La première vidange du Chambon

Mise en eau du lac en 1935. Hameau du Chambon. Carte postale Oddoux, collection Freneytique

LA PREMIÈRE VIDANGE DU CHAMBON
Journal : Le petit Dauphinois, édition du 19 mai 1938

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UN LAC ARTIFICIEL PRESQUE ASSÉCHÉ
Et quatre (SIC) hameaux immergés ont ressurgi du… Chambon !

Lorsque les hautes murailles de ciment eurent barré la vallée alpestre, entre La Grave et le Freney d’Oisans, les eaux tumultueuses de la Romanche s’assagirent soudain et commencèrent à former un lac qui, chaque jour, gagnait sur les pentes boisées qui descendaient les contreforts du plateau d’Emparis sur la rive droite, du Mont-de-Lans sur sa rive gauche.
Le Barrage du Chambon, œuvre pittoresque, venait de transformer l’aspect de tout un coin des Alpes. Les ingénieurs dans leurs calcules sévères, avaient décidé la mort de quatre hameaux : Parizet, Dauphin, Vilette et Chambon (NDLR Il y avait trois hameaux, ici le journaliste fait une erreur en ajoutant celui de la Villette).
Henri Bordeaux qui connait bien nos parages pour avoir souvent chassé le chamois au-dessus du lac Lovitel, a écrit un livre qu’il a intitulé précisément : « Le Barrage », et où il montre les paysans désolés lorsque, toute indemnité réglée, la part n’était pas faite au sentiment pourtant, ils doivent abandonner leur demeure que vont lentement envahir les eaux.
Lorsque le lac du Chambon eut atteint le niveau qui lui avait été désigné, il ne restait plus rien des quatre villages (SIC) ; ils dormaient au fond des eaux et plusieurs kilomètres de l’ancienne route nationale qui monte du Bourg-d’Oisans au col du Lautaret, avait été, elle aussi, ensevelie. Il avait fallu prévoir, avant que le lac fût formé une nouvelle route qui fut construite 300 mètres au-dessus de l’ancienne (NDLR moins de 100 mètres seraient plus exacts). Travaux formidables qui dépassèrent le milliard (NDLR Notre estimation approche plutôt 12 millions de francs de l’époque pour la totalité de la déviation et ses trois tunnels, le barrage quant à lui avoisine les 60 millions de francs de l’époque).
Les années ont passé. Peu à peu, les touristes, les habitants du pays, s’étaient habitués à considérer le lac du Chambon comme une vision presque éternelle. On n’imaginait plus la vallée sans ce lac magnifique au reflet glauque, où se miraient l’hiver les longues pentes de neige qui les surplombaient.
Mais depuis quelque temps — Le débit étant supérieur à l’alimentation de la Romanche — le barrage a cédé devant le lac (NDLR L’auteur fait sans doute référence à plusieurs problèmes de fuites apparus après la première mise en eau du barrage). Il cède volontairement et les eaux, à qui ont a donné libre parcours, ont peu à peu évacué leur lit. Chaque jour, les coteaux disparus ont émergé ; le niveau des eaux a baissé lentement ; les hameaux détruits de la route submergée jadis, le pont, dont une voute hardie enjambait autrefois la Romanche, sont de nouveau là, présent à nos Yeux. Vision étrange qui émerveille assez le touriste venu par le bas, que celui qui descende du Lautaret. Toutes les pentes surplombant le lac artificiel étaient couvertes de forêts de fourré verdoyantes. La végétation s’interrompt net au niveau du lac artificiel, et puis ce n’est plus que la désolation et la mort.
Imaginez une cuvette de boue et de sable, longue de plusieurs kilomètres, profonde de 300 mètres, et dans le fond de ce cirque lunaire des ruines pitoyables ; les murailles des villages sacrifiés sont encore debout. Maintenant que les eaux se sont retirées, l’ancien lit de la Romanche est apparu. Le torrent a repris forme, et il roule ses cascatelles entre deux hautes murailles de boue et de pierres.
Le spectacle est assez affligeant, comme celui de certaines moraines lorsque les glaciers lentement se retirent.
L’herbe ne pousse pas. Les arbres ont reculé, c’est le royaume de la pierre de gravats et du sable.
On aurait pu croire que, des villages engloutis, in re serait rien resté ; on pouvait croire que les remous du lac artificiel allaient détruire le pont de pierre sur la Romanche. À la stupéfaction même des ingénieurs qui ont construit le barrage, tout cela a gardé sa forme, au milieu de sa ruine. On reconnait même les sentiers qui, autrefois, joignaient les quatre (SIC) hameaux entre eux.
Des touristes ont osé lancer leur auto sur la route ressuscitée, ils sont passés sur le pont recouvert d’une armure de gravats ; le pont était solide. Ils ont pu conduire leur voiture jusqu’à ce qu’il reste du lac artificiel, une flaque d’eau sale qui parait ridicule au pied de l’immense muraille de ciment.

Photo de l’article : Le grand réservoir artificiel du Chambon – dont le pointillé marque le niveau habituel — est aujourd’hui presque à sec. On voit ici un troupeau de moutons paissant aux abords de l’ancienne route nationale, parfaitement conservée et les murs des maisons du village du Dauphin, qui réapparaissent tel qu’ils avaient été immergés, de même d’ailleurs que le pont bien connu des automobilistes.

Nous avons entendu un des pionniers de cette terre morte nous dire : « On se croirait devant les ruines d’un village qui, autrefois, fut englouti sous les cendres d’un volcan en Pompéi ou Herculanum ». Et, de fait, les humbles murs des quatre villages haut dauphinois, qui avait été sacrifié à la technique moderne, prennent aujourd’hui, je ne sais quel aspect noble et grand, tant la mort qu’on leur a fait subir avant touché à la fois les esprits et les cœurs.
Les ruines, qui ont resurgi des eaux, vont bientôt être à nouveau ensevelies par elles. Dans quelques jours, quelques heures peut-être, inexorablement, les vannes du barrage gigantesque vont se refermer. La Romanche, venue des glaciers de l’Oisans va de nouveau se heurter contre un obstacle rendu infranchissable par les hommes.

Mise en eau en 1935. Le clocheton de la chapelle du Chambon pointe au milieu du lac. Collection Freneytique.

Peu à peu, le lac du Chambon va regagner son lit, va manger de nouveau les pentes désolées où il tua naguère toute végétation et toute vie. Les quatre villages (SIC) vont de nouveau dormir sous le linceul liquide ; l’ancienne route nationale et le pont qui lui permettait de passe sur l’ancien lit de la Romanche, vont de nouveau subir l’assaut des courants intérieurs. Après la « déflation » qui avait épuisé les réserves d’eau, l’inflation — bienfaisante celle-là — reviendra avec la fonte des neiges. Et le barrage sera là pour le juguler, pour la régulariser.

Jean DUBOIN

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