Le désert de Misoen* (titre original)
Sur le même sujet :
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Nota : Cette version de la légende des « Nains de Mizoën » est tirée d’un recueil de contes et légendes du Dauphiné, écrit par Luce Bosquet, publié en 1952. L’ouvrage compte d’autres récits traditionnels sur l’Oisans, revisités, mais toujours soucieux de la forme originale du conte ou de la légende dont il s’inspire.
* Graphie originale conservée.
Connaissez-vous le désert de Misoen ?
Ses montagnes sont toutes nues et pelées, ses plateaux couverts de pierrailles et d’arbustes chétifs. Le voyageur peut y marcher de longues heures sans rencontrer un être humain et les grailles (Corneille, en langue dialectale) elles-mêmes y meurent de solitude.
Mais ne croyez pas que ce pays ait toujours été si désolé. Du temps des Gaulois il était riant, avec de gros pâturages et des cascades un peu folles. Les lacs miraient les chamois. Les haies offraient des haies rouges aux enfants et des prunelles, des mûres, des noisettes selon la saison. Il y avait même une belle forêt sacrée pleine de chênes noueux que les Gaulois adoraient.
Ces Gaulois étaient de beaux hommes solidement taillés. Ils se tenaient très droits et avaient le regard farouche. Ils étaient vêtus d’une sorte de pantalon, les braies, d’une courte tunique et d’un manteau écarlate. Leur grande chevelure, qu’ils teignaient en roux et laissaient flotter sur les épaules, leur donnait encore plus de noblesse.
Au-delà de la forêt sacrée vivait une peuplade de nains, de pauvres petits êtres rabougris et chétifs, pas plus hauts qu’une courge.
Les Gaulois n’aimaient pas les nains. Les nains n’aimaient pas les Gaulois. Pourquoi ? L’histoire ne le dit pas, mais les Dauphinois pensent qu’ils se jalousaient mutuellement. Les Gaulois enviaient l’agilité, l’adresse et l’intelligence des nains, tandis que ces derniers enviaient leur haute taille et leur force.
C’était merveille que de contempler ces petits êtres malins empressés à satisfaire tous les désirs de leur Reine Baraca, la douzième de ce nom. La Reine avait-elle envie de manger du lièvre ? Aussitôt trois de ses petits sujets partaient pour la chasse.
Tandis que deux nains armés jusqu’aux dents sur veillaient les issues d’un terrier, un troisième larron venait au bon moment donner ce qu’on a appelé plus tard « le coup du lapin ». Puis la bête était triomphalement portée au palais et dépecée devant une foule admirative.
Alors, les cuisiniers préparaient de savoureux gigots de lièvre à la broche.
Quel plaisir de voir tout ce petit monde chantant joyeusement autour du feu de brindilles, tandis que le gigot répandait un fumet délicieux ! Et puis on mordait à belles dents en faisant gicler le jus dans l’œil du voisin.
Le lendemain, les restes du gigot étaient accommodés en beignets. Les enfants s’en régalaient au risque d’avoir des aigreurs d’estomac. Au dessert on partageait une haie en quatre, en offrant toujours aux parents ou aux frères aînés le côté de la queue. Ils ne badinaient pas avec les bons usages.
Un jour, un sujet maladroit envoya par mégarde un pépin dans l’œil de la Reine Baraca. Il fut banni pour trois lunes et fouetté jusqu’au sang avec un balai de myrtille. La pauvre Reine eut l’œil violacé et dut porter de longs mois un bandeau humide.
La Reine Baraca était aimée et respectée de chacun. Elle avait à vrai dire fort peu à gouverner. Les champs étaient à tous et, comme les nains n’étaient pas assez civilisés pour connaître l’argent et les dettes, ils ne se disputaient pas. Ne laissant pour tout bien que leur corps à leurs héritiers, jamais de querelle ne s’élevait entre eux. De mémoire de nain on n’avait pas connu de guerre. Ces petits hommes étaient trop faibles pour attaquer qui que ce fût et trop malins pour qu’on les attaquât.
Les femmes avaient toujours gouverné chez les nains. Elles commandaient les chasses, présidaient les banquets. Leurs maris se contentaient de besognes plus basses, où l’intelligence n’entrait pas en jeu, tels que balayer, fumer la terre ou sarcler.
Guelsh, le Prince consort, secondait la Reine Baraca de son mieux. C’était un être doux, discret, effacé, qui n’apparaissait guère qu’aux cérémonies officielles. Ces jours-là, il arborait, comme la Reine, une longue pelisse faite d’une seule peau de lapin blanc élevé spécialement à cet usage.
De l’union de Baraca XII et de Guelsh, trente-sept petits princes étaient nés. Hélas, ils ne faisaient pas l’orgueil de leurs parents. Ils étaient si maigriots, si pâles, si ridiculement petits que, lorsque la Reine ou le Prince consort les contemplaient, ils ne pouvaient retenir leurs larmes.
Quand les trente-sept frères et sœurs s’ébattaient dans le bois sacré, c’était toute une histoire pour les rassembler. Les serviteurs avaient beau s’époumoner à crier :
« Ratagon ! Bartok ! Brisca ! Marjolaine ! Pata ! Witt ! Menoula ! Astérie ! Jemina !… »
Il y avait toujours un petit prince caché sous une feuille de fraisier ou un autre qui chevauchait une graminée et se faisait passer pour un hanneton. Jamais on ne vit si malins petits princes.
Un soir, après avoir déposé un baiser sur les trente-sept petits visages camus, comme la Reine et le Prince consort s’apprêtaient à quitter leur chambre : « notre race dégénère, ma pauvre Baraca », dit Guelsh les yeux voilés de larmes. La couronne en arrière, les vêtements en désordre, il s’était laissé aller sur un coffre. Tout en lui exprimait le découragement, la lassitude.
« Hélas ! mon pauvre ami », dit Baraca XII. « C’est pour moi un tourment perpétuel, comme si trente-sept javelots me perçaient le cœur. Depuis longtemps, d’ailleurs, je veux te parler d’un projet qui redonnera vigueur à notre race. Et Nenuphare (Déesse adorée par les nains), en son immense sagesse, me l’a d’ailleurs conseillé. »
« Quel projet ? » interrogea Guelsh.
« Je veux échanger Pata, la plus malingre de mes filles, contre une belle petite Gauloise que nous éduquerons à notre mode. Elle sera Reine après moi et son sang régénèrera la tribu des nains… »
« Comment faire ? » dit le Prince consort, en s’arrachant les poils de barbe qui commençaient à blanchir.
« Fais-moi confiance et suis-moi », répondit la Reine. Alors, ils enveloppèrent la petite Pata dans une peau de daim, et, à la faveur de la nuit, ils quittèrent le palais à pas de chat. À l’écurie, ils sellèrent Véloce, le plus rapide de leurs lévriers, l’enfourchèrent et traversèrent le bois sacré. Un hululement glaça leur sang et Véloce accéléra son trot.
Quand ils eurent traversé le bois, les maisons des Gaulois se profilaient à la clarté de la lune. Baraca sauta de son lévrier avec l’enfant. « Guelsh », dit-elle, « attends-moi, et si tu ne me vois pas revenir, ne me cherche pas. Tu diras à nos frères que j’ai disparu. »
Alors, très doucement, sans faire plus de bruit qu’une petite souris, elle courut à la plus proche cabane. Son cœur battait follement. Point de porte. Elle pouvait entrer. Des corps jonchaient le sol.
Un vieillard puissant ronflait sur une litière, ses longues moustaches encore dégoulinantes de jus de sanglier. Un grand homme roux reposait près d’une jeune femme aux longues tresses. Sur une mignonne litière à la paille fraîche, le pouce engagé très loin dans la bouche, un beau bébé tout rond, tout blond, tout rose, dormait paisiblement.
Alors Baraca XII posa sa fille dans la mignonne litière et se saisit du pesant bébé gaulois qui ne se réveilla point. Comme il était lourd, ce bébé ! Il rompait les bras de la Reine. Elle eut bien peur en quittant la cabane ; son pied heurta un objet rond et métallique, sans doute un bouclier qui traînait par là, et elle faillit tomber. Le bruit fit mugir le vieillard. Par un miracle de volonté, la Reine se redressa et le vieillard, se retournant sur sa litière, continua des rêves agités, épuisée, à demi étranglée par les bras du bébé gaulois, Baraca rejoignit Guelsh, fou d’anxiété, à l’orée du bois.
Le malheureux labourait la mousse du talon et se rongeait l’ongle jusqu’à la lunule.
« Te voilà. Enfin ! » dit-il, la voix étranglée de sanglots. Après avoir attaché l’enfant sur l’arrière-train du lévrier, le couple royal s’en revint au petit trot.
La petite Gauloise, car c’était bien une fillette, ne se réveilla qu’au Palais. Elle souriait avec une jolie fossette et faisait l’admiration de ses trente-six nouveaux frères et sœurs qui l’appelaient « le Bébé Géant ».
« C’est curieux », disait Witt, « elle est presque aussi grosse que le Prince consort, notre père, et elle ne marche pas. »
« Quel appétit ! » disait Marjolaine. « Elle boit plus de lait que nous trente-six réunis. »
Cette petite Gauloise était vraiment facile. Elle gazouillait sans cesse, tendait la main vers les fleurs et les oiseaux et riait pour un rien. Quand ses nouveaux frères lui chatouillaient l’oreille avec un épi, sa gaieté n’avait plus de bornes.
L’après-midi, à l’heure de la sieste, alors que bêtes, gens et cigales reposaient au Palais, la Reine Baraca crut entendre au-delà de la forêt sacrée des sanglots sourds. D’abord ce ne fut qu’une plainte continue, monotone, étouffée, puis la plainte devint plus haute, précise, déchirante.
« Guelsh, mon Prince, n’entends-tu rien ? »
« Non, ma Reine, je n’entends que les feuilles de chêne qui bruissent dans le vent. »
La Reine, le visage baigné de pleurs, se dressa sur son séant.
« Guelsh, mon Prince, n’entends-tu pas des pleurs au loin ? »
« Non, ma Reine, que le vent dans les feuilles de chêne, ou peut-être, une plainte très vague, très lointaine. Le petit de quelque louve qui aura perdu sa mère. »
« Guelsh ! je souffre comme une louve. Guelsh ! c’est mon petit que j’entends, c’est Pata qui nous appelle. »
En effet, c’était bien la pauvre petite Pata qui se réveillait dans la cabane en poussant des cris affreux. Ces géants de Gaulois l’affolaient. La jeune femme aux longues tresses s’évanouit en voyant son gros bébé blond transformé en un petit être brun, rabougri et pleurard.
Quand elle revint à elle, la pauvre Gauloise fut persuadée que c’étaient les esprits qui lui envoyaient cette épreuve. Alors, elle soigna l’enfant avec tendresse, lui fit sa toilette, changea sa litière et lui donna du lait. Le bébé vagissait si fort que tout le village en était assourdi. Le grand-père gaulois, celui qui ronflait la nuit de l’enlèvement, persuada sa bru que des sorciers avaient métamorphosé son enfant. Il accusait les nains au pouvoir magique qui vivent au-delà de la forêt sacrée. Cependant, la journée avançait, et Pata, rouge et convulsée, criait de plus belle.
À la tombée de la nuit, quelle ne fut pas la surprise des Gaulois en voyant sortir de la forêt un petit chariot traîné par six lévriers richement harnachés. Couchée sur des peaux de bêtes, la petite Gauloise reposait en gazouillant. Derrière elle, Baraca et Guelsh chassaient les mouches pour se donner une contenance.
Baraca se jeta aux pieds de la Gauloise.
« Redonne-moi mon enfant, reprends le tien et pardonne-moi. »
La Gauloise riait et pleurait à la fois en cajolant sa petite fille.
En voyant ses parents, Pata cessa de pleurer. On la hissa sur le chariot et les lévriers, ventre à terre, regagnèrent la forêt. Ils étaient arrosés d’une pluie de cailloux lancés par les femmes gauloises qui grondaient : « Voleurs d’enfants, sorciers… »
Le soir, les Gaulois revinrent de la chasse par petits groupes d’une dizaine d’hommes. Tout le jour ils avaient chassé le sanglier, l’ours et le renard. Dans chaque groupe, les plus vieux, les plus respectés marchaient en tête d’un pas lourd et égal. De part et d’autre de leurs lèvres pendaient de longues moustaches grises. Ensuite venaient les plus jeunes qui portaient sur une civière les victimes sanglantes.
Ils étaient fourbus, mais heureux. La chasse avait été bonne.
En arrivant près du village, les femmes et les enfants venaient à leur rencontre. Les femmes parlaient avec de grands gestes et semblaient très excitées. Arrivées près des chasseurs, elles caquetèrent toutes à la fois.
« Les nains en chariot… l’enfant retrouvé… ont demandé pardon… des sorciers… lancé des pierres… les lévriers couraient… »
Il fallut les faire taire et une seule d’entre elles fut priée de raconter l’affaire.
Alors, les hommes écumèrent de rage. Oubliant les fatigues de la journée, ils fourbirent leurs armes. Ils entonnèrent de furieux chants de guerre, brandirent leurs glaives qui resplendissaient aux derniers feux du soleil et quittèrent au pas de course leur village. Baraca XII et Guelsh redoutaient bien la vengeance des Gaulois.
Aussi postèrent-ils des sentinelles dans le bois, des nains vêtus de feuillage qui faisaient le guet à la cime des arbres. Loura yeux vifs ne se distinguaient pas de ceux des oiseaux.
Les sentinelles ne restèrent pas longtemps dans le bois. Chacune chevauchant son écureuil, elles sautèrent jusqu’au palais annoncer l’arrivée des Gaulois.
La Reine Baraca fit preuve d’une maîtrise de soi peu commune. Elle organisait tout, prévoyait tout, assignait à chacun sa tâche sans affolement. Il fallait faire vite. On entendait déjà le grondement des Gaulois. Les nains entassèrent jarres, provisions et vêtements sur les chariots attelés aux lévriers et coururent de toutes leurs petites jambes vers le bois sacré.
Quand, fermant la marche, le chariot royal. Quitta le village nain, on apercevait déjà les casques pointus de l’ennemi.
« Dispersons-nous », criait dans le bois la Reine Baraca.
« Plus nous serons dispersés, plus nous serons a difficiles à atteindre. Nous avons de la chance d’être petits. » Les Gaulois, furieux de ne trouver personne, éventraient du pied les maisons, saccageaient à plaisir les jardins en terrasse soigneusement entretenus par tous les enfants de la tribu des nains.
« Ils sont dans le bois sacré », cria le vieux chef gaulois. « Tous au bois sacré ». À leur galop se mêlaient des hymnes guerriers.
Le bois sacré était silencieux et leur fit croire un moment à l’absence des nains, quand un Gaulois tomba en arrière avec un grand cri. Une fléchette de très petite taille, mais combien acérée l’avait atteint au cœur ! Les Gaulois regardèrent autour d’eux. Nul bruit dans les branchages. Ils ne virent qu’un écureuil grimaçant au faîte d’un arbre. Quand ils lui décochèrent une flèche, l’écureuil était déjà loin.
Alors, ces guerriers si audacieux devinrent craintifs et tremblants.
« Ce sont les esprits qui nous attaquent », dirent-ils en pleurant. « Nous voulons bien lutter contre les nains, mais nous sommes impuissants contre les esprits. »
À peine avaient-ils prononcé ces paroles qu’une pluie de projectiles leur meurtrit le visage et les épaules : des cailloux tranchants, des liquides brûlants, des branches épineuses mêlées à des orties. Chaque projectile n’était pas meurtrier en lui-même, mais l’intensité de l’avalanche les aveuglait, les abrutissait, les meurtrissait. En même temps, des crochets de fer, actionnés par des mains mystérieuses, soulevaient les casques des guerriers. Ces mêmes casques lancés avec violence de haut en bas sur les crânes roux y faisaient d’affreuses blessures. Alors, les Gaulois déguerpirent à toutes jambes dans la direction du village nain saccagé.
« Les esprits ! » bégayaient-ils, « les esprits ! »
Un des Gaulois, qui n’avait pas été blessé, revint sur ses pas en direction de la forêt. Il fit un tas de brindilles, chercha deux silex et mit le feu au bois. Quand il rejoignit ses compagnons, une longue flamme léchait un sapin. Le vent soufflait. La forêt tout entière se mit à crépiter et les arbres, tordus par la chaleur, brûlaient comme des torches. Alors commença la lente agonie des nains dont les petites âmes montaient, montaient toujours plus haut avec d’effroyables gémissements.
De la forêt sacrée, le feu gagna les terres habitées par les Gaulois, et tout le pays de Misoen fut transformé en cette région pelée, pauvre et pierreuse.
« Désert comme Misoen », disent les vieilles gens du Dauphiné, et leurs yeux expriment une grande détresse.

