Le mystère de la Rampe des Commères

Carte postale du tunnel des Commères début XXe.

LE MYSTÈRE DE LA RAMPE DES COMMÈRES
Poursuite d’une enquête qui dure toujours après plusieurs années.
Date de création de l’article 28 juillet 2010, dernière mise à jour : 10 juillet 2018

« La Rampe des Commères », ce nom, pour les habitants de l’Oisans, représente une série de lacets sur la Route Départementale 1091, après le hameau du Clapier d’Auris, en direction de Briançon.

La mémoire collective veut que ce toponyme « Rampe des Commères » vienne de la nécessité pour les voyageurs et surtout les voyageuses de descendre des diligences, pataches ou autres charettes sur cette section de route à la pente trop raide (7 à 8 % sur 1 400 m). Cette marche forcée déliait les langues dit-on… Surtout les langues de ces dames qui parlaient de tout, de rien. Elles comméraient tout le long de cette portion de chemin jusqu’à pouvoir remonter dans la diligence quand la déclivité devenait moins forte et la route plus propice à les accepter en passagères discrètes, redevenues tout à coup silencieuses. Le tableau dépeint donc la gent féminine comme des pipelettes marchant à côté de la voiture tractée avec peine par des chevaux poussifs.

L’histoire est plaisante, mais certainement fausse !

Tout d’abord, il ne faudrait pas oublier la compétence des voituriers qui s’engageaient sur cette route avec une parfaite connaissance des caractéristiques qui la composent et qu’ils surmontaient par tout temps. Quelques textes contemporains au transport par diligence relatent le passage de cette rampe et, à ma connaissance, aucun ne fait mention de cette particularité locale, à savoir la descente des passagers contraints de pousser leur véhicule. (Nous nous attacherons plus bas au cas du Docteur Roussillon et son guide du voyageur de l’Oisans).
Il est reconnu toutefois que la pente était redoutable, un récit d’une voyageuse relate un terrible accident, survenu à la descente par une diligence complètement hors de contrôle ayant perdu ces 2 chevaux de flèche. Il est également établi que les transporteurs de l’époque augmentait le nombre de chevaux aux Alberges (+2 pour un attelage de 3, 4 chevaux), juste avant d’entamer la monté. Ces mêmes chevaux étaient dételés une fois arrivés à La Grave et inversement selon le sens de circulation et le chargement.

Recherchons maintenant le mot « Commères » dans diverses sources historiques sur l’Oisans.
On découvre alors dans le livre « Mémoires du Bourg d’Oisans » Tome I, de Bernard François, la présence d’un ruisseau des Commères sur la commune de Mont-de-Lans, dans des archives de 1720, 1725 et 1727.
La cartographie est aussi une source intéressante. Sur le cadastre napoléonien, consultable à la mairie de Mont-de-Lans, figure un petit « ruisseau des Commères ». C’est la seule trace écrite et datée que j’ai trouvée sur une carte. Cette dernière, contemporaine de l’époque du transport hippomobile, date du 21 juin 1829 pour son 1er feuillet, soit 20 ans avant le début du chantier de la rampe et du percement du tunnel du même nom, justement situé à l’aval et à proximité du « ruisseau des Commères ».

Le ruisseau des Commères, quant à lui, prend sa source à l’amont du hameau du Penail, à 1300 m d’altitude, dévale la montagne et dégringole à la gauche du Bois du ROY, pour finir en cascatelle, rejoint par le ruisseau de la Font des Fraisse (sans S final sur le document consulté), ce nom est très intéressant) dans un regard situé contre la roche en bord de l’actuelle RD 1091 à la sortie amont du tunnel des Commères. Puis, il disparaît ensuite dans la Romanche.
D’autres recherches dans quelques livres, indiquent la présence du ruisseau des Commères, mais dans une chronologie postérieure à la construction de la Rampe, je ne m’y attarderais donc pas.
Le début des travaux sur la Rampe date de 1835, le percement du tunnel (des Commères) de 1837, la Rampe est ouverte au début de l’année 1840. Notons que ce ruisseau posera quelques problèmes lors du chantier de la route passant par le tunnel, dans un compte rendu de travaux datant de 1837, il est question de le détourner.
Première conclusion, les archives et la cartographie indiquent que le nom Commères est donc antérieur de plus d’un siècle de la construction de la Rampe. Il était utilisé pour désigner le ruisseau qui coule en amont du futur passage de la route.

Passons maintenant à l’origine de la tradition orale transformant les voyageuses en commères.
En 1854, soit une vingtaine d’années après le début du chantier de la rampe et plus de dix ans après l’ouverture de la route, le Docteur Roussillon donne cette définition de la fameuse rampe dans son incontournable « Guide du voyageur dans l’Oisans » :
« LA RAMPE DES COMMÈRES. Cette montée a pris le nom de Rampe des Commères, sans doute de ce que, protégée par la solitude du lieu, le caquet expansif ou indiscret peut s’y donner libre essor, comme joyeux passe-temps de la route. »
On ne peut assurément pas donner la paternité du vocable « Rampe des Commères » au docteur Roussillon, mais bien son détournement par cette interprétation très personnelle du toponyme. Il le dit lui-même, il n’est sûr de rien « … sans doute de ce que… », par ailleurs, il ne parle pas d’une marche forcée des passagers sur cette portion de route, ce complément à la légende, justifiant par là même, la nécessaire descente des passagers du véhicule et ainsi la motivation du « caquet expansif ou indiscret… » comme le dit si bien le Dr Roussillon.
Si « Rampe » est le mot le plus indiqué pour décrire une pente forte, « Commères » devait être utilisé à l’accoutumée par les habitants, les voituriers et par les ingénieurs et géomètres en charge du tracé de la route pour désigner cette portion de voie.
Et, c’est bien naturellement que la rampe est devenue Rampe des Commères, de par sa proximité avec le ruisseau du même nom, canaliser lors du chantier du passage de la route.

Quant à savoir pourquoi ce cours d’eau venant du Penail s’appelle les Commères, plusieurs hypothèses s’ouvrent à nous.
Babette Besnier du Mont-de-Lans indique la présence d’un lavoir sur le passage du ruisseau qui pourrait expliquer ce nom, par le regroupement des femmes du village, les fameuses commères bavassant à qui mieux mieux au moment de la lessive. Cette hypothèse devient moins sûre quand on se penche sur l’étymologie du mot et son évolution.
Il apparaît au XIIIe siècle et vient du latin « commater » et veut dire « marraine » (marraine du filleul d’un homme, la commère étant comme sa mère, c’est le féminin de compère).
À la fin du XVIIe siècle, le mot « commère » définit toujours la marraine.
Au début du XVIIIe siècle, en superposition avec les premières traces écrites où figure le nom du ruisseau, commère prend la connotation péjorative que nous lui connaissons, soit, une femme à la langue bien pendue.
À ce stade, deux questions s’imposent :
— Le lavoir existait-il au XVIIIe avant que figure l’hydronyme dans les archives. Si la réponse est non, alors, il nous faut chercher une autre origine au nom du ruisseau.
— Si des archives antérieures au XVIIe siècle révèlent l’utilisation du nom commère, avec ou sans lavoir, cela bouscule aussi l’hypothèse, car, à ma connaissance, il n’y avait pas de fonds baptismaux au Pénail pouvant justifier l’utilisation du mot commère dans son sens premier.

Gabrielle Sentis, propose une hypothèse dans son livre consacré à l’Oisans, qui me semble, une fois n’est pas coutume, la piste la plus intéressante. Le nom du ruisseau trouverait son origine du fraisier aussi appelé « Comarum », plante habituellement observée dans ces lieux humides où il pousserait en abondance.
Par extension, le nom « Comarum » et ses altérations linguistiques auraient donné le nom au lieu, au chemin, ou au ruisseau le plus proche.

Ainsi Comarum, puis Comaris, puis Commère et enfin Commères pourrait être l’évolution de l’hydronyme.
N’oublions pas que le ruisseau voisin à celui des Commères s’appelle « la Font des Fraisse », ce qui peut être un indice supplémentaire allant dans le sens de cette hypothèse.
Selon Mme Sentis, ce nom apparaîtrait dès le XIIIe siècle sous diverses graphies : comares, comayres, qu’il est mentionné par le grand botaniste Dominique Villars dans son « Histoire des plantes du Dauphiné (1789) » où il est répertorié « comarum » ou « fraisier des marais » ou « potentille des marais » (Tome 3, page 579).
Après quelques recherches, je n’ai pas trouvé de trace de « fraisier des marais » dans le secteur du ruisseau des commères, d’après les inventaires botaniques contemporains (conservatoire de Gap et association Gentiana), la plante ne serait présente que sur le secteur Luitel et ses environs, ce que confirme Villars qui la localise dans le secteur de Prémol… mais aussi ailleurs.

À cette heure, l’enquête est donc loin d’être terminée, mais la tradition orale a pris un peu de plomb dans l’aile.
À suivre donc…

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