Les croix du Freney-d’Oisans

LES CROIX DU FRENEY-D’OISANS
Cet été, dans la salle du Syndicat d’Initiative du Freney-d’Oisans, était présentée une exposition sur le thème des chapelles, oratoires et saints patrons de notre village. J’ai décidé de mettre en ligne cette exposition, enrichie de quelques informations complémentaires qui, par manque de place, ne pouvaient figurer sur les panneaux présentés.
Voici en premier article, le module dédié à l’histoire des croix du village.
Je remercie M. René Boiteau qui m’a donné le précieux complément d’information locale, sur la Croix Saint-Roch et la Croix de Trévoux.

Avant de parler des croix, il faut parler de l’origine du symbole, et donner quelques explications sur la crucifixion et son évolution au sein de l’iconographie religieuse. Cette rapide introduction nous permettra de comprendre comment une torture aussi barbare est devenue le symbole d’une religion.

À l’origine de la croix
Pour les chrétiens, l’image de la croix est immédiatement associée à celle du Christ, c’est le symbole le plus fort et le plus diffusé pour figurer la religion elle-même.
Pour les Romains, entre -100 avant J.-C. et + 100, elle se rapportait à la mort la plus infamante que l’on puisse infliger à un criminel.

Croix de Cassini

Croix de Cassini

La Crucifixion
Jésus de Nazareth fut condamné à mort par le préfet romain Ponce Pilate en l’an 30. Cité dans les quatre évangiles, la crucifixion ou le crucifiement du Christ, ainsi que « la passion », sont ainsi très détaillés. Il faut toutefois rappeler que cette mise à mort avait été inventé bien avant, par les Perses et les Celtes, et qu’elle consistait avant tout à un supplice de masse sensé être des plus dissuasif contre toute idée de soulèvement des peuples conquis. On peut croire sans peine que — comme le supplice du pal, pratiqué par les Ottomans et également par les Perses—, cette vision cauchemardesque (ainsi que les odeurs), qui régnait sur les sites où on laissait pourrir les corps des suppliciés, devait refroidir plus d’une ardeur rebelle.

Croix de Trevoux

Le supplice
La mise à mort consistait à faire trépasser le condamné dans une asphyxie très lente, le propre poids du corps suspendu provoquant l’étouffement. Cette agonie pouvait durer d’une dizaine de minutes à une heure (un peu plus de 3 heures selon les évangiles pour Jésus). Une temporisation variable, soumise à la seule volonté des exécuteurs, qui disposaient d’un florilège de petites « nuances » pouvant écourter ou rallonger les souffrances du supplicié. Ainsi, les cordes pouvaient être substituées aux clous. Ces derniers ne transperçaient pas la paume de la main ou la plante du pied, comme il est commun de le voir dans la plupart des représentations. Ils étaient généralement enfoncés dans les bras ou dans les jambes ou encore sur l’articulation des poignets et des chevilles, comme l’attestent quelques marques retrouvées sur des squelettes de crucifiés. Parfois la mort était plus rapide, à peine quelques minutes, par rupture cardiaque ou encore, si le condamné avait été torturé ou mutilé (jambes brisées ne lui permettant plus de soutenir son poids), avant le crucifiement.

Croix Saint-Roch

Une représentation tardive et progressive
Bien avant la croix et pendant plusieurs siècles, la figuration du Christ était celle d’un agneau.
Les premières représentations de Jésus en croix sont très rares et toutes postérieures d’environ IV siècles à sa mort en l’an 30. Vers le VIe siècle, les images de Jésus sur la croix se multiplient. Elles représentent un homme très propre, relativement couvert (plus couvert que le simple et traditionnel périzonium), il n’est pas rare de le voir complètement habillé. Il est vivant, les yeux ouverts, mais installé sur une croix. Petit à petit, une codification de la scène de la crucifixion et du positionnement de ses acteurs (Marie, Marie-Madeleine, soldats…) se met en place sur les fresques dans les enluminures, sur quelques sculptures et bas-reliefs. À partir du VIIIe et du IXe siècle, l’iconographie religieuse adopte une partie de ces codes qui ne peuvent être transgressés. Mais l’image du Christ tel que nous la connaissons n’est pas encore là. Il faut attendre le Xe et le XIe siècle pour voir enfin le Christ représenté mort sur la croix. Les artistes restituent alors la crucifixion du fils de Dieu dans toute son horrible réalité. L’une de ses représentations les plus marquantes est sans aucun doute celle du retable d’Issenheim à Colmar, qui date du XVIe siècle.

La croix devient le symbole de la religion chrétienne.

Croix du Périer

Un logo pour diffuser la parole de Dieu
Signe simple à tracer au crayon ou par le geste, à décliner, à mémoriser, à sculpter, à couler dans les métaux les plus communs et les plus rares, à confectionner –2 bouts de bois et un lacet—, la croix se diffusera et s’imposera comme le signe (à forme variable, latine †, de saint Antoine T, de saint André X, de saint Pierre …), c’est le vecteur de la parole de Dieu. Les croix se dressent partout, au bord des routes et aux carrefours des chemins, aux quatre points cardinaux, dans nos campagnes, dans les rues et sur les places de nos villages, elles jalonnent les chemins de pèlerinages, les sentiers conduisant aux chapelles et ermitages. Croix de Rogations, où l’on se rendait pour la bénédiction de la terre et des récoltes, croix de bornage, croix à l’entrée des ponts, limites de paroisses ou de domaines appartenant à une abbaye. Croix de Justice, sur la place principale du village ou croix monochrome de cimetière pour indiquer la fosse commune, ou le monument aux morts. Elles sont gravées sur les pierres aux morts, reposoirs fortuits pour les cercueils que l’on acheminait par les chemins qui conduisaient aux cimetières. Elles s’exhibent dans les lumières colorées provenant des vitraux des églises, elles se cachent dans la forme architecturale des cathédrales. On les trouve traditionnellement peintes à la chaux vive et sculptées dans le tuf, au-dessus des fenêtres des maisons traditionnelles en Oisans et ailleurs. Ostentatoires ou discrètes, elles pendent à notre cou, en bout de chaine de baptême, de chapelet, de bijoux, de boucles d’oreilles, gravées sur la peau à l’encre noire…
Croix que l’on signe de la main, d’un pouce trempé dans l’huile ou dans l’eau… la croix est tout autour de nous, sous diverses formes, pour diverses raisons.

SUR LE VILLAGE DU FRENEY-D’OISANS, 3 CROIX « OFFICIELLES » SONT RÉPERTORIÉES

LA CROIX DE CASSINI
Selon Marcel Aubert les anciens du village l’appelaient : la Crouis de Touarnafort (Croix de Tournefort), Marcel pensait que cette désignation faisait référence au vent très fort qui fouette le sommet, mais il s’avère que c’est le nom du Botaniste français Joseph Pitton de Tournefort (1656 – 1708), qui en serait plutôt à l’origine. Raymond Joffre nous a récemment appris, lors d’une conférence sur ce sujet, que dans le dictionnaire de Pilot de Thorey, cette croix se nommait Croix de l’Échaillon avant d’être rebaptisée Cassini. (Raymond m’a indiqué qu’il n’avait rien trouvé sur « la Crouis de Touarnafort » dans les nombreux ouvrages qu’il avait consultés.) Échaillon est un toponyme assez commun, qui peut prendre plusieurs significations, point de vue dégagé, montée raide, ou encore, barreaux d’échelle de bois, en patois.
En effet, ce sont les caractéristiques uniques du point de vue dégagé qu’offre ce sommet, qui l’ont fait choisir en 1739 par le géomètre du Roi Louis XV, César-François Cassini dit “Cassini III” (1714 † 1784) pour sa cartographie de la région. Ce sommet qui culmine à 2 361 m, offre tous les avantages à cette cartographie par triangulation géodésique. La croix de Tournefort ou de l’Échaillon, fut sans doute rebaptisée Croix de Cassini pour conserver la trace du passage, dans notre vallée, de l’illustre représentant du Roi. Mais la date exacte de ce changement de toponyme reste incertaine.
Une interrogation persiste, avant la venue des Cassini en Oisans, y avait-il une croix en haut de cette montagne ? Une chose est certaine, les géographes de Cassini ont dessiné une croix sur ce même sommet (sans indication toponymique), sur la minute du relevé réalisée environ 40 ans après le passage de Cassini III et Maralidi II. Cette croix est visible sur la feuille No 150 (137e feuillet publié), dans sa première (1779) et seconde édition (1815).
M. Denis Veyrat nous apprendra durant cette même conférence, que le cadastre napoléonien, presque immédiatement postérieur à la carte de Cassini (vers 1830), indique au même emplacement la dénomination « Cassini ». Sur les premières cartes d’État Major qui date de 1853 cette information est aussi visible avec la simple mention : Cassinis, avec un S final qui se fond dans les hachures d’élévation.
Plus tardivement sur la même carte mise à jour, en 1889, la mention change, et devient : Cassini Croix.
En 1933 une Carte des Armées donne « Croix de Cassini » avec cette précision (ruinée) entre parenthèses. Une autre carte datant de 1793 existe aux Archives départementales de l’Isère sous la référence « 1Fi970/2 » peut-être referme-t-elle une indication complémentaire.
La Croix de Cassini actuelle, quant à elle, fut scellée par Maximin Reymond et François Pichoud vers 1975, la date exacte m’est inconnue.
Tous les ans depuis 1999, à la dernière semaine d’août, l’association « La Montée de Cassini » partage le verre de l’amitié devant la Croix et propose un repas joyeux et chaleureux au Col de Sarenne, quand la météo le permet.

Croix de tuf à Puy-le-Bas

LA CROIX DE TRÉVOUX était à l’origine une grande croix en bois (très endommagée), et qui fut, en 1980, par l’action de M. Claude Dournon, remplacée par une petite croix en métal, peinte en noir, permettant de signaler le lieu d’origine. Trévoux signifie « trois voies ». Une implantation au carrefour de trois chemins à l’intersection des communes du Freney et d’Auris, remontant à un très lointain passé, une croisée peut-être connue à l’époque romaine qu’il n’est sans doute pas complètement incongru de connecter avec le « Camp des Forçats » situé au col de Cluy et à la Croix de l’Octave, située elle aussi, non loin de là.
À proximité de la petite croix de fer se trouvait, « le cimetière des huguenots ».

Croix du « Chambon »

LA CROIX SAINT-ROCH, très belle et grande croix en bois mise en place de l’oratoire éponyme disparu. Elle est l’œuvre de l’Association des Amis de Puy le Haut. Située sur le sentier des « Aiguillettes » à l’intersection des chemins en direction des Prenard (commune d’Auris) au départ du hameau de Puy-le-Bas.

D’autres croix, non officielles, sont plus subtilement cachées dans le paysage ou dans les toponymes.

CROIX DU PÉRIER, une grande croix en bois, adossée au mur d’une maison. Elle se trouve au départ du chemin « des Côtes » en direction des Puys.

CROIX DE TUF, bas-relief, au sommet de l’arche de l’encadrement d’une maison séculaire du hameau de Puy le Bas.


TOPONYMES ET LIEUX-DITS

CROIX DE L’OCTAVE, sur le lieu-dit les Envers, à mi-parcours du chemin du même nom sur le versant N.N.O du mont Cassini. Selon Paul-Louis Rousset, il serait possible que cette « octave » indique, sinon une borne milliaire, peut-être une distance, précisant l'éloignement du gite d'étape à partir de la croix (qui n’est peut-être plus tout à fait à son emplacement d’origine), ce qui sur ce rayon donne le village d’Oz et qui s'identifierait alors avec la station de Catorissium, qui est une des stations indiquées sur la Table de Peutinger, sur le tronçon concernant la Petite Route de l’Oisans.

CROIX DE LA GARDETTE, au carrefour des limites communales de Mont-de-Lans, Mizoën et du Freney-d’Oisans.

CROIX DU GUÂ, à la sortie du village en direction de Briançon, en bordure de la R.-D. 1091

D’autres croix reviennent dans les souvenirs de ceux que l’on questionne, mais il est difficile de les localiser ou de les nommer avec certitude. Combien de ces croix ont disparu de nos mémoires ?

LA CROIX DES TROIS VIEILLES (ou croix Vieilles ?) était peut-être présente entre le Freney et Auris avant la construction de la route (1956 - 1960), ou peut-être était-ce une autre appellation d’une croix, qui pourrait être antérieure à la construction de l’oratoire Saint-Roch, ou encore une croix située non loin de cet oratoire disparu.

CROIX DU « CHAMBON », on aperçoit cette grande croix de bois dans un film datant de 1936. Le journal des actualités Gaumont tournait alors un reportage sur la mise en eau du barrage. Sa localisation reste imprécise, peut-être sur le chemin entre l’église et l’école. Cette croix ressemble beaucoup à la Croix du Périer, mais, si l’on regarde attentivement, elles ne partagent pas les mêmes détails, ni les mêmes proportions.

CroixCluy

Croix implicite du Col de cluy

CROIX IMPLICITE,
Il existe enfin une dernière catégorie de croix que l’on peut qualifier d’« involontaire », montage fortuit dont le résultat est plus qu’équivoque, la fausse Croix du Col de Cluy en est le parfait exemple.

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