Les plus jolis coins de nos belles Alpes

Cliquer-moi !

Le Lauvitel en Oisans. Carte postale Gep, 1930. Collection association Freneytique.

LES PLUS JOLIS COINS DE NOS BELLES ALPES

Source : Gallica
Revue : En Route, publication du jeudi 4 janvier 1917

Sur le même sujet : Le Lauvitel et ses truites

LE LAUVITEL

Les eaux, qui ont été aux temps géologiques un des principaux agents du façonnement des montagnes, demeurent à notre époque l’un des éléments dominants de leur beauté. Tout le monde admire les cascades, et la hauteur de chute du Staubach lui a valu une réputation qui n’est pas près d’être épuisée.
Celui qui est doué d’un esprit contemplatif préfère les lacs.
Le lac alpestre a une poésie particulière. En Oisans, celui qui l’emporte sur tous les autres, c’est le Lauvitel.
Le nom que lui ont donné les montagnards est une preuve parlante de l’effet qu’il produisait sur leur esprit : Lau est une forme patoise de lac, et vitel est un vieux mot qui signifiait étang. Lauvitel est donc une tautologie : c’est le lac des lacs, le lac par excellence.
Il est placé à l’entrée de ce cirque grandiose de la Bérarde, qui se compose des pics les plus fameux et forme comme la quintessence des Alpes dauphinoises. Pour le visiter, on remonte pendant six kilomètres, au départ du Bourg d’Oisans, le cours de la Romanche, puis, au pont de Sainte-Guillerme, on s’enfonce dans le val sauvage du Vénéon. La scène est d’une impressionnante grandeur : le chemin se trouve resserré entre les imposants escarpements, à droite, qui font la base du Rochail, et les pentes abruptes et rocailleuses qui dégringolent, à gauche, du Pied-Moutet. Une végétation rabougrie recouvre les pierres entassées par les colères du torrent, les éboulements et les retraits du glacier, tandis que le Vénéon circule avec fracas au milieu des blocs dont il se joue ; et là-haut, sur l’azur du ciel, se découpent d’un côté le fin clocher de Villard-Eymont, et de l’autre la flèche glacée de l’Aiguille du Plat. Bientôt le défilé s’élargit ; sur la droite une sorte de golfe se prononce dans la paroi ; la muraille fait place à une pente peu à peu redressée qui monte jusqu’à une ligne nette, sorte d’arête verdoyante profilée sur le ciel. Au bas de cette pente s’éparpillent les maisons des hameaux des Gauchoirs et de la Danchère, et dans la partie supérieure on aperçoit deux bouillonnements d’écume d’où s’épandent comme deux ruisseaux de lait bondissant jusqu’au fond de la vallée.
Cette arête est la barre du Lauvitel ; ces ruisseaux sont ses étranges déversoirs.

Sur un pont de charpentes on gagne la rive gauche, puis le chemin s’escarpe pour gravir un premier ressaut. Quand on parvient sur le plateau incliné qui supporte les terres et les maisons de la Danchère, on jouit déjà d’un panorama intéressant sur l’aval de ce repli, sur le confluent de la Romanche, sur la plaine de l’Oisans, et au fond sur les pics de la chaîne de Belle donne. On rejoint le ruisseau oriental et on en remonte la rive par de nombreux lacets que nécessite l’inclinaison progressive.
On arrive à sa source, puissante émergence au milieu de blocs énormes soudés par la prairie, et un nouvel effort vous amène sur l’arête qui tout à l’heure bornait la vue, et qui n’est que le haut de la digue.

C’est un véritable coup de théâtre, car un vallon supérieur, à peine soupçonné jusque-là, se présente tout à coup à vos regards. Épanoui au point d’arrivée, il s’enfonce profondément dans la montagne, entourée et comme encadrée de rochers abrupts et dentelés dont les murailles semblent aussi hautes qu’inaccessibles. Cependant le coup d’œil est imparfait ; pour jouir de l’ensemble du tableau, il faut contourner les quelques chalets qui apparaissent à votre droite, et une centaine de mètres à peine sur le bourrelet vous amènent à une sorte de renflement herbeux d’où le spectacle s’offre dans toute sa beauté. Au premier plan, à une trentaine de mètres en dessous du belvédère, la nappe vert glauque du lac s’étale, remplissant toute la cuvette ; ses eaux, d’une limpidité extraordinaire, reflètent le sombre décor qui l’environne. De part et d’autre les pentes plongent directement dans le lac, de telle sorte que le contour en était naguère impossible et que, pour gagner le haut du vallon, on était obligé de naviguer sur un radeau ; heureux quand il se trouvait accosté à la rive par laquelle on arrivait ! Depuis quelques années un passage a été pratiqué dans le roc, sur la rive droite, mais l’aspect général du paysage est demeuré aussi impressionnant, et ces murailles, striées de couloirs par lesquels bondissent les eaux des crêtes supérieures, si rocailleuses qu’à peine quelques arbres peuvent çà et là s’y accrocher, donnent une sensation d’une austère grandeur. Jusqu’au plus fort de l’été, leurs sommets se couronnent de neige. Mais, conduit par ce double rideau, l’œil vient se reposer avec complaisance à l’amont du lac sur une verte prairie précédant une forêt touffue. Le vallon se déboise ensuite, devient rocailleux et s’évase en des glaces éternelles, ponctuées de noirs escarpements que l’éloignement rend plus redoutables ; il est difficile d’imaginer un tableau à la fois plus imposant et plus charmeur. La grande nature de l’Oisans s’y révèle tout entière.

Mais si l’on gagne cette prairie de l’amont, soit par l’aventureuse navigation du radeau, soit par le nouveau sentier, le caractère se modifie complètement. Gracieuse entre les grands sapins qui l’encadrent, la verdure du premier plan met en valeur une eau resplendissante qu’illumine vivement l’a splendeur du ciel dégagé des murailles, et à laquelle il ne reste plus, comme fond, que la mince barre qui la retient et un pan de roche à la bizarre silhouette.
Une trace remonte vers les chalets des bergers de moutons, et plus haut vers la Brèche de Lauvitel qui ouvre un passage laborieux vers le Valsenestre. Mais sans s’élever bien haut, et à peine la forêt traversée, le site se manifeste par une nouvelle transformation. Main tenant on domine la cuvette où gît le lac que l’on saisit dans son entier ; les tons noirs de la sapinière qui le précède lui donnent par contraste une certaine douceur ; ses remparts ont repris leur rudesse. Dans le fond du tableau, par-dessus la digue pierreuse, scintillent les glaciers des Grandes Rousses qui se bleutent dans le lointain et paraissent se fondre dans l’azur ; c’est un troisième aspect, une nouvelle et plus délicieuse individualisation du lac, et souvent le visiteur se laisse captiver par le charme entrevu, sans pousser plus loin la promenade.
Pour peu qu’on s’y attarde, le retour vous réserve les sensations nouvelles. Au soir, l’éclairage est modifié ; le vert glauque des eaux se teinte de couleurs plus vives, allant parfois jusqu’au pourpre quand elles réfléchissent quelque nuage caressé par le soleil couchant, et du belvédère de la digue on dirait une satanique chaudière dont le fond flamboie entre des parois obscures.

Au retour, quand on passe auprès du bouillonnement de la source on ne peut se défendre d’une certaine préoccupation en se disant que, si l’impétuosité des eaux venait à disloquer le barrage de pierres, l’immense poche se viderait en balayant comme un fétu les maisons de la Danchère, et peut-être le Bourg d’Oisans. Mais ce petit frisson même n’est qu’un piment spécial qui ajoute au charme que l’on retient après avoir contemplé un des plus beaux tableaux de la haute nature alpestre.
Ajoutons que l’aller et retour de l’excursion du Lauvitel se fait facilement de Grenoble en une seule journée d’été.

Henri Ferrand.

Ce contenu a été publié dans ARCHIVES, CHRONIQUE, PRESSE, REPORTAGE, TÉMOIGNAGE, TEXTE, VILLAGE, avec comme mot(s)-clé(s) , , , , , . Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.