LES EMMURÉS DU GRAND FROID 2/3

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La Bérarde, vers 1930, source Gallica.

Source Gallica : « Le Journal »
Publication : du 1er  févr. 1941,

Sur le même sujet : 
Dans la tourmente du Lautaret

1/3 – Les emmurés du grand froid

« LE JOURNAL »
Quand vient le dégel.

Panier par panier, ces hommes ramassent leur terre que la fonte des neiges a emportéeois.

(DE NOTRE ENVOYÉ SPÉCIAL)

Par Stéphane FAUGIER.

Dans les Alpes, 1er février. — Brusque, sans prévenir, sans aucun de ces signes avant-coureurs qui le font présager d’ordinaire, le dégel était venu.
Cela avait commencé le samedi soir.
Alors que jusque-là le thermomètre, le vieux thermomètre à alcool de l’épicier se tenait à quelque 12 ou 15° au-dessous de zéro, d’un seul coup, la colonne rouge était montée dans son tube de verre. Le baromètre de l’instituteur, lui, baissait par grandes saccades. Vers le milieu de la nuit, on avait entendu de brutales sautes de vent secouer les toitures et gifler dans les fils du téléphone.
Au matin, le vent du sud régnait en maître sur toute la montagne. Sauvage, violent, mais doux aussi parfois, comme un coup de vin de Roussettes, il remontait le cours du torrent, s’épanouissait sur les pentes abruptes, s’infiltrait dans les gorges élevées. Les rares mélèzes, les aulnes, les bouleaux des combes avaient d’abord secoué leur chevelure de neige ; à présent ils se tordaient en tous sens, ondulaient, frémissaient au souffle chaud du midi. Sur les pentes des pâturages, les névés fondaient à vue d’œil, comme si une puissante et invisible main eût promené au-dessus d’eux une pelle rougie au feu.
Dans le village où bêtes et gens pataugeaient dans une sorte de boue glacée, les toits s’égouttaient et mêlaient leur ruissellement à l’universel ruissellement de la nature.

Avalanches

Les paysans regardaient la montagne avec inquiétude :
— Ce redoux ne me dit qui vaille avait murmuré mon hôte en se grattant le front.
Comme pour lui donner raison, une sorte de coup de tonnerre éclata au-dessus de nous. Instinctivement, nous courbâmes les épaules. Mon hôte murmura :
– L’avalanche.
Nous ne vîmes rien, sinon sur la gauche une sorte de poudroiement prodigieux qui montait d’une coulée fraîche. Le vieillard me regarda avec un demi-sourire.
— C’est du côté des Étages, murmura-t-il.
Les anciens qui connaissaient le danger ont construit le village à l’abri ; nous ne risquons pas grand-chose ici.
Pendant toute la matinée, les avalanches se succédèrent. C’était souvent, tout là-haut sur les cimes de l’Oisans, dans les hauts vals glaciaires, du côté de la Pilatte ou des Étançons. On entendait alors un grand fracas, assez comparable à la détonation de plusieurs batteries lourdes qui eussent tiré toutes à la fois, mais c’était quelquefois plus proche aussi. Une suite de longs glissements feutrés. Un vent plus âpre tourbillonnait autour de nous et s’en allait mourir en gémissant jusque sur les contre-pentes, de l’autre côté de la vallée.

La terre qui fuit

Dans le village, les pierres des murs se disjoignaient, laissant béantes les blessures que leur avait faites l’effort terrible de distension des gels précédents ; l’eau envahissait les pièces, se glissant sournoisement par les jointures des chambranles des fenêtres ; les étables étaient à demi inondées et les bêtes qui s’étaient levées de leur litière gémissaient en tirant sur leurs chaînes, de l’eau jusqu’aux jarrets.
Les femmes, la tête couverte d’un fichu noir, s’affairaient de leur mieux contre l’inondation ; les vieilles joignaient leurs mains :
— Mon Dieu ! Quelle calamité !
Les hommes avaient déjà bâté leurs mulets ; de chaque côté du bât étaient placés de grands paniers d’osier tressé :
— Tiens, me dit le père Gaspard, vous me vantiez hier le charme de notre vie de montagnards : venez seulement avec moi, vous en rendre compte d’un peu plus près, de ce charme que vous dites.
Il avait chargé sa pelle et sa pioche sur son épaule, pris la bride de son mulet. Je les suivis.
Nous avancions avec précaution dans le sentier raviné par les eaux, au milieu des ruisselets innombrables qui couraient de toutes parts, descellant les cailloux de leurs alvéoles :

Le « champ »

— Voilà, c’était un de mes champs.
Sur l’une des pentes sud, les mieux exposées au soleil, mais aussi aux ravages de l’érosion, s’étendaient un grand carré de terrain qui avait été, en effet, un petit champ ou un grand jardin. Il n’était plus qu’un amas de pierrailles roulées ou de roches éboulées ; par places, l’eau en se précipitant avait affouillé le sol jusqu’au roc et la terre s’en était allée, plus bas, la précieuse terre sans laquelle les hommes de la haute vallée, leurs familles et leurs troupeaux mourraient de faim.
— Voilà ce qu’elle en a fait de mon champ, la montagne.
Puis, soudain, calmé par cette explosion de violence inhabituelle, il descendit avec son mulet le long des pentes. Avec sa pelle, usant de mille précautions, il recueillait la terre, sa terre à lui, aux anfractuosités du roc, la chargeait dans les paniers d’osier.
Quand les paniers furent pleins, il remonta avec sa bête, déchargea la précieuse cargaison sur le champ.
— Si vous voulez vous rendre utile, me dit-il, égalisez cette terre avec la fourche.
Et puis, ensuite, reconstruisez la murette.
Ça vous évitera d’attraper froid à rester là avec vos bras ballants.
Autour de nous, dans les maigres champs voisins, les autres habitants du hameau étaient arrivés les uns après les autres, tirant eux aussi leurs mulets par la bride. Les plus pauvres, ceux qui n’avaient même plus de bêtes de bât, avaient chargé leurs hottes sur leur dos et peinaient en remontant la pente.
— D’ordinaire, c’est un travail qui ne se fait qu’aux premiers jours du printemps, me dit le père Gaspard, qui revenait de son second voyage. Mais lorsqu’il y a de trop brusques dégels dans les années exceptionnelles, il faut reprendre chaque fois la même tâche parce qu’ensuite la terre se perdrait. Mais c’est dur, vous savez !…

Leur farouche courage

Il n’y avait même pas d’amertume dans sa voix. Une grande résignation seulement et aussi l’expression d’un mâle, d’un farouche courage.
Et devant l’exemple magnifique que me donnaient ces hommes au cœur simple, je songeai qu’il est dans notre terre de France, de grasses vallées, des plaines fertiles abandonnées jadis et dont même aujourd’hui des Français hésitent à reprendre la culture « parce que la terre, disent-ils, y est trop dure pour eux. »

(À suivre)

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