L’Oisans magnifique et cruel

Venosc, hameau du Courtil, carte postale GEP, collection Musée Dauphinois.

L’OISANS MAGNIFIQUE ET CRUEL
Il y a encore des Pays de légende…

Source Gallica : Publié dans Compagnon de France, l’hebdomadaire jeune, le samedi 20 mars 1943

Articles complémentaires : La Rose bleue de VenoscLes lunettes de Morez

L’OISANS MAGNIFIQUE EST CRUEL
LES FARCES DES FEUX-FOLLETS

VENOSC-EN-OISANS se dresse sur le chemin de la Bérarde. Le Vénéon venimeux coule dans un canyon, au pied de rochers gris, râpés, torturés par les eaux vertes et lourdes de ce torrent, né à l’aube, au glacier de la Pilatte.

Le vent rôde le long des fermes. C’est la veillée, on a découpé des lanières de chèvre mises en conserve au saloir.

Un grand vieux au front labouré de rides s’est assis près de la huche à pain. Il prend son écuelle à deux mains et, entre deux bouchées qui font trembler sa barbe, il fait fleurir les pétales effarantes des légendes hautes.

— Autrefois, on faisait la veillée dans les écuries. Le chemin de Bourg-d’Aru [sic] à Vénosc-en-Oisans était une piste d’équilibriste. Il n’était parcouru avec assiduité que par les feux-follets. Ils étaient dans la montagne comme un terrain conquis. Ils emportaient le bât des mulets. Le soir sur la fenêtre on plaçait une pâte de farine bien cuite, avec du fromage et du beurre et le matin on trouvait la casserole vide.
Ah ! les bougres ! Le vieux est indigné, mais une lueur malicieuse glisse dans ses yeux couleur de glacier.
Devant l’âtre, chacun évoque des souvenirs. Le sommet des légendes se trouve quelque part dans la montagne. Les bergers du pays n’étaient-ils pas tous des sorciers ? Lorsqu’ils jetaient un sort sur un cochon de Vénosc, on était sûr que la bête allait mourir de componction. L’eau bénite était trop souvent impuissante.

LE SABBAT DU BON BERGER
La nuit de la Saint-Jean, les bergers répondant à quelque appel panique se rendaient dans la forêt qui enserre le Lac Lovitel (Lovitel ou Lauvitel : sur les anciens documents, les deux graphies étaient courantes, mais désignaient bien le même lac situé au-dessus du hameau de la Danchère) pour une fête nocturne mystérieuse.
On parait les cornes des chèvres et des béliers de fleurs et de lianes. On dit qu’au matin, quand l’eau du lac se met à boire toutes les ombres errantes de la nuit, on peut encore entendre sonner les cloches de quelque chapelle engloutie.

Car les légendes naissent en Oisans comme dans tous les lieux du monde où la grandeur du paysage, l’horizon en désordre, le langage en tumulte dès profondes vallées engendrent l’angoisse et la peur.

LE MYSTÈRE DE LA ROSE BLEUE

Il ne faut pas croire cependant qu’on accorde grand crédit, à Vénosc, à toutes ces histoires faites seulement pour orner les veillées. Alors que vos grands-pères, gens de villes, se confinaient dans leurs échoppes, les plus solides, les plus intelligents, les plus entreprenants gars de l’Oisans prenaient le bâton ferré et la « bale », allaient faire leur plein de lunettes à Morez et partaient à la conquête de tous les myopes et presbytes de l’univers. Si le ramoneur est d’origine savoyarde (Mme Récamier l’assure), le colporteur est né en Dauphiné, exactement sur les montagnes torturées par les deux vallées du Vénéon et de la Romanche : et, il allait très loin conclure des affaires, en Chine et même aux Amériques.

Tel fut le cas de Bertrand Cosset de Vénosc. Bertrand avait un frère qui se prénommait Lafayette ce qui naturellement devait inciter les deux héros de cette histoire, à partir pour l’Amérique.
Mais ceux-ci oublièrent leur stock de lunettes, ils firent mieux, ils inventèrent la rose bleue.
Sur du beau papier couché, Lafayette dessina et fit graver, ensuite, une rose charnue, aussi bleue que toutes les gentianes de Villars-Notre-Dame. C’était incontestablement une merveille, mais qui ne pouvait vraiment pousser avec profit que dans son imagination ?
Ils prirent la mer avec, pour tout bagage, leurs images et leurs oignons.
On dit que jusqu’en Louisiane ils ne surent point tirer profit de leur art. Là, nos deux frères rencontrèrent, fort heureusement, des moines qui s’associèrent à l’entreprise ; on convint que Bertrand et Lafayette seraient payés en deux fois, la deuxième échéance étant fixée après la floraison.
Ils jugèrent plus prudent de ne pas assister à cet épanouissement problématique et se contentant de l’acompte revinrent en riant au pays.

AU RENDEZ-VOUS DES AVALANCHES

Le Vénéon ne charrie pas que des histoires à sourire.
La montagne trop perpendiculaire déverse dans sa vallée, des torrents qui dès la venue du printemps sont gras de boue. Ils contiennent eux aussi des forces en réserve ; c’est la Morte, la Pisse de la Muzelle, c’est le Mardaret [sic] ; c’est encore le ruisseau de Lovitel.

Lorsque la neige commence à frire, alors la montagne s’ébroue. Elle secoue son échine, elle étire ses membres ; et comme toujours professe le plus grand mépris pour les plaines, elle se moque des catastrophiques conséquences de ses impétueuses résurrections mars, avril… c’est l’époque des avalanches.
Il va y avoir vingt ans exactement qu’un matin, à Saint-Christophe, M. Turc-Gavet, sa femme et son fils remuaient la terre dans leur champ. La montagne craqua et puis un coup de violente bourrasque s’engouffra dans les jupes de Mme Turc-Gavet, la projeta, l’emporta, l’enleva de la zone du malheur. Un roulement de canon suivit : M. Turc-Gavet et son fils étaient ensevelis sous cette masse de neige. Quelques secondes avaient suffi pour que périssent deux bons montagnards tandis que la montagne avait soudain revêtu une parure d’été.
À la Combe du Ruisseau-d’en-Bas, un kilomètre avant les Étapes, à la Combe du Ruisseau-d’en-Haut, sept kilomètres avant Saint-Christophe, la route est souvent obstruée par des coulées d’avalanche : en 1923 comme en 1932 il fallut creuser deux tunnels pour rétablir la circulation : un tunnel de soixante mètres, un autre de deux cents mètres. — On compte entre Vénosc et La Bérarde trente-quatre couloirs d’avalanche ; rien n’y pousse si ce n’est la neige et le roc.

DEUX MILLE SAPINS ABATTUS EN 10 SECONDES

Une fois, l’avalanche de Lenget (?) arracha toutes les toitures du Courtis (ancien nom du Courtil) qui pourtant se trouvait à plus de deux kilomètres, à vol d’oiseau, du couloir.
Encore en 1931, l’avalanche de l’Alpe du Pin ébranla sur leurs bases les maisons du hameau des Granges. L’avalanche qui naît en mars au refuge du Temple-Écrin à 3.200 mètres descend jusqu’au Vénéon à 1.900 mètres ; et quand à son point d’arrière elle se déploie, elle forme une masse de quatre cents mètres de largeur et de vingt mètres de hauteur. Il y a aussi l’avalanche de la Combe-de-Bray qui naît à plus de 3.400 mètres ; celle de la Combe-de-Serre qui accomplit son parcours en cinq minutes ; celle de la Danchère qui, à la fin de l’hiver de 1904, faucha une forêt de deux mille sapins.

Le vieux qui ne rit plus lorsqu’on évoque ce mal de printemps, ce drame du Vénéon sait flairer l’avalanche. Lui et quelques-uns de ses compères se méfient lorsqu’au mois d’avril, le temps est doux, l’air léger, le ciel bleu. S’il y a du brouillard sur l’Alpe, ils errent, inquiets, dans la seule rue de Vénosc ; ils piétinent la neige, tendent l’oreille au bruit qu’elle rend lorsque la chaussure ferrée l’écrase. On ne sait quel tressaillement de la terre les oblige à se redresser. Alors ils disent, l’angoisse raclant la gorge, « l’avalanche… attention… l’avalanche ».

Car on ne se borne pas à transmettre des bonnes histoires de lunetiers et les légendes des bergers, dans la vallée du Vénéon, à Bourg d’Aru, à Saint-Christophe, à la Bérarde ou à Vénosc ; en ces lieux de l’Oisans magnifique et cruel.

« Pour l’heure, le vieux renonce à juger de votre étonnement ; il écarte toute objection en prenant à deux mains son écuelle… »

Yves Farge

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