La vie rurale dans le canton de La Grave. 2/4

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Vallée de la Romanche près de La Grave, photo Marcel Fleureau – Archives Départementales des Hautes-Alpes

Archive André Glaudas :
Bulletin de la Société de Géographie de Lille
(Lille, Roubaix, Tourcoing)

La vie rurale dans le canton de La Grave
(Hautes-Alpes)
Édition 1935

Par l’Abbé Bernard MEURICE 

Partie 1 – Partie 2 –

Le vent est aussi un adversaire redoutable. Sa violence est parfois si grande que, sur certains chemins particulièrement exposés, le paysan doit ramper sur le sol pour ne pas être emporté. La « Lombarde » est le « grand vent » de La Grave ; c’est le fœhn qui souffle d’Italie. Il paraît dominer dans ce pays de transition entre les influences méditerranéennes et les influences atlantiques ; il apporte les nuages, les brouillards, la pluie, la neige. – La « bise », le vent du nord, nettoie le ciel ; c’est le vent favorable au travail des champs. – Le « vent », qui souffle du sud, est un courant d’air chaud, qui signe le mauvais temps. – Enfin la « Traverse », qui vient de l’ouest, est un vent de brouillard assez rare, parfois chargé de pluie. À ces vents plus ou moins déviés par les massifs, formant un écran et par la direction des vallées, s’ajoutent des vents locaux. L’inversion de température est un phénomène fréquent et les échanges d’air sont très sensibles ; je me souviens, lors d’une ascension au Goléon, avoir été surpris après le lever du soleil, par une bise glaciale, l’appel d’air matinal provoqué par la chaleur des versants ensoleillés avant les fonds de vallée.
Ayant à lutter avec toutes ces influences, l’homme a cherché les régions les moins déshéritées. Ici, comme dans toutes les montagnes, l’exposition joue un rôle considérable. Les deux versants de La Grave contrastent étrangement ; l’« endroit », le côté ensoleillé, est plus favorisé que l’« envers », le versant de l’ombre. La fonte des neiges, les semailles, les récoltes s’y produisent de deux trois semaines à un mois plus tôt. La Grave est en avance de deux semaines sur le Villar-d’Arène, moins bien situé, et les hameaux de La Grave devancent même le Villar, malgré la différence d’altitude. Les habitants ont donc installé sur l’« endroit » leur maison et leurs champs. Ils n’ont pas hésité cependant à se sacrifier, pour laisser plus de soleil aux terres cultivées : le Villar s’est installé près du fond de la vallée, où il reste entièrement privé de soleil pendant plus de deux mois ; et, lorsqu’un rayon, passant par une brèche de la montagne, vient balayer le sol quelques minutes, les gens le savent et viennent s’y chauffer. L’« envers est le versant humide ; la neige l’occupe plus longtemps, le soleil y est rare, certains fonds en sont même totalement privés et les glaciers descendent très bas. Cependant, il fait ici plus sec que dans la plaine d’Oisans et la forêt humide fait place à la forêt sèche ; à part le fond de la vallée où l’ont trouve des feuillus (trembles, bouleaux), et les pentes du Combeynot, couverts de saules buissonnants et d’aulnes verts, on ne voit plus que des résineux présentés presque uniquement par les mélèzes qui grimpent hardiment jusqu’à près de 2,500 m. Mais tout cela ne représente qu’un taux de boisement infime ; la question du combustible va se poser pour l’habitant ; il ne pourra la résoudre qu’en brûlant le fumier des animaux, la bouse de vache. Tous ses efforts en vue du reboisement des pentes n’ont pas donné tous les résultats qu’il en attendait ; cependant le mélèze est son œuvre et le protège contre les avalanches (les Fréaux). L’administration forestière a créé un Arborétum à La Grave, en 1911 ; mais sa situation, près du thalweg, n’a permis qu’un rendement médiocre.
Telles sont les conditions de la vie dans le canton de La Grave, peu favorable à l’agriculture, elles en ont fait un pays presque exclusivement spécialisé dans l’élevage.

L’agriculture
— L’étendue cultivée dans le canton de La Grave en représente qu’une infime partie de la superficie totale : sur les 22.000 hectares, qui forment le territoire des deux communes du canton, La Grave et le Villar-d’Arène, 500 à peine sont ensemencés. Les fonds de la vallée menacés d’inondations ou d’avalanches et l’« envers » privé de soleil sont hostiles à toute culture. C’est l’« endroit » le mieux favorisé : il faut voir du refuge Évariste Chancel, ces champs minuscules, en terrasses, qui bariolent le versant sédimentaire. La plupart des terres sont formées d’éboulis post-glaciaires, facilement emportés par la pente et l’altitude restreint le domaine de la culture qui cesse d’être possible là où la maturation risque de ne pas se faire en un an. Les récoltes sont généralement maigres et soumises aux caprices du climat, tantôt compromises par la gelée, tantôt par la sécheresse, ou par les deux successivement.
On cultive le seigle, l’avoine, l’orge, les pommes de terre (« truffes », en patois), des fourrages artificiels et un peu de blé. La culture s’opère par assolement, cycle et jachère, dans l’ordre suivant ; la première année on sème du seigle ou du blé ; l’année suivante de l’orge, de l’avoine ou des pommes de terre ; la troisième année, les champs épuisés restent en jachère, ils sont labourés, mais on ne les ensemence pas avant l’automne pour les récoltes de seigle ou de blé.
Le sol, pauvre demande à être engraissé, mais le fumier sert déjà de combustible, et devant la difficulté des communications, le prix élevé des transports, le paysan doit renoncer à faire venir des engrais chimiques.
L’outillage agricole est naturellement très réduit ; on laboure les champs avec une petite charrue, l’« araire » ancienne, qui peut être traînée par un seul mulet ou même par un âne ; elle gratte le sol, loin de le retourner profondément. Quelques petites charrues (brabant) ont fait leur apparition dans la région, mais on ne peut les employer partout. On bat le grain au fléau.
Le seigle constitue la matière première du pain fabriqué dans le pays ; il est donc cultivé pour la consommation locale. Mais l’orge et l’avoine tendent à gagner du terrain et à remplacer le seigle d’hiver pour réduire la jachère. Le blé réussit difficilement et on n’en cultive même pas dix hectares dans tout le canton.
Une station d’expériences agricole, installée au Villars-d’Arène s’occupe d’améliorer et de multiplier les semences de pommes de terre et de blé.
Cependant la culture des céréales reste toujours aléatoire : aujourd’hui on donne plus de place aux prairies artificielles pour se tourner délibérément vers l’économie pastorale.

L’élevage
— Le canton de La Grave est surtout un pays d’élevage. S’il ne représente que le 1/10 e de l’Oisans, agricole, il représente environ 1/4 de l’Oisans pastorale, avec ses deux seules communes contre les 20 communes du canton de Bourg-d’Oisans, le 2e en étendue de tous les cantons français. La Grave arrive en tête avec Besse (canton du Bourg-d’Oisans), pour le nombre total d’ovins et de bovins ; et cela tient à l’étendue de ses prairies de fauche et de ses pacages.
Les pâturages se répartissent en plusieurs zones ; en bas, sur l’« endroit », alternant avec les champs cultivés et jusque vers 2.300 m., ce sont les pâtures à vaches dont la partie inférieure, jusque 1.800 ou 1.900 m. est fauchée pendant la belle saison ; l’« envers », couvert de bois, n’a que quelques prairies aux herbes hautes que l’on admire en allant au refuge Chancel. Plus haut, entre 2.300 et 2.800 m., se trouve les pacages à moutons. Au-dessus, on passe progressivement au rocher nu, l’herbe s’y fait de plus en plus rare ; cependant on voit des troupeaux de moutons et quelques chèvres monter dans les éboulis, disputer au chamois les moindres îlots de gazon ras ; j’en ai rencontré jusqu’au col Pacave vers 3.100 m. Il est évident qu’à cette altitude les habitants ne sont plus propriétaires du sol, et même plus bas, les pâturages de la steppe alpine sont le domaine de la propriété collective. L’importance des communaux est une caractéristique de la haute montagne, ils comprennent en général tous les terrains improductifs, les crêtes, les glaciers, les rochers, une partie des bois et les pâturages non fauchables. Tandis que les champs cultivés et les prairies de fauche sont jalousement gardés et transmis de génération en génération, la haute montagne appartient à tous. Il arrive même que plusieurs communes exploitent les mêmes pacages. Ainsi, La Grave a toujours été en difficulté avec les communes de Besse et de Mizoën, bien qu’appartenant à un autre département. Le plateau d’Emparis, est spécialement la montagne de Riftord, à la limite des Hautes Alpes et de l’Isère, fut l’objet de contestations. Les trois communes ont soutenu, depuis le XIVe siècle, des procès dont on peut suivre les péripéties dans les archives départementales. On raconte même qu’ils donnèrent lieu à de nombreuses disputes, pugilats, luttes homériques ; on alla même jusqu’au meurtre, mais nous n’avons sur ces faits aucun document. Aujourd’hui le litige n’est pas complètement tranché, cependant les communes ne plaident plus ; elles ont déclaré indivis les pâturages contestés et chacune cherche à en tirer les plus de profit possible. Et si La Grave loue cet « indivis » aux pâtres de Provence, cela n’empêche pas les habitants de Besse d’y conduire leurs troupeaux.
Le paysan aura, pendant la belle saison, deux grandes préoccupations ; récolter le fourrage pour l’hiver et mener paître ses troupeaux sur les hauts alpages.
L’approvisionnement en fourrage pour l’hiver est le grand travail de l’été. On récolte le trèfle, la luzerne, le sainfoin pour nourrir le bétail local, mais la plupart du temps on le vend pour se contenter d’engranger le foin naturel. Quoi qu’il en soit, c’est la provision de fourrage qui constitue la richesse du pays : d’elle dépendra l’effectif du bétail que l’on pourra garder à l’étable durant le long hiver. Aussi l’été, on fauche avec une activité fébrile, tout le pays est en mouvement, on ne peut faire quelques pas sur le moindre sentier sans rencontrer le mulet charger de sa « trousse ». Par ces chemins étroits, raides, aux nombreux lacets, au prix de multiples et longs voyages, on descend à la grange l’herbe contenue dans un filet : c’est la trousse » que l’homme porte parfois sur son dos, mais dont, le plus souvent, il charge l’âne ou le mulet. Il faut se hâter, car la saison est courte ; on se lève tôt, on se couche tard. Tantôt l’orage interrompt le travail, tantôt la sécheresse a rendu l’herbe courte et l’on doit faucher plus haut : autant de calamités aux conséquences économiques désastreuses qui exigeront la vente des bêtes. Récemment, pour accélérer le travail, on supprimant les longs trajets, on a imaginé de descendre les « trousses » par câbles aériens ; depuis 1932-33, il existe trois câbles dans le pays ; l’un près de La Grave, descendant du Puy-Golèfre ; un autre, près des Hières, venant de Puy-Garnier ; un troisième, près de Ventelon, relié à la Selle.
Pendant que tous les bras les plus valides fauchent l’herbe de la prairie, la mère ou la grand’mère [sic], avec un ou deux enfants, garde le troupeau à « la montagne ». Il y a les « petites montagnes » et les « grandes montagnes ». Les premières comme Puy-Garnier, les Clots, sont facilement accessibles et les relations avec les hameaux d’en bas sont encore fréquentes. Chaque famille y prend soin de son troupeau. Les « grandes montagnes » sont des régions isolées que l’on n’atteint qu’au bout de longues heures de marche ; elles réunissent beaucoup de bestiaux confiés à quelques gardiens. Il ne faut pas chercher ici cependant l’exploitation rationnelle d’une montagne en commun, comme on en trouve en Tarentaise. Le troupeau bovin représente ici une minorité et ne saurait faire vivre de fastes « fruitières ». Le plateau d’Emparis est ici le type de la grande montagne, une suite de croupes et d’ondulations monotones où l’on marche longtemps sans voir autre chose que la prairie rase semée de bars rocheux où le fond des vallons est occupé par des lacs ou des tourbières. On y monte durant la première quinzaine de juin : on « amontagne », c’est-à-dire qu’on va s’installer là-haut avec tout le matériel nécessaire (batterie de cuisine, ustensiles divers) ; il faut monter du pain de seigle, des pommes de terre, un peu de bois ; le mulet transporte la basse-cour dans des paniers. On redescend durant la première quinzaine d’octobre, on « démontagne ». Le paysan ou le pâtre reçoit cordialement le visiteur et lui offre de partager son repas, du lait, du beurre, du fromage. Il aime la société, tien facilement conversation et s’exprime du reste dans un langage très correct : on voit qu’il a beaucoup lu l’hiver au coin du feu. Actuellement le plateau compte 7 chalets habités, une centaine de vaches et deux ou trois cents moutons, sans compter les transhumants qui représentent la majeure partie de l’effectif total. Ces hauts chalets fabriquent le beurre et le fromage vendu à la grave et fournissent au boucher la viande en quantités variable.
Le canton marque déjà dans la répartition du bétail la transition entre les Alpes du Nord (bovin) et les Alpes du Sud (ovins). Les statistiques donnent une proportion de 4 ovins pour 1 bovin. En 1925, le bétail local comptait environ 2.200 ovins pour 600 bovins. Les pâturages sont plus des montagnes à moutons que des montagnes à vaches. Le mouton appartient à la « race des Alpes », rustique, riche en viande et en laine. Le paysan élève les agneaux de printemps pour les vendre au boucher, il garde à l’étable les agneaux d’automne pour les tondre dans le courant de l’hiver. Les habitants semblent consommer presque exclusivement de la viande de mouton.

À suivre…

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