La source ferrugineuse de Mailloz

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Fontaine sous La Balme d’Auris, située à l’arrivée du chemin de la Cheminée. Source Musée Dauphinois, Hippolyte Muller, Début XXe

LA SOURCE FERRUGINEUSE DE MAILLOZ

Source : Extrait du livre Hydrologie Minérale de l’Oisans,
Par : Joseph Hyacinthe Roussillon, Docteur-Médecin du Bourg-d’Oisans. 
Édition : 1869.

Nota : La source chaude minérale et ferrugineuse de Mailloz (Maillaud dans le texte) et celle de Gillarde ont été captées en 1929 par le passage du canal d’amené établi entre le Barrage du Chambon et la centrale de Saint-Guillerme. La source était connue et appréciée des habitants pour ses qualités curatives, mais aussi pour sa chaleur naturelle.
En 1869 il n’y a pas de route carrossable directe pour accéder au village d’Auris, la première route (vertigineuse, mais praticable en voiture) celle qui passe par la Roche de l’Armentier-le-Haut sera construite entre 1895 et 1902. Avant cette date, la voie la plus directe était le chemin de La Cheminée d’Auris.

Sources minérales ferrugineuses.
Aussi bien que les sulfureuses, les sources ferrugineuses de l’Oisans demandent à être connues.
Certaines d’entre elles figurent trop avantageusement parmi les richesses hydrominérales de la contrée pour rester dans l’oubli.
De même que le fer leur minéralisateur, les eaux ferrifères se retrouvent un peu partout dans l’Oisans, et d’une extrémité à l’autre du pays, de nombreuses traces les attestent. Nous laisserons la quantité pour ne rechercher que la qualité, et nous nous bornerons à la connaissance de trois principales, dont une seule encore méritera de fixer l’attention.
Ces trois sources sont: celle de Maillaud, commune d’Auris-en-Oisans ; celle de la Palue, commune d’Oz, et celle de Bullian, dans le vallon de l’Eau-d’Olle, commune de Vaujany.

SOURCE FERRUGINEUSE DE MAILLAUD.

Sur un vaste plateau incliné et de l’exposition la plus heureuse, se trouve la commune d’Auris, à une élévation moyenne de 1200 mètres au-dessus des mers. Ses collines, descendant en pentes irrégulières jusqu’au-dessus d’un escarpement de roches, au bas duquel coule la Romanche, présentent les trois côtés d’un magnifique amphithéâtre de végétation, de forêts, de cultures, au levant, au midi et au couchant ; et, sur les degrés de cet amphithéâtre, des villages et des habitations sont assis çà et là, en maîtres de ces hauts domaines.
Vers le levant de ce plateau si animé se montre le petit village de Maillaud, que le voyageur, passant sur la route de Briançon, et arrivant au-dessus des gorges de l’Infernet, aperçoit de l’autre côté de la Romanche et de son gouffre, au milieu d’un petit paysage gracieux et tranquille. Au bas de ses prairies, et sous leurs grands ombrages, coule une source ferrugineuse digne de l’intérêt de la science et de la considération publique. Elle est en rapport avec une formation géologique remarquable, et c’est probablement à celle-ci qu’elle doit les qualités physiques et chimiques qui la distinguent.
Entre les communes d’Auris et celle du Freney qui l’avoisine, et au-dessous des calcaires magnésiens et dolomitiques qui les séparent, on remarque une bande de couches anthracifères, d’environ 80 mètres de puissance, intercalée au milieu des gneiss et des schistes talqueux, que recouvrent ces calcaires. L’intercalation de ces couches, marquée par la couleur noire de l’anthracite, tranchant sur celle des roches encaissantes, peut être saisie d’un seul coup d’œil par le voyageur qui suit la route de Briançon, à deux ou trois cents mètres en avant de la galerie de l’Infernet. Là, cette bande apparaît coupée presque perpendiculairement à sa direction, par une scissure étroite et profonde, au fond de laquelle on entend gronder la Romanche. C’est au-dessus de la coupure, et sur la colline, que se trouve la source ferrugineuse en question.
Au milieu d’un bosquet d’aunes et de bouleaux, d’une hauteur plus qu’ordinaire, jaillit au pied d’un arbre une source assez volumineuse, qui coule dans un creux voisin. Près d’elle, et jusque sur le tertre qui la domine, d’autres filets ferrugineux imbibent le sol, ou vont se perdre dans le gazon. Sur l’espace occupé par ces sources, on respire une chaleur humide, la végétation étale une vigueur singulière, le terrain échauffé ne voit jamais, au dire des gens du village, la neige prendre pied sur lui en hiver, enfin, la main placée devant l’orifice de la source perçoit une sensation de chaleur d’environ 15° Réaumur (NDLR Environ 18 ° Celsius).
Depuis longtemps, une rumeur insouciante publiait l’existence d’une source minérale chaude à Auris ; elle ajoutait même que cette source était bonne. Mais là se bornait l’attention publique à son égard. L’endroit était isolé, l’accès de la source peu commode ; et pour ces motifs, l’eau minérale de Maillaud n’exerçait que peu d’attrait sur la curiosité publique, conséquemment n’avait que de rares visiteurs. Dans sa position, à la vérité un peu excentrique, elle restait dans un délaissement qu’elle ne méritait pas. Malgré l’efficacité que lui accordait la rumeur, on n’était point tenté d’en user, et on la laissait là, pour aller, en cas de maladie, chercher au loin des sources qui ne valaient pas mieux. Tant il est vrai, comme le disait Madame de Sévigné des sources de l’Ardèche, que jusqu’à ces bonnes fontaines, nul n’est prophète dans son pays.
Une circonstance favorable vint, en 1844, tirer de l’oubli cette source remarquable. M. le docteur Victor Bally, ancien président de l’Académie de Médecine, parcourant les montagnes de l’Oisans, à cette époque, eut vent des qualités de la source minérale d’Auris.
Il voulut connaître son eau, la visita, et après l’avoir examinée sur place, il exprima l’opinion que cette eau devait avoir beaucoup d’analogie de composition avec quelques-unes des sources ferrugineuses si renommées de Vals ou de Vichy. Dès lors, l’éveil fut donné sur elle.
Confiant dans les présomptions du savant médecin, dont il voulut bien nous faire part lui-même, nous songeâmes à étudier l’action thérapeutique de l’eau ferrugineuse de Maillaud. Jugeant de cette action parcelle que l’on sait appartenir aux eaux minérales auxquelles elle était comparée, nous crûmes d’abord que l’efficacité de l’eau de Maillaud ne pourrait être mieux démontrée qu’en la mettant en présence des affections chroniques de l’appareil digestif.
Des gastralgies, des dyspepsies, furent en conséquence soumises à son usage. La boisson était le seul mode d’emploi praticable ; ce mode fut suivi d’une manière lente et graduée, de un à quatre verres d’eau par jour, et le temps apprit successivement que ces affections en étaient avantageusement modifiées. Cet emploi, étendu ensuite à d’autres affections nerveuses, fut appliqué à la céphalalgie, à l’otalgie (NDLR douleur au niveau de l’oreille), aux douleurs erratiques des membres, etc. ; toutes en éprouvèrent du soulagement. Les affections asthéniques d’organes divers furent soumises à leur tour, et selon les circonstances, à la boisson continuée et ingérée par quantités progressives, et les résultats ultérieurs prouvèrent que l’eau de Maillaud avait eu pour les malades une action vraiment tonique et fortifiante. Enfin, pendant une vingtaine d’années, chaque fois que, dans notre pratique, il se rencontra au voisinage de la source de Maillaud un cas morbide auquel les ferrugineux paraissaient s’adresser, il fut abreuvé par l’eau de cette source ; malgré les irrégularités inévitables d’une médication en quelque sorte à son enfance, elle réussit à des degrés divers plus souvent qu’elle n’échoua, et, dans ce dernier cas, elle resta toujours inoffensive.
Une eau minérale qui témoignait ainsi de sa valeur devait enfin être étudiée dans sa composition.Plusieurs bouteilles de cette eau furent en conséquence recueillies à la source et envoyées au laboratoire de chimie de Grenoble, où elles furent analysées par M. E. Gueymard. Le résultat de cette analyse a été, pour un litre de l’eau minérale :

0g3300 bicarbonate de chaux.
0.2656 sulfate de soude.
0.0600 crénate de fer.
_______
0g6556

La science venait donc, par ses procédés analytiques, de constater dans l’eau minérale de Maillaud la présence d’un sel de fer uni à des substances alcalines, d’une action thérapeutique certaine.
Elle lui désignait sa place dans la catégorie, reconnue si utile, des eaux bicarbonatées sodiques ferrugineuses. Mais un principe constitutif essentiel, que l’analyse n’avait pu saisira distance, c’est le gaz acide carbonique libre que contient cette eau, et dont on voit les grosses bulles émerger avec elle d’une manière incessante. Sa combinaison ferrugineuse avec l’acide crénique est un élément de richesse que l’on ne pourrait contester. Quoique des chimistes aient prétendu que l’acide de ce nom, difficile à déterminer à l’analyse, est problématique, il n’en est pas moins vrai qu’il a été découvert par Berzéliusdans plusieurs sources ferrugineuses de la Suède, et qu’il l’a été ensuite en France, dans les eaux de Forges, de Sainte-Allyre, etc. La présence de cet acide, de nature organique azotée, dans la source de Maillaud, pourrait, il semble, parfaitement s’expliquer par les rapports de l’eau minérale avec les couches anthracifères qu’elle paraît traverser dans sa marche vers la surface.
À sa source, l’eau ferrugineuse de Maillaud est limpide, transparente, inodore au goût, elle imprime une saveur styptique, non acidulée. En arrivant dans le creux qui la reçoit, l’eau se trouble, se décompose et abandonne un sédiment ferreux paraissant formé de carbonate de fer. De même, si on la conserve dans un vase inexactement bouché, ou à moitié rempli, par conséquent accessible à l’air, l’eau se décompose et précipite une poussière jaune rougeâtre mêlée à des flocons de glairine. Malgré la proportion de carbonate calcaire contenue dans cette eau, la source sortant d’un amas tuffeux ancien, semblable à un dépôt de fer hydraté superficiel, n’est pas incrustante.
En résumant les éléments dont elle se compose, la source minérale d’Auris est, d’après son analyse et son aspect, bicarbonatée sodique, gazeuse, ferrugineuse et crénatée. Est-il dans le monde hydrologique beaucoup de sources ferrugineuses plus avantageusement pourvues ?
Une telle richesse minérale justifie l’attention que nous avons appelée sur elle et fait désirer que son emploi soit popularisé comme il le mérite. De son côté, l’observation médicale, tout imparfaite qu’elle a pu être, atteste que les propriétés curatives de cette source ne sont pas moins remarquables que sa composition.
On a vu quels encourageants résultats en avaient provoqué l’analyse. Depuis que cette opération a signalé ses qualités chimiques, l’expérience a poursuivi plus sûrement sa marche et l’usage de l’eau de Maillaud s’est répandu dans bien des communes de l’Oisans, à la satisfaction des malades et de la médecine elle-même.
Cet usage, forcément borné par les circonstances où se trouve une source encore négligée et située dans un endroit écarté, n’a pu consister jusqu’ici que dans la boisson de l’eau minérale prise à la source et emportée plus ou moins loin et avec plus ou moins de précautions, à domicile. Or, on sait tout ce qu’une eau ferro-gazeuse peut perdre de ses principes par le transport et quels avantages on retirerait à la consommer sur place. Néanmoins, l’eau ainsi transportée, surtout quand elle l’a été dans des bouteilles parfaitement propres, suffisamment remplies et soigneusement bouchées, a justifié le plus souvent l’attente des malades et celle des médecins. En de hors de la série des affections nerveuses et asthéniques déjà citées, l’eau de Maillaud a reçu pour d’autres maladies des applications diverses à l’intérieur et à l’extérieur. Des états morbides anciens, rebelles aux médications antérieures, des catarrhes chroniques, des écoulements muqueux, des dyssenteries atoniques, des leucorrhées, ont éprouvé de la part de l’eau de Maillaud, ingérée à la dose de deux à quatre verres par jour, pure ou mêlée à du vin dans les repas, ou avec du petit lait hors des repas, une action tonique et reconstituante très sensible. L’hystérie, la chlorose, la dysménorrhée et d’autres affections des deux sexes, caractérisées par la débilité et le nervosisme ont payé tribut à cette même influence, avec trêve seulement pour quelques-unes et avec soumission complète pour d’autres. La syphilis constitutionnelle elle-même a cédé une fois devant elle. Employée à l’extérieur, l’eau de Maillaud en lotions à ravivé des plaies ulcéreuses chroniques de nature suspecte, et, concurremment avec la boisson, elle a amené la cicatrisation de ces plaies chez deux vieillards.
Et pour compléter cette énumération, les habitants des villages voisins vont spontanément et avec confiance demander leur guérison à cette eau minérale, dans les cas de dérangements intestinaux, de fièvre d’accès, de contusions et meurtrissures, etc., et jamais, disent-ils, leur espoir n’est déçu. À l’appui de ces assertions, des observations particulières pourraient être présentées, des noms cités dans les communes d’Auris, de la Garde, du Freney, du Mont-de-Lans, de Besse, de Saint-Christophe, etc., et au Bourg-d’Oisans même. Mais les faits représentés par ces observations, quoique n’étant plus isolés, ne sont pas encore assez nombreux pour faire autorité. Il faut qu’ils se répètent et qu’ils se multiplient, soit sur l’eau minérale transportée, soit sur cette même eau prise à la source, pour qu’on soit complètement en droit d’en tirer de légitimes conséquences.
Nous aimons mieux d’ailleurs laisser à l’expérience d’autrui le soin d’en justifier l’exactitude.
Pour affirmer ses vertus, l’eau de Maillaud n’a besoin que d’être connue et expérimentée, et la préconiser pour des cas déterminés, c’est inviter les médecins à en faire l’essai eux-mêmes. Réduite jusqu’ici au théâtre local de notre pratique, son application doit s’étendre pour être appréciée. À d’autres donc à continuer la question, ou, s’ils aiment mieux, à la reprendre et à l’instruire. Avec la satisfaction de connaître une production minérale nouvelle, d’intéressantes découvertes géologiques, chimiques et médicales sont promises à leurs travaux et à leurs recherches.
En attendant, la source ferrugineuse de Maillaud qui est une faveur providentielle pour nos contrées, faveur que les propriétaires du sol ne semblent pas apprécier comme elle le mérite, aurait besoin d’être placée dans des conditions plus favorables à l’usage public. Les propriétaires ne peuvent plus longtemps négliger cette source précieuse pour eux et pour les malades et qui, utilisée comme elle devrait l’être, pourrait, plus tard, ouvrir au pays lui-même quelques perspectives prospères. À cet effet, et dans l’intérêt de tous, il importe de réunir, au moyen d’une tranchée dans le terrain, tous les filets qui s’échappent, s’assurer d’où ils viennent, s’ils ne sont point des dérivations isolées d’une source commune, et par une fouille bien entendue remonter à cette source même. Recueillie à son point d’émergence, l’eau minérale aurait plus de volume, plus de chaleur et un degré plus fort de concentration. À ce point devraient être alors mises en œuvre les mesures nécessaires pour la conserver pure et prévenir toute décomposition de ses principes.
L’eau ferrugineuse de Maillaud paraissant destinée à être prise en boisson, le temps et l’expérience médicale apprendront au propriétaire s’il devra seulement l’expédier, comme cela se fait ailleurs, pour le besoin des malades, ou s’il ne ferait pas mieux d’élever, sur les lieux mêmes, une habitation propre à recevoir les buveurs au moins pendant les beaux jours. Le site serait merveilleusement choisi pour une construction convenable de ce genre, sur une des plus charmantes plages de nos montagnes, dans une douce thébaïde alpestre, où, loin du fracas des villes et de leurs jouissances bruyantes, on viendrait respirer avec bonheur l’air de la santé, de la paix et de la liberté.
La nature a été sévère, il est vrai, en plaçant une source aussi bonne dans un lieu qu’elle fait admirer de loin et où l’on ne peut arriver qu’après un détour assez pénible par la commune d’Auris, ou assez long par celle du Freney ; mais c’est toujours dans les solitudes qu’elle cache ses produits les plus rares, et elle dédommage au moyen de compensations de tout genre celui qui ne se laisse pas rebuter par les peines imposées à leur conquête. Cette sévérité paraît, d’ailleurs, devoir être bientôt en partie réparée, et la commune d’Auris, de qui dépend la source de Maillaud, se prépare à améliorer, autant que possible, ses communications avec la plaine. La source minérale doit compter pour cette commune parmi ses motifs déterminants.
Qui pourrait dire, en effet, les avantages que l’exploitation de l’eau de Maillaud procurerait un jour à toute sa population. Combien de localités doivent leur existence à une source minérale. Barèges, les Eaux-Bonnes, Spa, etc., dont la réputation est aujourd’hui européenne, seraient restées dans l’obscurité sans les sources qui, tous les ans, attirent vers leurs montagnes les touristes et les baigneurs. C’est que, de leur côté, ces localités se sont efforcées elles-mêmes de faciliter les voies aux exploitations minérales, les administrations locales ont secondé ces efforts et tous en recueillent aujourd’hui le prix.
À leur exemple, la commune d’Auris ne manquerait pas, le cas échéant, d’ouvrir vers sa source minérale toutes les communications possibles et d’en rendre, par tous les moyens, l’exploitation facile et profitable.

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