LA GRAVE ET LE LAUTARET
Source : Retronews,
Les Alpes illustrées, 12 oct. 1899, p. 4/8
Sur le même sujet :
– Autour du Lautaret
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La Grave et le Lautaret.
Nous empruntons au numéro d’octobre de l’intéressante Berne Alpine, que publie mensuellement la Section lyonnaise du C.A.F., le récit d’une course d’hiver dans les Alpes, qui sera bientôt de grande actualité, dans un mois ou deux, en mulet, les alpinistes pourront se laisser tenter par de semblables exploits ; nous les engageons vivement à ne pas résister. Nous avons dit maintes fois ici combien les Alpes sont attrayantes pendant la saison glacée. Elles étonnent ceux mêmes qui les connaissent le mieux pour les avoir courues durant l’été, d’autre part, et la prudence dont le touriste ne doit à aucun moment se départir garantit de tout danger.
En terminant. M. H. Queyras appelle l’attention sur un point que nous prions la direction de la Compagnie P.L.M. d’étudier avec bienveillance. « Un train, dit-il, part à midi de Briançon pour arriver à Lyon à une heure du matin ! C’est là le point noir du voyage. » Treize heures pour aller de Briançon à Lyon, c’est-à-dire dire environ cinq heures de plus que pour aller de Lyon à Paris, n’est-ce pas un peu excessif ? La puissante Compagnie P.L.M. consent chaque année des sacrifices importants pour appeler le touriste dans la région dauphinoise ; tous ceux qui font effort dans le même sens lui en savent gré, mais elle ferait plus encore si elle voulait bien remanier son horaire et accélérer la marche de ses trains de façon à réduire la durée des parcours.
M.-R.
« Voulez-vous partir ce soir avec nous ? me demandait, le 24 décembre au matin, un excellent ami, célèbre franchisseur de cols… à bicyclette. — Pour aller où ? — Pour passer le Lautaret et le Galibier. — Pour Noël ? — Pour Noël, avec la neige, avec l’épaisse neige qui doit couvrir en ce moment les routes et les chemins de montagne. — Mais, oui. » Et, dans mon imagination d’alpiniste en herbe, j’entrevoyais les immenses paquets de neige, les terribles avalanches glissant le long des pentes, le vent glacé qui filtre au-dessus des cimes et court le long des vallées, piquant les doigts et le visage comme de petites flèches bien aiguisées. Et Tartarin-Sancho murmure à l’oreille de Tartarin-Quichotte : « Demeure au coin de ton feu, les pieds sur les chenets, dans ta chambre bien chaude, alors qu’au-dehors tintent les cloches et que rôtit pour toi la bonne oie de Noël. » Mais Quichotte est le plus fort, il laisse les pantoufles et le coin du feu pour aller dans les grandes vallées respirer l’air pur et admirer la grande nature hivernale.
C’est ce qui fait que le soir, nous parlons pour le Dauphiné.
La nuit est froide, et, pendant que nous rêvons au lendemain, à la course projetée, le train roule et arrive dans la vallée de l’Isère, au pied des escarpements rocheux du Casque de Néron, il traverse le pont de fer qui franchit la rivière, et nous sommes à Grenoble un peu avant minuit. La ville veille ; c’est Noël qui commence, Noël qui brille à travers les vitres des maisons et dans l’étincellement des étoiles, Noël qui chante avec les cloches argentines dont les gais carillons nous parviennent des églises de Saint-Louis et de la Cathédrale.
En arrivant dans la cour de la gare, nous trouvons le sol recouvert d’une légère couche blanche et nous songeons qu’il doit y en avoir bien davantage là-haut, dans la montagne. Un Grenoblois, des mieux informés, m’annonce que la Grave est enfouie sous des monceaux de neige et qu’il sera impossible d’y arriver sans courir de grands dangers, avalanches, tourmentes de neige, etc. Il conseille de demeurer à Grenoble au lieu d’aller courir les risques d’une si terrible expédition.
Je fais part de cette observation à mes trois camarades et nous décidons d’un commun accord de poursuivre notre roule, persuadés que la Grave n’est pas le pôle Nord et que nous ne serons pas de nouveaux Nansen.
Par le premier train du matin, nous partons pour Vizille, où nous arrivons bientôt.
Le soleil se lève dans un beau ciel sans nuages ; voici le tramway qui doit nous conduire à Bourg-d’Oisans.
Quoique le froid soit très vif, la superbe vallée de la Romanche nous invite à la contempler, et, bien installés sur la plate-forme arrière du tramway, ainsi garantis du vent, nous pouvons admirer le paysage qui se déroule sous nos yeux comme un panorama mouvant.
Nous passons successivement le Péage de Vizille, au pied du massif de Taillefer. Puis nous sommes dans la gorge de Livet, à Gavet et à Rioupéroux, avec ses usines. Cette vallée de la Romanche voit de jour en jour augmenter le nombre des établissements industriels qui s’y installent pour trouver la force hydraulique. Dans quelques années, ces pays de montagnes seront des centres populeux, des cités naîtront dans ces régions, et le bruit de la grande ruche s’élèvera là où tout semblait fait uniquement pour l’admiration des peintres et des poètes. Plus loin, c’est Livet ; à gauche les torrents descendent de la grande et de la petite Voudaine [SIC] ; à droite ce sont les pentes raides du Cornillon. Puis, tout d’un coup, apparaissent les Grandes-Rousses toutes blanches sous leur manteau d’hiver ; enfin, les Sables.
L’hiver a jeté une note curieuse sur toute cette campagne que nous venons de traverser. La neige blanchit les branches des sapins et les rochers sont saupoudrés de blanc ; la Romanche roule ses eaux claires, bordées de glace, et tout a un charme puissant, saisissant. Il y a de la pureté dans cette nature qui est prise, enserrée dans l’étreinte des brises et de la gelée ; l’air est sec et les détails se détachent dans cette atmosphère si limpide.
Nous sommes alors dans la jolie plaine de Bourg-d’Oisans, au pied de Belledonne et des Rousses, à l’entrée de cette magnifique vallée de la Romanche et de celle non moins imposante du Vénéon ; nous suivons la route toute droite et nous arrivons à Bourg-d’Oisans.
Je fais acquisition d’une paire de molletières, car, dans mon ignorance de la montagne, je n’avais rien pour me garantir les jambes contre la neige et contre le froid. En un mot, j’étais aussi mal équipé que possible. Quand je songe au sac énorme que j’emporte actuellement en course, je me demande comment j’ai pu m’embarquer, peu de temps auparavant, en si simple équipage. Certainement, je m’apercevais un peu tard de cette négligence, mais tout est relatif, et, le plaisir étant nouveau, un peu de peine ne saurait le gâter.
La plaine qui s’étend autour du Bourg est couverte de neige, aussi faisons-nous fréter un traîneau pour nous conduire jusqu’au pont Saint-Guillerme ; le parcours rapide nous semble charmant par cette belle journée de décembre.
Nous voilà donc au bas de la montée des Commères, quittant le traîneau pour aller jusqu’à la Grave. Le temps de prendre quelques clichés et nous nous mettons en route joyeusement, gaillardement. Le chemin est très glissant, il fait froid, nous marchons vite et nous nous réchauffons aisément.
Le chemin se poursuit. Nous admirons les superbes stalactites de glace qui pendent des rochers, longs cierges ou superbes cascades.
La gorge dans laquelle coule la Romanche est profondément encaissée entre d’immenses rochers qui soutiennent à droite les pentes qui vont à l’Alpe de Venosc et sur lesquels passe le chemin qui conduit à Mont de Lans. La route circule taillée dans le roc, dominant le torrent qui roule furieusement ses eaux. Nous sommes rejoints par le traîneau qui fait le courrier de la Grave et que nous prendrons au village, car nous sommes décidément très enthousiastes de ce genre de véhicule. Un de nos amis, aussi vaillant marcheur qu’il est excellent photographe, préférera continuer seul la route à pied pour prendre en chemin quelques bons clichés, et aussi peut-être un peu, pour faire honte à notre douce paresse. Mais le traîneau glisse si gentiment sur la neige, il est tellement agréable de se laisser emporter sur cette blanche nappe, sans cahots, sans à-coup, et le plaisir éprouvé fait un instant oublier que le froid est vif et que l’immobilité aura vite fait de nous glacer.
Nous traversons le tunnel de l’Infernet, tout noir avec des échappées de lumière blanche. Puis voici le Fréney [SIC] enseveli sous la neige.
On pénètre alors dans la vraie montagne, les immenses parois de rochers se dressent de chaque côté de la route, les franges de glace ornent le haut de la pente de droite formant le rebord du glacier du Mont de Lans.
La vallée prend un aspect de plus en plus hivernal. Les cascades qui se succèdent le long du chemin sont immobilisées par les gelées ; le torrent roule sous des ponts de glace, et la neige plus épaisse tapisse tout autour de nous.
Des avalanches se sont détachées des flancs des montagnes et ont roulé mugissantes jusqu’au torrent. Près de la route, l’une d’elles, descendue des pentes du Bateau, a amené une pression d’air telle, que des arbres énormes sur les bords de la Romanche ont été déracinés et transportés à une certaine distance. Nous remarquons de temps à autre des traces sur la neige ; le conducteur du traîneau nous apprend que ce sont des renards et des lièvres qui ont passé par là ; ces pauvres animaux vont quelquefois très loin à la recherche d’une maigre pitance.
Je n’entreprendrai pas de dire le nom des hameaux traversés ou des monts côtoyés ; cette route est trop connue. Mais ce que je puis dire, c’est que l’hiver a marqué le tableau d’une teinte qui frappe, qui émotionne et qui donne à tout une grandeur et une farouche beauté. Mes amis, qui avaient fait le même chemin en juillet, sont étonnés de la différence qu’ils trouvent entre le paysage d’hiver et celui de l’été. Ce dernier, coloré, chaud et vibrant, donne l’impression de la vie, du mouvement, de la chaleur, alors que maintenant, c’est la mort, le silence, le froid ; mais c’est aussi l’impressionnant spectacle du grand deuil que la nature, pure et idéalement belle, porte en blanc.
En chemin, nous sommes obligés de quitter quelques instants le traîneau, car le froid est vif, nos pieds se gèlent, malgré la paille dans laquelle ils se blottissent, et il faut un peu d’exercice pour ramener la circulation du sang. Enfin, après avoir réintégré notre place dans notre somptueux carrosse, nous sommes bientôt en vue de la Grave qui nous apparaît, comme un décor, avec ses toits tout blancs et ses petites maisonnettes perchées sur les bords de la route. Mais la nuit sera bientôt là et nous distinguons à peine la Meije et ses glaciers qui descendent brusquement dans la vallée.
À la Grave, l’hôtel Juge nous offre un grand feu qui nous ranime, et un bon sommeil réparateur termine celte première journée, avec des rêves tout blancs comme la nature d’hiver.
Le lendemain, au réveil, il fait jour, le soleil jette déjà une teinte rose. Je cours ouvrir la fenêtre toute grande et j’ai devant les yeux le tableau le plus admirable : la Meije, le Bateau sont là, dressant leurs murailles de rochers et leurs coulées de glaciers. Je reste longtemps à les contempler malgré le froid : le thermomètre marque 8 degrés au-dessous de zéro. Je recommande tout particulièrement aux personnes frileuses d’aller voir la Meije en hiver : l’enthousiasme qui se manifeste devant ce beau spectacle est suffisant pour garantir contre les morsures du froid le plus vif. Voilà un combustible qui, s’il n’est, pas pratique, est tout au moins agréable à consommer. La terrible montagne m’apparaît recouverte de son manteau blanc. Les glaces bleues se montrent en coupe dans l’amas de neige ; les rochers sont semés de poudre et toutes leurs anfractuosités se dessinent devant les yeux émerveillés. Dans la vallée, de quelque côté que l’œil se porte, c’est partout l’épais tapis, mais le regard revient toujours vers la Meije et l’on se sent pris du désir d’escalader ses flancs immenses.
Nous sommes bientôt en roule pour le Lautaret, et, canne en main, nous suivons la trace des traîneaux. Voici d’abord le tunnel de la Grave et le pont de Maurian, et continuant notre chemin, nous arrivons à Villard-d’Arêne. Le village semble désert. Cependant, après un moment, quelques habitants nous entourent et se demandent ce que viennent faire des étrangers chez eux à cette époque de l’année.
Nous continuons la route et enfonçons consciencieusement, car nous ne sommes pas munis de raquettes, et le vent de neige a par intervalles, amoncelé de telles quantités que l’on perd pied. Un spectacle curieux vient attirer notre attention : depuis un instant, les montagnes au-dessus de nous, et en particulier le Pic de l’Homme, étaient entourées d’une vapeur qui semblait sortir de leurs lianes. J’étais très intrigué de voir ce phénomène bizarre, les montagnes qui fument en hiver. C’était tout simplement la tourmente qui, soufflant sur les hauteurs, soulevait, la neige en poussière fine et la faisait tourbillonner, auréolant les monts d’un nimbe de vermeil.
Mais nous nous rapprochons de l’hospice du Lautaret ; pour aller plus vite, nous quittons la route et nous coupons droit à travers un champ de neige où nous nous enfonçons jusqu’au cou ; le tapis est tellement mou que nous croyons un instant disparaître complètement. Enfin, nous touchons au seuil de l’hospice, au point culminant de noire roule, à 2,075 mètres d’altitude, et bientôt un bon feu de bois pétille dans l’âtre et nous communique sa bienfaisante chaleur.
Au-dehors, le vent souille et la tourmente gronde. De l’aspect riant, des mille fleurs qui émaillent les prairies du Lautaret en été, il ne reste rien ; partout la neige couvre d’hermine le sol glacé. Devant nous, en dessous de nous, de tous côtés, l’œil se repose sur une nappe éblouissante. Plus de détails dans le paysage, la teinte est uniforme ; mais elle est tant éclatante et si pure que le tableau n’y perd rien de sa grandeur.
Pendant qu’on nous prépare un véhicule, je sors pour admirer le paysage, lorsque tout à coup le son d’un piano frappe mon oreille avec l’air d’une danse à la mode. Oh ! cette musique dans ce grand calme, ce report de la pensée de cette grande solitude au tumulte de la vie mondaine, celle nature hivernale et cette vision des salons illuminés : tout cela fait une impression profonde et sentie bien vivement du bien-être moral que l’on éprouve dans la haute montagne, dans la fête solennelle de la nature, alors que le vent chante la carotte dans les grands sapins et que les petits nuages valsent en s’accrochant aux pentes des grands monts.
Mais tout est prêt, et, chaudement enveloppés dans nos pèlerines et nos châles, nous parlons en saluant le Lautaret de hourras enthousiastes. Un bon chien de la Brie, aux longs poils, suit le traîneau et viendra avec nous jusqu’à Briançon.
La descente s’effectue rapide, nous glissons sur la neige avec vitesse, emportés comme dans une féerie sur les pentes ; nous dépassons bientôt l’embranchement de la route du Galibier qui s’élève là, jalonnée par les poteaux télégraphiques dont l’extrémité seule est visible. À cet endroit, le vent soulève la neige et la fait tourbillonner en folles sarabandes, et au milieu de la tourmente, un être humain, un modeste cantonnier travaille à entretenir la trace du chemin : artisan de la route, il demeure là dans sa petite maisonnette entourée par les avalanches, il vit simple dans cet immense désert. Songeons un peu, quand nous sommes au coin du feu, à ces braves gens qui sont là-haut, humbles ouvriers de la montagne.
La course continue ; suspendus sur des pentes, contournant des courbes, nous passons sur les lianes des rochers, au-dessus des tunnels, dont la neige a complètement obstrué les entrées ; des avalanches ont amené des paquets énormes devant les ouvertures de ces souterrains.
Au fond, dans la vallée, une maison semble dormir ensevelie ; elle est pourtant habitée, et, pendant les longs mois d’hiver, des êtres vivants demeurent là dans un demi-tombeau. C’est, paraît-il, la seule oraison habitée en hiver dans la haute vallée.
Nous passons le Lauzet, et, laissant ensuite le Casset à droite, nous arrivons enfin au Monétier, où nous trouvons un peu de chaleur dans une salle d’auberge ; après un moment d’arrêt, nous reparlons.
La vie semble reprendre à mesure que nous descendons, nous croisons des traîneaux qui transportent des provisions ou qui font le service des fruitières ou fromageries des environs de Briançon ; pour les laisser passer, nos chevaux sortent de la trace et s’enfoncent dans la neige jusqu’au poitrail ; d’un magnifique effort, ils se soulèvent et se remettent sur le chemin.
À l’entrée d’un village, le cheval île flèche s’abat sur le sol glacé, mais se relève, et nous arrivons enfin à Briançon, où nous passons la nuit et la matinée du lendemain. Un train part à midi de Briançon pour arriver à Lyon à une heure du malin. C’est là, évidemment, le point noir du voyage. Mais que de bons souvenirs évoquent ces trois journées d’hiver et quel bien moral et physique ne ressent-on pas dans ces courses ravissantes au grand pays des Alpes !
H. Queyras.

