Un barrage pour réguler la Romanche… une mauvaise idée !

Plaine du Bourg d’Oisans. Extrait d’une Carte d’État de 1853

UN BARRAGE POUR RÉGULER LA ROMANCHE…
UNE MAUVAISE IDÉE.

Avec son réservoir de 51 millions de m3 d’eau, le barrage du Chambon a mis un terme aux grandes inondations que connu la plaine du Bourg-d’Oisans tout au long de son développement.

Imaginé en 1918, construit entre 1928 et 36, l’idée qu’une retenue d’une grande capacité pouvait réguler l’impétueuse Romanche, ne datait pas d’hier.

Dès 1861, elle germe dans la tête d’un ingénieur qui souhaite procéder à quelques essais sur la vallée de la Romanche.
Cette volonté s’inscrit quelques mois après une série de quatre inondations désastreuses survenues en Oisans en 1860.

Sur le même sujet : 
La grande inondations de 1852 
L’épopée du Chambon.
La débacle du lac Saint Laurent en 1219

Archive de presse.
1861-09-05 Impartiale Dauphinois

Département de l’Isère et département voisin.
Conseil général de l’Isère.
SESSION DE 1 861.
Deuxième séance. — Mardi 27 août
Sont absents pour des motifs connus et agréés MM. Arnaud, Duport-Lavillette, S. Exc. le maréchal Randon, et, sans motifs connus, M. Périer.

Après l’adoption du procès-verbal, l’ordre du jour appelle le rapport de la commission des études contre le ravage des torrents.
M. le rapporteur constate d’abord qu’en l’absence d’un système reconnu et accepté par la science, et alors qu’il s’agit encore d’études, chacun est appelé à discuter et à soutenir même ce qui rencontre le plus de contradicteurs, jusqu’à ce qu’un fait non contesté se soit produit.
M. le rapporteur rappelle ensuite que M. le ministre des travaux publics, sur l’avis du conseil général des ponts et chaussées, dit, dans sa lettre du 14 mars dernier, qu’il n’y a pas lieu d’autoriser, quant à présent le système de M. Gras sur le torrent de Bresson, et de continuer cependant ses observations sur les effets des barrages exécutés tant sur le Riou-Bourdons (Basses-Alpes), que sur la Roize (Isère).

Par lettre du 14 octobre 1860, M. l’ingénieur en chef des mines annonce à M. le préfet qu’il a fait exécuter dans la vallée de Barcelonnette deux barrages qui ont pu retenir environ 35 000 mètres cubes de matières en amont des digues qui protègent les terres et les maisons d’un village nommé Larat.
M. le rapporteur, tout en reconnaissant l’importance de ce fait, se demande ce qui serait arrivé si, au lieu de 35 000 mètres, il y en eût eu 100 000 ; ce qui arrivera surtout quand une autre crue apportera de nouvelles matières qui pèseront de plus en plus sur le barrage, alors que les eaux affouilleront sa base en avant et en cascade. M. le rapporteur croit qu’il y aura inévitablement une rupture et tous les désastres qui en sont la conséquence.
« M. l’ingénieur en chef des mines — continue M. le rapporteur. — dont personne ici ne conteste le savoir et l’intelligence, nous dit que le torrent de la Romanche est celui qui se prête le plus à l’expérimentation du barrage ; nous allons le suivre sur ce terrain et présenter des observations dont il voudra bien ne pas trop condamner la nouveauté.
« Messieurs, le plus docte et le plus jeune ingénieur verra blanchir ses cheveux, avant de donner la solution du grand problème de la préservation contre les ravages des torrents. Nous qui habitons les étroites vallées qu’ils traversent, nous les voyons tous se conduire de la même manière, transporter les montagnes en broyant et triturant les roches qui se détachent de leurs cimes ou de leurs flancs. Le Riou-Bourdous dans les Alpes, le Bresson au Touvet, le Bréda à Allevard et la Romanche dans l’Oisans : tous ont le même régime, tous ont les mêmes fonctions.
« Prenons pour exemple ce dernier, et suivons-le un instant de sa source à son confluent :
« Du Lautarel au Villard-d’Arène, peu de pente, eaux tranquilles, sur un parcours de 6 à 7 kilomètres, Aux Ardoisières, premier essai d’un barrage construit sous le Premier Empire et balayé depuis longtemps par la force d’une projection supérieure.
« 2o Du Villard d’Arène aux Dauphins, pente rapide, eaux tourmentées, lit étroit et faisant l’effet d’un laminoir d’un nouveau genre, donnant aux galets anguleux la forme sphérique qui leur est nécessaire pour être, en roulant, plus facilement déplacés.
« 3o Des Dauphins aux Chambons, pente réduite, dépôt provisoire et momentané des matières, attendant qu’une nouvelle force d’impulsion les remette en mouvement, avec cette remarque, Messieurs, qu’elles sont d’autant plus légères qu’elles ont plus cheminé.
« 4o Des Chambons à la plaine de l’Oisans, forte inclinaison, étranglement du lit, gouffres dans lesquels se précipitent les déjections des cols qui l’avoisinent, sans laisser la moindre épave sur ses rives.
« 5o Du haut de la plaine de l’Oisans à l’Infernet, 15 à 20 kilomètres. Pente presque horizontale, digues de préservation, toujours refaites et toujours emportées ; digues remblayées de 3 mètres depuis moins de quarante ans, et dont l’entretien absorbe chaque année, le produit même, si ce n’est plus, du sol qu’elles devaient défendre.
« 6o De l’Infernet à Séchilienne, pente encore plus rapide ; dernier relai de célérité.
« 7o De Séchilienne au Drac, 15 à 20 kil. ; digues récemment emportées et judicieusement abandonnées pour l’établissement de la route impériale sur le flanc même du rocher que les eaux, du moins, auront longtemps à battre avant de le précipiter.
« 8o De la plaine de Champ, grand vomitoire des apports de la Romanche et du Drac, à l’Isère, changement de régime ; volume d’eau plus puissant, marche continue et dépôt en cuvette dans le lit de l’Isère de tout ce qui doit marcher sans intermittence et sans arrêt.
« De l’Isère au Rhône et du Rhône à son embouchure, plus de convexité dans le lit, peu de galets pris et laissés, et tout en mouvement par une force simple, régulière et quotidienne. »
De ces observations, M. le rapporteur conclut que les torrents sont les viaducs des montagnes ; que les étages successifs qu’ils traversent sont les barrages qui leur servent à la fois de réceptacles et de modérateurs ; que loin d’opposer le moindre obstacle à leur marche, il faut plutôt la leur rendre facile, bien étudier leurs incidences et leur réflexion, et « les laisser passer. »
« Le torrent, dit en terminant M. le rapporteur, existera tant que le sommet de nos montagnes ne sera pas sur leurs bases mêmes, et que du delta du Rhône au point le plus culminant de son bassin, nous n’aurons pas une pente uniformément réglée.
« Toutefois, le rapporteur de votre commission, s’associant à la pensée de M. le Préfet qui vous demande de mettre à sa disposition un crédit de 4,000 fr. pour les essais du barrage sur les torrents de Bresson et de Saint-Ismier, vous recommande ses observations et approuve le crédit de la somme demandée. »
Le conseil adopte ces conclusions, et vote en conséquence le crédit.

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