TOURBIÈRE DE LA MUZELLE

Tour percée, lac de la Muzelle, octobre 2018
© Cathy Hustache 


INTÉRÊT HISTORIQUE ET SCIENTIFIQUE 
DE LA TOURBIÈRE DE LA MUZELLE

Proposition en vue de sa protection

Source : Archives Gérard DIONNET, archives départementales de l’Isère Ref. BIB_8o3118

Présenté par son auteur, Michel Couteaux durant le Colloque de Chamonix 21/25 octobre 1981
Publication : 1982

Cette étude scientifique sur la tourbière de la Muzelle (2 140 mètres d’altitude) retrace l’histoire de ce site dont le passage du col est ancestral. Elle aborde également la vie pastorale et plus traditionnelle du lieu avant de s’intéresser à son aspect scientifique avec la présentation de résultats d’analyses polliniques permettant la reconstitution de près de
14 000 ans d’histoire de la végétation et des glaciers locaux.

I — Introduction :
Au pied de la Roche de la Muzelle (3465 m.), sur le plateau (2110 à 2150 m.) interfluve entre le vallon du ruisseau des Cabanes (lac de la Muzelle), et le vallon du ruisseau de Chapeau Roux (glacier de la Muzelle), la tourbière de la Muzelle (2140 m.) occupe une dépression creusée au quaternaire par le glacier lorsqu’il occupait une position plus avancée dans la vallée de la Pisse de la Muzelle.
Le site est fréquenté de longue date par l’homme, car il est situé le long de la piste d’accès au Col de la Muzelle (2625 m.), qui, de temps immémorial, permit aux habitants de l’Oisans de transiter entre le Valsenestre et le Valjouffrey (vallée de la Bonne) et la vallée du Vénéon (Guillemin 1886, anonyme 1879).
Servant de repère à un passage ancien, La Roche de la Muzelle est un des rares sommets du Massif des Écrins à porter un nom au Moyen Âge. En 1405, on l’appelle « le Rocher de Ponnevayre » (Allix, 1929 b).
Une vaste zone de pâturage est traditionnellement louée aux « bergers de Provence », une bergerie ancienne existe non loin du lac. Les bergers exploitent la tourbe comme combustible.
La vocation agricole du site semble actuellement tomber en désuétude ; malgré la modernisation de la bergerie (1978), le pacage n’a pas trouvé de locataire cette année (1981) et le passage entre les deux vallées est abandonné au profit du détour par Bourg d’Oisans du fait de la facilité de la circulation.
L’exploitation touristique se substitue petit à petit à l’exploitation pastorale. Le passage du col est aménagé en « sentier de grande randonnée » depuis 1964 (Chevalier, Canac et Ulrich, 1981) : G.R. 54. Près de la Bergerie, la municipalité de Venosc a bâti un refuge (1967) pour les randonneurs et les alpinistes. La création du parc National des Écrins en 1973 contribue à la fréquentation piétonnière du site, au carrefour du G.R. 54 vers la vallée et le lac Lauvitel par le col du Vallon, d’autre part, un passage vers la vallée et le village de Lanchâtra par le col de la Coche (Gumuchian et Martin, 1981). Le refuge sert de base aux alpinistes (Rebuffat, 1980) pour l’ascension du glacier et de la Roche de la Muzelle, réalisée pour la première fois en 1875 par Coolidge (Reymond et Devot, 1879 ; Coolidge, Duhamel et Perrin, 1887).
Le tracé actuel du sentier longe la tourbière, qui est donc très bien connue et qui pourtant, n’avait été visitée par aucun scientifique avant que Edouard (1978) ne présente son grand intérêt pour l’étude du retrait du glacier de la Muzelle.

II — Place de la tourbière dans l’évolution des idées touchant le peuplement végétal, de l’Oisans.
La tourbière de la Muzelle n’avait été auparavant citée qu’une seule fois dans la littérature forestière, Fourchy (1951) signale, sans possibilité de contrôle : « il y a quelques années, un tronc de mélèze fossile aurait été trouvé dans la tourbière… par M. Gay, berger des troupeaux transhumants qui séjournent l’été dans ces pacages. Le tronc aurait suffi aux pâtres pour se chauffer plusieurs semaines (communication de M. le conservateur Cherrey). P.430.
Cette découverte offre à Fourchy une occasion malicieuse d’étayer une démonstration à l’encontre de certaines idées émises par Allix (1929) au sujet de la végétation de la Vallée du Vénéon. Pour Allix : « il n’est pas douteux que… le mélèze ait fait… (en Oisans) son entrée par le Briançonnais… Le bassin du Vénéon est resté jusqu’ici à l’écart de la conquête : non que les conditions naturelles y soient hostiles aux mélèzes, mais… parce que, du côté de l’invasion, ce bassin est fermé par d’infranchissables murailles, dont les plus profondes brèches ne s’ouvrent pas à moins de 3100 m. Notons que si la forêt de Larix manque en Vénéon, le taxon y est présent çà et là (Villars 1786 in Gariod 1886, Chaboisseau 1978, Couteaux 1970). Il n’y a donc aucune barrière opposée à la dissémination des semences, mais il existe bien une barrière climatique qui s’oppose à l’expansion de l’espèce, sauf en quelques endroits privilégiés (Venosc et Lauvitel principalement).
Ces faits ont échappé aux recherches tant d’Allix que de Fourchy. Mais Fourchy connaît des stations de Larix en Valsenestre dont Allix ne parle pas : ceci lui permet de nier que l’intrusion n’ait pu se faire que par le Briançonnais, d’affirmer qu’elle a pu avoir lieu par les cols de basse altitude situés en aval du bassin du Vénéon, et d’étayer sa démonstration par la découverte des bergers.

Si une crête est vraiment capable de s’opposer par son altitude élevée aux passages des diaspores, la théorie de Fourchy aurait un meilleur support dans la description des stations de Larix (porte-graines) observées dans la vallée du Vénéon du 18e siècle à nos jours. Par ailleurs, l’attention sur la précarité des déterminations hâtives : » quelques souches très rares et très anciennes, où l’on a voulu voir du mélèze… ». J’ai personnellement interrogé certains bergers (ayant plusieurs années d’expérience de l’Oisans), qui m’ont donné plusieurs déterminations : mélèzes, pin, sapin, pour le même bois découvert par eux, postérieurement à la découverte citée par Fourchy dans la tourbière de la Muzelle.

III — Pâturage et exploitation de la tourbe
On ne connaît pas de documents datant l’origine ni de la bergerie ni de l’exploitation de la tourbe à la Muzelle.
– le pacage est un de ceux auquel on attribue une bonne qualité, car les pelouses sont en partie sur un terrain liasique (Arbos, 1922), mais, d’après certains bergers, il est dangereux. Selon Arbos (1922), la transhumance originaire de Provence remonte au Moyen Âge et c’est le (méfait du pâturage) qui explique le déboisement de la vallée du Vénéon : (la zone pastorale a usurpé sur la forêt). En certains endroits de la vallée (le Carrelet de la Bérarde), il y subsiste actuellement une forêt d’altitude là où la toponymie du Moyen Âge indiquerait que les parcours étaient interdits (les Bans, Allix 1929b). À certaines époques, par exemple, en 1443, défense est faite aux étrangers de faire paître en Oisans (Cortés, 1926). Mais généralement le pâturage est autorisé et taxé de différentes manières. Le texte le plus ancien en témoignant remonterait à 1232 (Fournier 1900).
– L’exploitation de la tourbe semble ancienne, mais les documents historiques qui attestent de ses origines sont encore plus rares, car elle semble n’avoir jamais donné lieu ni à conflit, ni à taxation. En outre, sans raison évidente, les historiens qui ont étudié l’Oisans ne se sont pas intéressés à cette pratique : des textes existent peut-être qu’ils n’ont pas jugé utile de publier.
Les premiers documents concernant l’Oisans remontent à 1428 (Allix 1929 b, Rousset 1977) ou 1450 (Sclafert, 1926) : on brûle à La Grave de la (terre fortement desséchée) qui ne peut être que de la tourbe (l’humus brut des rankers n’aurait pas besoin d’être fortement desséché). Au 17e siècle (Blanchard 1915 et Gadoud 1917), on brûle à Villard d’Arène (des gazons et de la fiente de vache) : Arbos (1922) précise pour 1700 qu’il s’agit de (gazon de terre), ce qui semblerait également désigner la tourbe.

Le vocable « tourbe » n’apparaît qu’au 18e siècle. Dhellancourt (1785 in Guillemin 1892) observe qu’on (extrais de la tourbe) à Huez. Villars (vers 1783 ? in Dausse 1834) aurait observé au Grand Plan du Mont-de-Lans des troncs d’arbres, ce qui signifie que les tourbières étaient alors exploitées. Au 19e siècle, la tourbe est exploitée à Brandes (Huez) (Roussillon 1846) comme « combustible » (Roussillon 1854) ; et (Bonnier (1884) trouve du sapin dans les tourbières d’Huez, Bonnier et De Layens chauffent leur chalet du plateau d’Emparis avec de la tourbe (Allemand Martin 1934). La tourbe de Brandes est toujours exploitée à la charnière du 20e siècle (Muller 1899 et 1901) et en 1929, Allix (1929a) note qu’on brûle encore la tourbe dans les chalets de Vaujany.
L’utilisation du fumier comme combustible existe encore de nos jours, par exemple à Besse. Mais l’exploitation de la tourbe semble disparaître. Très récemment, on en a extrait en rive gauche de la Selle inférieure de la Pisse de Cuculet pour doubler un mur d’une cabane à la bergerie de la Fée à Mont-de-Lans. La tourbière de la Muzelle semble donc être la dernière exploitation contemporaine en Oisans et le maintien de cette activité traditionnelle devrait pouvoir être favorisé en bon accord avec la politique des Parcs Nationaux.

IV — Études récentes de la tourbière
Dans l’optique des recherches de Edouard (1978), j’ai entrepris l’étude palynologique des sédiments de la cavité Edouard (1979, Couteaux, 1981). De nombreux sondages ont permis de profiler la cavité. La plus grande épaisseur des sédiments meubles est de 7,36 m. En fait, la profondeur exacte de la cavité de surcreusement reste inconnue, car de la moraine tapisse le fond est limite la pénétration des sondes.
Le sédiment n’est tourbeux que près de la surface. En profondeur s’observent des gyttja (un dépôt lacustre organo-minéral formant une boue riche en matière organique ayant la consistance d’un gel), véritable purée d’algues. Desmidiées (ordre de micro-algues vertes) plus ou moins chargée en fraction minérale, qui recouvrent des limons sableux, des argiles, des argiles varvées (relatif à un dépôt de vase) glaciaires. Tous ces sédiments sont plus ou moins riches en grains de pollen et une biostratigraphie détaillée couvrant environ 14 millénaires a été établie sur la base de neuf diagrammes polliniques (ce qui implique la détermination de plus de 100 000 grains de pollen).
Les sédiments témoignent des fluctuations du front du glacier de la Muzelle qui recouvrait encore le site à la fin du Pléni-Würm B. Le recul du glacier dégage un lac pro-glaciaire pendant le Dryas inférieur.
Diverses positions du glacier sont repérées. Au Dryas supérieur, comme cela se manifeste sur l’ensemble de l’Arc Alpin, le glacier interrompt son mouvement de recul, accuse une crue significative et met donc en place à l’est de la tourbière une série de cordons morainiques frontaux, dont subsistent de nos jours des témoins résiduels spectaculaires. Durant l’Holocène, le glacier recule jusqu’à sa position actuelle.
Le très riche contenu paléobotanique permet de suivre l’évolution locale et régionale de la végétation depuis les steppes froides à végétation très éparse du début du Tardiglaciaire jusqu’au paysage pastoral actuel. Plusieurs stades forestiers sont notés : une forêt de Pinus à l’Allerod, une forêt de Abies durant l’Atlantique. L’éclaircissement de la forêt précède l’action de l’homme. L’introduction de Picea dans la vallée du Vénéon est très récente, de l’ordre du millénaire. Aucun indice d’une présence de Larix n’est décelé.
En conclusion, l’information paléobotanique découlant des analyses polliniques des sédiments de la tourbière de la Muzelle s’est avérée d’un intérêt dépassant largement les préoccupations d’ordre glaciologiques. Or, rien que sur ce point de vue limité, le site de la Muzelle a donné des précisions sur la chronologie du déglacement, uniques dans l’ensemble des Alpes françaises. En phytogéographie, la reconstitution de la dynamique réelle de la végétation permet de repenser certaines notions d’étagement, de Séries et de limites supérieures de la forêt, basées jusqu’ici sur trop d’idées purement hypothétiques.
Il importe donc que cette source unique de documentation ne soit pas détruite par une exploitation abusive.

V — Propositions en vue d’une protection de la tourbière.
Les recherches pollenanalytiques menées sur la tourbière de la Muzelle ont montré l’intérêt exceptionnel de ce site : 14 000 ans de l’histoire de la végétation y sont consignés, permettant de suivre l’arrivée successive des grands types de formations forestières dans la région, de préciser les oscillations des étages de végétation avec le temps en fonction des vicissitudes du climat, de localiser une série de fronts glaciaires anciens du glacier de la Muzelle et enfin de dater un important complexe morainique, et ce pour la première fois dans les Alpes françaises.
La partie supérieure des sédiments est déjà fortement altérée par l’exploitation de la tourbe pour les besoins de chauffage de la bergerie. La plus grande partie de la surface de la tourbière correspond à une aire de régénération et la documentation pollinique subboréale et subatlantique est presque entièrement détruite. Entre les fosses d’exploitation restent d’étroites bandes de tourbe intacte difficile à différencier de la tourbe de régénération.
La récolte de combustible par les bergers constitue une pratique traditionnelle, presque un droit établi par prescription et l’hypothèse de ne pas la supprimer brutalement et arbitrairement doit être sérieusement envisagée.
Pour cela nous proposons que l’exploitation soit interdite sur la moitié aval de la tourbière comprenant les deux zones d’exutoires et correspondant à la partie la plus profonde et la plus intéressante.
Dans cette zone, qui serait discrètement délimitée sur le terrain de façon à être reconnue sans équivoque, sans pour autant altérer la physionomie du site, l’exploitation de la tourbe cesserait définitivement et irrévocablement. La hauteur de la nappe phréatique se maintiendrait d’elle-même à un niveau correct par l’édification de la tourbe. Le maintien du niveau de la nappe phréatique est primordial. En effet, actuellement, la densité de l’exploitation et l’existence de fosses près de l’exutoire sud rabattent la nappe et provoque un tassement de l’ensemble de la surface de la tourbière, ce qui conduit à altérer les sédiments résiduels et à limiter dangereusement pour l’avenir la régénération de la tourbe.
L’exploitation dans la partie amont de la tourbière serait autorisée sous réserve de ne pas affecter chaque année plus de 16 m² en surface et ne pas descendre au delà de 1,5 m. de profondeur.
À partir de l’année de mise en application du règlement d’exploitation, un piquetage de chaque fosse d’exploitation annuelle devra être mis en place et devra permettre de retrouver facilement et sans ambiguïté sur le terrain l’année d’exploitation de chaque fosse : ceci afin de permettre l’étude écologique dynamique des groupements végétaux de régénération et des zoocénoses correspondantes. Les processus de restauration de la tourbe, encore mal connus, sont en effet du plus haut intérêt et une telle réalisation permettra l’étude scientifique de la dynamique des communautés végétales et animales et des variations de l’intensité de ces processus dans le temps.
La mise en réserve ainsi conçue ménage, et enrichit même, le patrimoine scientifique du parc National des Écrins, sans porter atteinte aux intérêts légitimes, devenu imprescriptibles, des bergers.
Un champ d’études permanent et diversifié d’une grande valeur serait ainsi créé, tandis qu’un capital d’archives d’une exceptionnelle rareté serait mis à l’abri des dommages qui altèrent la conservation depuis longtemps.
En conclusion, nous émettons le vœu que la Direction des Parcs et les pouvoirs communaux et départementaux protègent au plus vite le site de la tourbière de la Muzelle suivant le plan proposé. Il appartiendra aux responsables de déterminer la meilleure formule de protection, soit par publication d’arrêtés d’application internes au Parc, soit par création d’une réserve naturelle intégrale. Chaque formule présente avantages et inconvénients, certaines interfèrent avec des problèmes connexes (pâturages).
Les problèmes de protection de la tourbière de la Muzelle ne sont pas exclusifs à la tourbière de la Muzelle… Il existe dans le département de l’Isère, d’autres zones humides qui méritent différents degrés de protection. En 1976, à la demande du Minitère de la Qualité de la Vie, un inventaire des zones humides a été établi pour onze départements du sud-est de la France. Un coefficient d’intérêt scientifique a été établi. Il est évident que ce type de recherche devrait être étendu au département de l’Isère en attendant de l’être à la France entière.

Michel Couteaux
Colloque de Chamonix 21/25 octobre 1981

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