La Rampe des Commères : oui, mais…

LA RAMPE DES COMMÈRES : OUI, MAIS…

« La Rampe des Commères », ce nom ne vous dira peut-être rien, mais pour les habitants de l’Oisans, il représente la première série de lacets sur la Route Départementale 1091, après le hameau du Clapier d’Auris, en direction de Briançon.

La mémoire collective veut que ce vocable « Rampe des Commères » vienne de la nécessité pour les voyageurs et voyageuses ou Uissans, Uissannes de descendre de diligence ou charette sur cette section de route à la pente trop raide (7 à 8% sur 1 400 m).
Cette marche forcée déliait les langues dit-on. Surtout les langues de ces dames qui parlaient de tout, de rien. Elles comméraient tout le long de cette portion de chemin jusqu’à pouvoir remonter dans la diligence quand la déclivité devenait moins forte et la route plus propice à les accepter en passagères discrètes, redevenues silencieuses.
Le tableau dépeint donc la gent féminine comme des pipelettes marchant à côté de la voiture tractée avec peine par des chevaux poussifs. L’histoire est plaisante et elle me satisfaisait pleinement jusqu’à il n’y a pas si longtemps…

Tout commence il y a quelques mois, lors d’une discussion durant un bon repas partagé avec trois personnalités de l'association Coutumes et traditions de l’Oisans. M. Bernard François, président, M. Gérard Dionnet trésorier adjoint et sa charmante épouse, nos hôtes, et pour finir M. Oleg Ivachkévitch. Ce dernier nous avait expliqué que l’un des cadastres de Mont de Lans mentionnait un « ruisseau des Commères ». M. Ivachkévitch avait ajouté quelques précisions et supposait déjà que le nom de ladite rampe pouvait être détourné de son sens premier.
L’histoire aurait pu en rester là.
Il y a quelques jours, j’ai « redécouvert » l’existence d’un petit ruisseau des Commères lors d’une lecture. Les explications de M. Ivachkévitch sont revenues carillonner à mes oreilles, j’ai donc décidé de fouiller un peu dans les replis de l’histoire locale à la recherche de quelques pistes.

Dans un premier temps, j’ai localisé précisément le ruisseau.
Il prend sa source à l’amont du hameau du Penail, dévale la montagne et dégringole à la gauche du Bois du ROY et finit en cascatelle, rejoint par le ruisseau de la Font des Fraisse dans un regard situé contre la roche en bord de RD 1091 à la sortie amont du tunnel des Commères. Puis, il disparaît ensuite dans la Romanche.
Le ruisseau des Commères et la Rampe des Commères sont donc très proches d’un point de vue géographique et se recoupent à un endroit qui correspond au passage de la route.

J’ai ensuite essayé de trouver quelques dates.
Tout d'abord, le cadastre de Mont de Lans, qui date du 21 juin 1829 pour le 1er feuillet, indique nommément le ruisseau des Commères. C’est la seule trace écrite et datée que j’ai trouvée sur une carte.
D’autres recherches dans quelques livres parlent du ruisseau des Commères. Les plus anciens textes sont mentionnés par M. Bernard François dans son livre Mémoire du Bourg d’Oisans Tome 01, où il est question du ruisseau des Commères dans des archives de 1720, 1725 et 1727.
Le début des travaux sur la rampe date de 1835, le percement du premier tunnel des Commères de 1837, la rampe est ouverte au début de l'année 1840.
Le nom Commères est donc bien antérieur à la construction de la rampe et était utilisé pour le ruisseau qui coule en amont du futur passage de la route.

En 1854, soit une vingtaine d’années après le début du chantier de la rampe, le Docteur Roussillon donne cette définition dans son incontournable Guide du voyageur dans l’Oisans :

"LA RAMPE DES COMMÈRES.
Cette montée a pris le nom de Rampe des Commères, sans doute de ce que, protégé par la solitude du lieu, le caquet expansif ou indiscret peut s'y donner libre essor, comme joyeux passe-temps de la route."

On ne peut assurément pas donner la paternité du vocable « Rampe de Commères » au docteur Roussillon. 
Si « Rampe » est le mot le plus indiqué pour décrire une pente forte, « Commères » devait être utilisé par les habitants, les voituriers qui prenaient la route fréquemment, mais à mon avis bien avant, par les ingénieurs et géomètres en charge du tracé de la route pour designer cette portion de voie.
Je pense tout simplement que la Rampe est devenue Rampes des Commères par la présence du ruisseau des Commères qu’il a été nécessaire de canaliser pour le passage de la route.
Je serais assez tenté d'imaginer par contre, que cette histoire des femmes commérant dans le sillage de la diligence le temps de la montée, trouve ses racines dans le Guide du voyageur du Dr Roussillon.  Il le dit lui même, il n’est sûr de rien, par ailleurs, il ne parle pas d’une marche forcée des passagers sur cette portion de route.
Autre point, le mot "commères" est, sorti de ce contexte de ruisseau, un choix difficile dont le sens est assez péjoratif voir vexant.
Si l’on fait l’impasse sur son sens premier (comme la mère, c'est le féminin de compère), il aurait été plus délicat de parler de la Rampe de Bavardes, des Pipelettes, des Perruches, des Pies ou autres noms d’oiseaux au qualificatif guère plus agréable mais tellement plus poétique.
Il est établi que cette rampe, surtout l’hiver, est redoutable pour tout engin tracté, que ce soit par un cheval ou un moteur (encore aujourd’hui). La descente forcée des voyageurs, si elle était vraiment nécessaire pour passer cette rampe ne devait pas délier les langues, mais plutôt crisper les mâchoires avec le froid. Les hommes devaient sans doute être mis à contribution pour pousser le chariot, j'imagine les femmes, bourgeoises suivant le cortège en silence plutôt que volubiles et parlantes et les paysannes s'échinant à pousser leur charrette plutôt que jacassant.
Ce serait également oublier la compétence des voituriers qui s’engageaient sur cette route avec une parfaite connaissance des obstacles à surmonter par tout temps.
Gageons, enfin, qu’il n’était pas nécessaire à la gent féminine de surmonter pareille épreuve pour s’adonner à l’un de leurs plaisirs favoris.
Quant à savoir pourquoi le cours d’eau qui descend du Penail s’appelle les Commères, c’est une autre histoire.

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