mousquetterie en passant devant le Château.
Ce qui vous surprendra le plus, c’est que dans toute cette Fanfare, il ne soit pas arrivé le moindre tumulte ou accident, si ce n’est le Sieur Argentier, Lieutenant de la Châtellenie, qui à force de mettre le feu au Canon, où de l’entendre est devenu sourd.
Je suis Monsieur, Vôtre très-humble & très-obéïssant Serviteur.

Vous ne sera pas fâché de voir icy la Liste des Officiers de la Maison de Ville, & du Pennonage.

MAISON DE VILLE
MONSIEUR GIRAUD CHATELAIN,
Messieur Jean Coste, Jean de Jean, Jean Blanc, Estienne Pelorce, Gaspard Dode, Jean Dusser, Etienne Guillet, Jean Rochette.

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