On ne scarifie pas le visage de la Joconde

ON NE SCARIFIE PAS LE VISAGE DE LA JOCONDE
Par Philippe RATTE

Lien vers la page du collectif : Non-à-la-Liaison

© Denis VIAL

Le val du Freney offre un paysage presque parfait. Pincé à l’aval par les gorges de la Romanche, scellé en amont par le majestueux lac du Chambon, qui le sépare de l’étroit défilé menant plus loin à la région voisine, il s’épanouit en une ample vallée ouverte par quatre puissants ruisseaux qui en ont évasé la corolle.
Vers 1200 mètres d’altitude, tous placés sur les pentes plus douces demeurées inentamées du fond de l’ancien val glaciaire au mitan duquel la Romanche a scié profond le V de son cours encaissé, depuis la Grave jusqu’à la plaine de Bourg, Cuculet, Mont de Lans, Bons, les Travers, la Balme, le Cert, les Cours, les Châtains, les Puy et pour finir Mizoen, Singuigneret et les Aymes forment une couronne au chef lieu du Freney, qui tient la vallée. Trois clochers perchés répondent à celui du Freney, barycentre de leur triangle, et se parlent toutes les heures d’un agreste tintement délicieusement décalé. Prés et boisements parent les pentes d’une draperie luxuriante où se lit encore le paysage agricole d’antan, avec ses terrasses aujourd’hui estompées et les murets de ses sentiers.
La hideur architecturale des Deux Alpes ne vient que légèrement ourler le bord du col où plus haut se déploie la station, qu’on peut quasiment ignorer, tandis que les Orgières au dessus des hameaux d’Auris ajoutent à cette commune un ensemble de plus ressemblant de loin à quelque bourg alpestre.

L’endroit d’où l’harmonie et la grandeur de ce paysage à la fois culturel, dense en souvenirs du monde de nos pères, et naturel grâce à la sagesse des maires qui ont su s’interdire le mitage du terroir par des constructions éparpillées, c’est le rocher dit du Prénard où un projet ubuesque prétend implanter le pilier médian d’un téléphérique destiné à joindre Auris à Mont-de-Lans à travers la vallée.
Sans insister sur ce que cette idée saugrenue a d’absurde, en une phase climatique défavorable à l’enneigement (déjà on produit, on charrie, on gère la neige à grands frais, à contre sens de toute conscience écologique), chacun devrait en son âme et conscience arbitrer entre ce qu’on va détruire et ce qu’on va produire.

Produire de l’emploi, de la notoriété, un afflux de skieurs dépensiers ? Même pas ! Les deux stations de l’Alpe d’Huez et des Deux Alpes ont chacune leur cachet, leur histoire, leur suffisance, et les raccorder par ce dispositif bancal, marginal, superflu, onéreux, n’apporte à aucune des deux la moindre plus value, si ce n’est l’addition de leurs kilométrages de pistes au prix d’une duperie — car ces pistes sont trop éloignées pour former, par leur connexion, un domaine cohérent. Pourquoi pas tant qu’on y est raccorder aussi Chamrousse et Serre Chevalier si le but est d’afficher l’étendue d’un réseau de pistes ? Les études ont montré en outre que ce projet à la fois pharaonesque et ridicule, censé attirer plus de monde, créerait s’il répondait à ses objectifs de sérieux problèmes d’accès, les routes étant déjà saturées. Sauf à transformer la plaine de Bourg en piste d’atterrissage pour gros porteurs ? Pousser la logique interne de ce projet jusqu’à cette conséquence logique en démontre l’absurdité intrinsèque, aggravée par le fait qu’il est à contre temps de l’histoire : concevable il y a un demi-siècle, il ferait honte à ceux qui, s’il se réalisait, en constateraient l’impact aberrant mais hélas rémanent dans tout au plus une vingtaine d’années.

Car, et c’est l’autre versant de la réflexion, qu’aurait il détruit ? Tout bonnement l’irremplaçable « climat »1 d’une vallée préservée dans une grâce quasi miraculeuse malgré soixante-dix ans de montée en puissance du tout -ski. Jusqu’à présent, tout en incorporant un développement économique et social manifeste, ce joyau naturel et humain, aussi précieux que le parc des Écrins voisin quoique n’en faisant pas partie, a conservé avec bonheur un équilibre qui émerveille quiconque le découvre. Le scarifier du coup de sabre d’une installation voyante, bruyante, insolente ayant pour fonction capitale d’inscrire dans l’espace la domination cupide d’intérêts économiques liés à l’exploitation de la montagne, et l’arrogance tellement surrannée, ringarde, obsolète du tout-ski, serait un crime contre l’esprit encore plus qu’une ânerie industrielle.

Le barrage qui changea l’aspect de la vallée voici plus de quatre-vingts ans avait une finalité d’intérêt public majeure, qui l’excusait, et il a offert en prime la splendeur du lac. Il est aujourd’hui un atout majeur du site. L’industrialisation des gorges d’aval, vers Livet-Gavet-Riouperoux, répondait de même à une grande ambition collective, qui excuse les dommages qu’elle infligea à cette section du val de Romanche. Par contre, l’installation aujourdhui d’une liaison cablée entre Auris et Mont de Lans, non seulement ne sert que des intérêts privés accapareurs, mais répond à des finalités périmées, dont l’avenir se comptera en années si elle était réalisée, pas même en décennies. Par contre sa cicatrive restera, à l’image de ces installations industrielles dantesques qui émaillent l’Albanie ou l’Arménie, désuètes avant même que de sortir de terre, à présent à l’abandon, friches lamentables des délires d’un pouvoir totalitaire à courte vue et grande bouffisure. Si elle devait un jour défigurer ce que les siècles ont amené intact jusqu’à nous, à savoir ce patrimoine commun que constitue la beauté vivante du Val Freney, cette entreprise flétrirait ceux qui l’auraient imposée du même grief d’insulte faite à l’essentiel dans la vie d’un peuple, à savoir sa fierté d’être dépositaire de ressources irremplaçables dépassant « chacune de nos pauvres vies », comme disait de Gaulle le soir de la Libération de Paris. Notre premier devoir devant l’Histoire et l’Humanité, c’est de préserver ces ressources immatérielles, et de n’y toucher qu’avec autant de délicatesse que de respect — ce dont est très loin le projet de lacérer ce val précieux d’un fil emblématique de l’industrie du ski.

Cette liaison imaginée comme une extension d’une logistique, non pas du ski dans sa beauté pristine, mais de hordes de skieurs soustraits pendant tout le temps qu’ils passent en liaisons à l’encombrement des pistes, a certainement des raisons pour elle. Mais quand bien même ces raisons seraient bonnes, elles doivent être récusées : qui penserait à installer un télécabine, pourtant sans doute fort utile, entre la Tour Eiffel et le Trocadéro ou entre Notre Dame et le Panthéon ? Il y a des choses qui ne se font pas. Point final.

Philippe RATTE

1 Ne trouvant pas de meilleur mot pour désigner ce qu’a de magique, de fragile, et d’irremplaçable le charme de la Bourgogne, l’UNESCO a classé cette région au patrimoine mondial de l’humanité sous l’appellation « climats de Bourgogne », au sens que prend aussi le mot « atmosphère » . C’est exactement le mot qui convient pour caractériser ce que le Freney d’Oisans et ses communes-sœurs ont su préserver et font de nos jours si heureusement vivre. Quelque chose d’exquis et d’ineffable, de rare et de fragile, envers quoi non seulement la puissance publique, mais nous tous, que nous y habitions ou pas, avons des devoirs sacrés dont les générations à venir nous demanderont compte.

Depuis le point du jour, vallée de la Romanche © Jean-Claude VIAL

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