Les jours d’hiver en Oisans

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Col de Cluy, Noël 1904, par Hippolyte Muller. Archive Musée Dauphinois.

LES JOURS D’HIVER EN OISANS 
Extrait de : L’Oisans, Un pays de Haute-Montagne, étude Géographique, par André Allix, Édition 1929
Pages : 581 à 584

Le calendrier agricole
Les jours d’hiver

Pendant tout l’hiver, les habitants qui restent en Oisans sont enfermés chez eux. Le problème de l’hivernage se pose ici pour les hommes comme pour les bêtes, quoique avec moins de rigueur ; encore était-ce peut-être autrefois, pour la famille elle-même, une question de vie et de mort. L’hivernage est silencieux et mélancolique ici comme dans bien des plaines dauphinoises, comme dans le bassin de Vizille ; mais le terrible éloignement, l’altitude, le froid, l’épaisseur et la persistance de la neige, la quasi-impossibilité de toute communication le rendent plus long, plus tragique, déjà nettement caractéristique de la haute montagne arriérée.

Dans chaque maison, du 15 octobre à Pâques, le foyer ne s’éteint pas. On accomplit comme partout ailleurs les tâches d’entretien que les labeurs de l’été avaient rendues impossibles. Sitôt le bétail enfermé, chacun tond ses moutons, et donne aux femmes la laine qu’elles filent et tricotent sur place, en suint (NDLR : graisse dont la toison des moutons est imprégnée), sans même la laver. On porte aux bêtes, on cuit la pâtée du cochon, on soigne les animaux dans la tiédeur et la pénombre des étables ; on achève de battre les derniers grains et de trier les futures semences, on répare outils et voitures, on entretient le matériel, on le confectionne parfois. Dès qu’on peut mettre le nez dehors on fait quelques charges de bois, on monte chercher aux fenils des charges de fourrage que la pente et la neige se chargeront de conduire jusqu’en bas ; parfois, aux jours de soleil, on y va en troupes, c’est une fête. De temps en temps, quand l’avalanche ne menace pas, une personne descend au Bourg-d’Oisans, pour en remonter des provisions.

On se couche au crépuscule, on se lève bien après l’aube tardive, quand l’appel du bétail vous réclame. On cherche des occupations. Le problème des industries d’hiver se pose ici comme dans bien des montagnes ; mais il reçoit des solutions plus grossières. Chaque village, isolé dans son hivernage prolongé, suffit à ses propres besoins. Il trouve, parmi ses habitants, son tailleur et sa couturière, comme son cordonnier, son charpentier, son maçon, son couvreur, son menuisier faiseur de meubles. On habite trop loin pour d’autres entreprises, et jusqu’ici les occasions ont manqué.

À diverses reprises, des tentatives d’industrie paysanne ont connu quelques succès. Deux surtout ont subsisté, et ne sont pas générales. Dans tout le bas Oisans, à portée du tramway de Grenoble, les femmes piquent le gant ; ce trait du pays vizillois, et de tout le Grésivaudan, remonte ici jusqu’à la garde et même jusqu’à Huez. Le moyen Oisans, autour du Freney et de Besse, s’est mis depuis quelques années à enfiler des perles de verre destinées aux fleurs pour couronnes mortuaires. Il y faut un très petit outillage, une coupelle rotative, du fil de fer et un certain tour de main. Dans les villes cette opération menue serait un travail hors de prix, et l’on ne trouverait aujourd’hui pas assez de monde pour le faire. L’initiative de quelques fabricants de Lyon, incités par des correspondants grenoblois, a répandu cette pratique ; ils fournissent le bol tournant, la matière première et les modèles à reproduire ; un agent· passe de temps en temps, en fin de saison, pour recueillir la marchandise, que les fabricantes ont concentrée d’avance dans une maison du Freney. Venosc plus récemment a essayé d’une autre industrie paysanne.

Mais, en réalité, tout cela n’est guère qu’exception, détail, entreprise individuelle. Il n’y a vraiment qu’une industrie d’hiver répandue dans tout l’Oisans, et nous la connaissons : c’est l’industrie laitière, généralement encore sous la forme familiale. Quand il existe une fruitière plus ou moins industrielle, ou plus modestement un fruitier de campagne dans une maison de paysan, on lui porte le lait chaque matin ; avec le mouvement engourdi des enfants autour de l’école, c’est la seule animation, à heures fixes, des villages hivernaux.

Rien de tout cela ne suffit à absorber tout le temps disponible pour toute la main-d’œuvre familiale. On s’ingénie à trouver des occupations pour tuer les heures des journées courtes et cependant trop longues. La veillée aux longues histoires, qui groupe les familles en épargnant la lumière, survit encore dans les hameaux où l’ampoule électrique n’a pas encore chassé les ombres : mais pas de noix à émonder, pas de châtaignes à rôtir, plus de chanvre à teiller (NDLR : débarrasser le chanvre de son écorce), rien de ce qui occupe encore les mains dans les vieilles maisons vizilloises. Alors, on se jette parfois avec ardeur sur la pâture intellectuelle. Le journal est très lu, l’école vide après Pâques est régulièrement fréquentée. Le canton du Bourg-d’Oisans est le moins illettré du département de l’Isère. Dans ce pays dont les formes d’économie gardent, souvent par nécessité, un si persistant archaïsme, l’intellectuel est parfois surpris de trouver avec qui causer. Cela ne date pas d’hier ; dès le Moyen Âge, on a fait ici nombre de fondations d’écoles. Des documents curieux sur l’instruction paysanne se trouvent dans les visites pastorales des xviie et xviiie siècles dans les descriptions communales de l’époque révolutionnaire, dans des récits anciens de voyageurs. L’Oisans, avant la loi Guizot de 1833, répandait au dehors des instituteurs nomades. Un guide célèbre de La Bérarde, aujourd’hui défunt, a gagné les palmes académiques en faisant pendant de longues années une classe bénévole aux enfants enfermés par la neige. On lit beaucoup ; bien des paysans possèdent une petite bibliothèque, où le classique cahier de chansons est plus ou moins dédaigné, où d’anciens manuels Roret se rencontrent avec de plus modernes ouvrages d’agriculture, des brochures d’histoire locale (parfois écrites par le campagnard lui-même), des tirages à part de revues de tourisme ou de géographie, des livraisons de Victor Hugo, jadis de Pigault-Lebrun, et des classiques dépareillés, souvenirs de distributions de prix, noircis par un long usage, Plus d’un paysan de l’Oisans savait autrefois les langues orientales ; plus d’un peut aujourd’hui donner la réplique en anglais.

Si le cultivateur d’Oisans, enfermé par le long hiver, a tant de fenêtres ouvertes sur le monde extérieur, c’est qu’il s’évade souvent de sa prison de montagnes, quand l’hiver lui en donne le temps. Tout ce que nous venons de voir, en effet, laisse encore de la main-d’œuvre inemployée pendant une morte, saison très longue. Jadis le besoin évacuait alors les bouches inutiles. Aujourd’hui les hauts salaires attirent vers le bas ceux qui ne peuvent se résigner à dormir tout l’hiver. Le village des jours d’hiver n’est encore qu’une fraction du village ; ses éléments les plus forts, les plus actifs, les plus entreprenants sont partis, nous les retrouverons ailleurs. L’hiver écrasant n’a cependant pas effacé les aspects de la vie rurale. Même en morte-saison, on tire encore parti des produits du travail de plein air. Au ralenti, on fait fonctionner encore les organes de liaison qui assurent l’unité du pays et le relient au monde. Le facteur passe ; le touriste arrive de plus en plus avec une paire de skis ; les échanges ruraux eux-mêmes ne sont pas abolis. Il reste à analyser ce dernier aspect de l’économie des campagnes.

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