Source Gallica : « Le Journal »
Publication : du 1er févr. 1941,
Sur le même sujet :
– Dans la tourmente du Lautaret
– Passage du Col du Lautaret à Noël
« LE JOURNAL »
chez les emmurés du grand froid
Avec les guides et les chasseurs de chamois.
(DE NOTRE ENVOYÉ SPÉCIAL)
Par Stéphane FAUGIER.
DANS LES ALPES, 31 janvier.
C’était dans la haute vallée du Vénéon, dans l’un des sites les plus grandioses, mais les plus sauvages aussi qui se pussent voir.
À gauche, les pentes de la Meije poussaient leurs murailles abruptes dans le ciel clair ; à droite, le Coolidge et les sommets du massif du Pelvoux ; en avant, les glaciers de la Pilatte et des Étançons semblaient monter vers les sommets des Écrins, comme un immense et prodigieux escalier à double révolution.
Le village était semblable à tous les autres villages de la montagne : une église, une chapelle plutôt, à la toiture inclinée ; un petit cimetière, un hôtel qui voyait pendant l’été l’afflux des touristes et des grimpeurs, et quelques maisons aux murs trapus, aux petites fenêtres étroites.
Nains et géants
C’est pourtant de ces humbles chaumières qu’un jour des hommes sont partis à l’assaut des pics géants qui dominent le paysage, et escaladent orgueilleusement les nuées.
Les détails de la conquête du Mont-Blanc sont bien connus du public. Ceux des assauts successifs donnés aux pics de l’Oisans le sont moins. Et pourtant, quelle épopée que celle qu’écrivirent, à la pointe de leurs piolets, les Coolidge, les Duhamel, les Castelnau, conduits par les enfants du pays, ces grands guides de l’époque héroïque qui se nommaient Gaspard, Roderon, Rodier, Turc, Tairraz.
Si les vieux ont trop souvent disparu, parfois victimes de la montagne vaincue, mais toujours redoutable, les enfants, les petits enfants restent : ce sont des générations de Rodier, de Gaspar, de Turc et de Roderon, qui peuplent la haute vallée du Vénéon.
C’est avec eux que je suis attablé, par ce clair après-midi de gel, dans la petite salle de café enfumée, autour de la cheminée sur le tablier de laquelle est épinglée, comme un drapeau, la photographie du Maréchal.
Guides, ils le sont, comme l’étaient leurs pères et leurs grands-pères. C’est leur métier, mais c’est aussi leur raison de vivre.
Ils ont entendu, dans leur cœur, dans leur sang, l’appel de la montagne. Ils y ont répondu.
Dur métier, petits profits
L’apprentissage commence de bonne heure. Avant d’être guides, ils ont été porteurs.
Ils ont appris un par un tous les secrets de la montagne, ils ont connu tous les passages dangereux, ceux où il faut assurer la cordée ; ils vous diraient presque, les yeux fermés, là où vous trouverez une prise sûre pour la main, la façon dont il faut poser votre pied dans telle vire pour que vos crampons ne glissent pas.
Et ce n’est qu’après de longues années, lorsqu’ils ont plié des dizaines de fois sous le poids des bagages, des vivres et du bois que l’on emporte pour faire le feu dans les refuges des hautes altitudes, lorsqu’ils présenteront une indiscutable sécurité pour le voyageur qui se confie à eux, qu’ils auront le droit d’être guides eux aussi.
La saison d’alpinisme commence tard, en Oisans. Elle se termine tôt. Souvent avant les premières neiges, lorsque la montagne commence à devenir peu sure, que le temps varie trop brusquement.
— Combien, on peut se faire dans la saison ?
— Dans les bonnes années, de sept à dix mille francs, peut-être. Quelquefois plus, mais souvent moins. Lorsqu’il y a pénurie de voyageurs, comme ce fut le cas l’été dernier, le plus chanceux d’entre nous doit vivre tout l’hiver avec deux mille francs.
De sept à dix mille francs, dans les bonnes années, pour risquer chaque, jour plusieurs fois sa vie, pour aller en caravane de secours au premier appel, quand un imprudent parti seul malgré les conseils perd sa route ou se blesse, là-haut dans les glaciers déserts !
Chaque été, c’est monnaie courante. Ainsi, en tout dernier, c’étaient deux touristes sans expérience que nous avons retrouvés, à demi morts de froid sur le glacier des Étançons.
Des martyrs…
On évoque de vieux souvenirs. La liste des martyrs de la montagne d’Oisans est longue. Elle commence au docteur Zsigmondy, tombé en 1885 en tentant l’ascension de la Meije. Elle comporte bien des noms.
Beaucoup sont gravés sur des pierres tombales qui entourent la petite église de Saint-Christophe. Et que de tragédies dont seuls furent témoins les pics que déchire l’azur froid du ciel !
— Ça me rappelle ces pauvres jeunes gens, le mari et sa jeune femme qui, dans le brouillard, errèrent toute la nuit là-haut, du côté des Étançons. Le lendemain, notre caravane ramena les deux cadavres. Les malheureux avaient tourné en rond — la trace de leurs pas sur le névé en faisait foi — autour de la cabane où ils auraient trouvé refuge.
La récolte, la chasse
La rentrée des foins, de maigres cultures, occupe avec les courses en montagne, le reste de la belle saison. Il faut se hâter de semer, se hâter de récolter aussi, car la neige vient vite. Il faut surtout utiliser au mois de juin les terres cultivables, si rares en ces pays, que toute une contrée se nomme du nom d’un des champs où pousse quelque chose : Champébran, par exemple, ou Champforan. Dès novembre, parfois même au début d’octobre, les routes sont impraticables, sinon à ski où en raquettes.
C’est donc à ski ou en raquettes que se feront les expéditions des hommes du village à la chasse au chamois. Car tous sont d’excellents fusils. Certes, depuis la création du Parc national des Écrins-Pelvoux — scrupuleusement respecté par les montagnards — le terrain de chasse est moins étendu. Il reste encore cependant assez d’occasions d’attendre et d’abattre la bête rapide, dont l’appoint alimentaire n’est pas à dédaigner. Mais là aussi, les aventures sont parfois tragiques.
— Voilà à peine un mois, dit un des jeunes gens, j’étais par là-haut, attendant une bonne occasion. La bête apparaît, je la tire.
Elle n’était que blessée. En la poursuivant, je fais un faux pas, je me tords la cheville.
J’ai eu mon chamois. Mais si les amis que voilà n’étaient pas venus à mon secours et ne m’avaient pas descendu jusqu’au village, je ne serais pas là à vous raconter cette histoire.
Les autres hommes sourient simplement. Aller au secours d’un camarade en péril, le porter en civière ou sur ses épaules, pendant six ou huit kilomètres, cela fait partie de la besogne courante. Si seulement l’hiver était moins long. Mais bon sang de bon sang, cet hiver-là ne finira pas.
La nuit est venue, on a allumé l’électricité, heure très appréciable, on trinque à la ronde.
Quelqu’un se lève, va au poste de T.S.F.
La petite lampe-témoin s’allume. L’homme tripote les boutons. Deux ou trois airs de danse passent, aussi inattendus dans ce lieu que le serait l’apparition soudaine de jeunes femmes en robe de soirée. Non moins inattendue, la fin de la phrase de l’œuvre de la radio anglaise :
« Vous allez entendre nos informations en langue française. »
Le plus vieux des guides fait entendre un gros rire.
— Tourne le bouton, fils : tout ça, c’est des bobards !
(à suivre)

