Petite histoire des mines d’Huez

Mine de l’Herpie, Chalet des Charbonnières, photo Hippolyte Muller, 1907, Archive Musée Dauphinois.

PETITE HISTOIRE DES MINES D’HUEZ
Archive André Glaudas,
Document non daté (sans doute entre-deux-guerres), non signé.

C’est Huez qui possède en définitive les vraies mines de charbon d’Oisans, les seules qui soient un peu connues en dehors de la région. Elles donnent surtout du menu, et à peine 10 % de gros, qui revient 30 à 35 % plus cher. Comme dans les autres communes, il y en a plusieurs ; trois méritent mention. Ce qui les caractérise d’abord, c’est leur altitude ; à certaines époques, et mettant à part les conditions géologiques du gisement, on pourrait, sous le 45e parallèle, les comparer aux mines du Spitzberg.
La plus haute confine aux neiges éternelles, entre 2700 et 2900 mètres ; elle se perd sous les glaces du sommet sud des Grandes-Rousses. Longtemps l’altitude en a éloigné les exploitants. C’est le succès durable des mines inférieures qui a fini par la rendre séduisante, surtout pour la commune d’Huez, qui à son gré payait le charbon trop cher aux concessionnaires d’en dessous, et avait vainement cherché à les faire débouter. En 1884 ; puis en 1892, des risque-tout d’Auris et du Bourg-d’Oisans combinent avec la commune de lui livrer le charbon des glaciers à 0 fr. 80, puis 0 fr. 70 les 100 kilos (1, et demandent la concession : c’est le seul point de la bande houillère d’Oisans qui jusque-là n’ait pas été concédé. Il n’est accessible que quelques semaines par an ; le Service des Mines autorise les fouilles sans ratifier l’accord avec la commune, et les choses en restent là.
La deuxième a été exploitée pendant un demi-siècle. C’est la mine de Combe-Charbonnière, à 2480 mètres, concédés pour la première fois en 1833. Les conditions d’extraction et surtout de transport sont très dures. Par crainte du froid, on commet l’erreur de ne travailler qu’en été, deux ou trois mois à peine, ce qui en fait complique tout. Il est vrai que l’hiver aurait aussi ses réels dangers ; en 1877 la cabane des ouvriers, une vraie maison, est enlevée par une avalanche. On suspend les travaux ; sur protestation de la commune, on les reprend pour quelque temps, mais en 1881, on ne réussit à extraire que 20 tonnes, dont le prix est prohibitif. Sur ces entre faits ; de nouvelles recherches sur la troisième mine y concentrent toute l’attention et tous les capitaux des exploitants.
La troisième et la plus importante est celle de l’Herpie, à 2207 mètres. Sollicitée dès 1806 par des gens du pays, elle est finalement concédée en 1827 à un petit consortium local, mais ne tarde pas à passer entre des mains moins débiles. Sous le Second Empire elle est travaillée avec quelque vigueur par une étrange société que forment le maire d’Huez (à titre privé), le percepteur de La Côte-Saint-André et un exploitant d’anthracite de Notre-Dame-de-Vaulx. La concession est réorganisée en 1873.
À cette époque, comme partout, le rendement baisse : 515 tonnes en 1876, 234 en 1878, 87 en 1880. Mais on trouve de nouvelles veines ; la production remonte pour quelque temps ; les débouchés restent toujours étroitement locaux, Huez et les communes limitrophes. La construction de la « petite voie ferrée de l’Oisans » entraîne enfin, en 1909, une réorganisation complète, entreprise, pour trouver du fret lourd dès le terminus, précisément par le groupe financier qui a construit et exploite la ligne depuis treize ans. Ainsi se crée la Compagnie des « Mines d’anthracite et de talc du Dauphiné », étroitement liée au sillage des V.F.D.
L’essentiel est de résoudre industriellement le problème des transports, en amenant le charbon aussi près que possible de la gare du Bourg-d’Oisans. Pour cela, on consacre la plus grosse mise de fonds à la construction d’un chemin de fer aérien, sur pylônes et câble porteur, long de 9 kilomètres, avec une dénivellation de près de 1 500 mètres : c’est un des plus remarquables ouvrages de ce genre qui existent en Europe. Du fond de la plaine d’Oisans, le promeneur voit les wagonnets de charbon glisser dans le ciel comme des insectes paresseux. L’usine de criblage ne décore pas comme ailleurs l’orifice des galeries ; elle bourdonne et charbonne dans la basse plaine de la Romanche, tout près de la petite capitale d’Oisans, à 719 mètres seulement.
Le câble résout aussi pour la mine le problème des provisions (2 et permet sans complication d’adopter la solution rationnelle du travail en hiver. La saison froide est d’abord celle de la grosse demande en combustible, pour le chauffage domestique, seul client de l’Oisans jusqu’ici. Ensuite, l’hiver est aussi la saison de la grande offre de main-d’œuvre en Oisans ; on peut alors disposer de 100 à 150 mineurs locaux, qui gagnent ici leur vie de morte-saison, logée dans les cantines, pendant que femmes et enfants somnolent autour des étables lointaines. Aussi est-ce en hiver qu’il faut visiter les mines de l’Herpie, en les gagnant à skis, ou, si l’on peut obtenir cette rare faveur, en y montant le long du câble. On retrouve là toutes fraîches des impressions que jadis Jules Huret était allé chercher au fond du Colorado. L’été, d’ailleurs, la mine ne chôme pas ; mais son personnel est réduit par les travaux de campagne, et se borne à quinze ou vingt Piémontais, sans compter les trois ou quatre hommes qui font marcher le câble porteur et l’usine de criblage.
Le charbon s’embarque au Bourg-d’Oisans, vers un consommateur qui n’est jamais bien loin. La production avouée de l’Oisans est en moyenne de 5 500 tonnes par an ; elle ne représente qu’un petit appoint à la consommation des anthracites pour poêles d’appartement, dans une partie du Dauphiné. Il est rare qu’un consommateur en fasse un usage exclusif ; au mieux, on combine avec le charbon de La Mure, moins généreux en calorique, mais plus facile à conduire. On peut acheter du charbon d’Oisans à Lyon ; on en trouve aisément à Grenoble, à Vizille et aux environs.
La crise du charbon a quelque peu développé la production pendant un petit nombre d’années, et étendu le rayon commercial à sa suite, la crise passagère de la houille blanche a mis à l’ordre du jour les procédés techniques d’utilisation industrielle de cet anthracite comme de tous ceux que donnent les Alpes ; pratiquement, il n’y a encore là que des espérances flottant au gré des variations du marché. Dans l’Oisans même, il arrive autant de charbon de La Mure qu’il sort de charbon de l’Herpie, sans parler des charbons gras du Midi. Sauf Huez, qui a toujours des prix de faveur, aucune commune ne se chauffe exclusivement à l’anthracite ; tout près de là, on brûle encore la tourbe dans les chalets de Vaujany, la bouse de vache dans ceux de Besse et de La Grave ; ailleurs, le cultivateur, peu enclin à lâcher la monnaie, aime mieux faire péniblement, du bois sur ses taillis que d’acheter des sacs de charbon. À peine le changement que la guerre a entraîné dans les moyens et dans la conception du bien-être paraît-il annoncer aujourd’hui une lente évolution. Mais l’avenir du charbon d’Oisans n’est peut-être pas là. Tout récemment, on a commencé à l’utiliser, en raison de sa pureté, pour la fabrication des graphites artificiels consommés par la métallurgie de l’acier. Une quantité appréciable en est expédiée à Bourg-Saint-Maurice, en Tarentaise, où une usine spécialisée le mélange à des graphites cinghalais et sibériens dont il accroît la teneur en carbone. Une grande partie du produit est vendue en Belgique (3
L’entreprise· de l’anthracite exploite aussi un peu de talc. Le talc d’Oisans a une importance comparable à celle de la « craie de Briançon » ; il forme quelques gisements épars en liaison avec les schistes cristallins, à Allemont, à Ornon, surtout à Mizoën et à La Garde. Prospecté plusieurs fois par des gens du pays, il a été exploité à la fin du Second Empire par un marchand de produits minéraux du Bourg-d’Oisans, grand chercheur aussi de baryte et d’autres minerais. Cet industriel exploitait à La Paute un moulin à talc, associé à une scierie et à une batteuse à blé, dans un ancien moulin à chaux (4. En 1874 il achète le talc des gisements de La Garde. En 1909, les mines réorganisées d’Huez annexent les exploitations de talc et les industrialisent, comme le charbon, en liaison avec la voie ferrée.
Aujourd’hui le moulin à talc, tout enfariné, voisine comme le criblage du charbon avec la gare des V.F.D. ; le personnel est toujours occupé à l’un ou à l’autre.

1) La commune paie bien davantage aux concessionnaires de l’Herpie, et s’en plaint. Pourtant, le prix de revient y est supérieur encore : 1 fr. 03 le 100 kilos en 1876, 1 fr. 62 en 1878, 3 fr. 59 en 1879, 5 fr. 25 en 1880. C’est alors qu’on finit par abandonner Combe-Charbonnière et qu’on songe à abandonner l’Herpie.
2) On négocie en ce moment son emploi pour une nouvelle exploitation des barytes abandonnées tout près de là, sur le plateau de Brandes, par les mines de galène médiévales.
3) Renseignement obligeamment communiqué par le professeur Maurice Gignoux.
4) La chaux est naturellement très recherchée par les entrepreneurs d’Oisans, étant donné les conditions géologiques générales. Quelques calcaires du Lias, très médiocrement exploitables à cet égard, ont été explorés et un peu utilisés à diverses reprises.
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