LES CROQUEMITAINES DE L’OISANS

Cliquez-moi !
Le Croquemitaine Ra-Z-Érode

Source : Joisten Alice, Abry Christian.
Les croquemitaines en Dauphiné et Savoie :
l’enquête Charles Joisten.
dans Le Monde alpin et rhodanien. Revue régionale d’ethnologie, n°2-4/1998.
Les croquemitaines. Faire peur et éduquer. pp. 21-56

Sur le même sujet : La légende de Barbe-à-poux

Les croquemitaines de l’Oisans


Autrefois, en Oisans, pour dissuader les enfants d’accompagner leurs parents lors de leur première descente à la foire du Bourg-d’Oisans, on leur faisait croire qu’une « vieille », recluse, les attendait, et qu’ils devraient embrasser son derrière tout sale.

Cette « vieille », figure bien connue du folklore local, présente dans de nombreux témoignages recueillis par Charles Joisten, doit être classée, parmi les êtres fantastiques, dans la famille des croquemitaines.


Les croquemitaines sont une catégorie très vaste, aux figures et formes aussi diverses que variées, s’adaptant selon le besoin de la mise en scène ou de la mise en garde à transmettre, que ce soit à de très jeunes enfants, à des adolescents ou à des adultes.

En Oisans et plus généralement dans les Alpes, le croquemitaine dépasse très largement la simple représentation d’une créature presque toujours effrayante des contes pour enfants. Il est l’un des piliers des « récits de mise en garde », destinés à prévenir tout comportement inadapté de l’enfant.

Son rôle est double :

  • Les protéger contre les dangers physiques omniprésents dans son environnement proche, tels que les précipices, les torrents, les animaux sauvages, les étrangers, mais aussi les éduquer,
  • Leur apprendre les bonnes manières et, plus généralement, l’obéissance à toute demande d’autorité formulée dans le cadre d’une vie sociale et communautaire.

L’origine de « Croquemitaine »

Édouard Brasey, romancier et conteur français, donne cette définition : le mot croquemitaine date de 1820 ; il est forgé sur le verbe « croquer » et le substantif « mitaine », qui dérive de l’ancien français mite, qui veut dire chat. Cette catégorie d’ogres « mange-chat » semble avoir pour fonction unique d’épouvanter les enfants et les mettre en garde contre les dangers.

Pour Charles Joisten, en Oisans et dans les Hautes-Alpes, le mot repose sur une étymologie populaire liée à la fonction de capture, littéralement, l’origine du nom « croquemitaine » signifie « le croc ou le crochet qui attrape la mitaine, la petite main de l’enfant ». Cette simple idée étant bien suffisante pour contrôler un enfant grâce à l’activation d’un garde-fou construit par son imagination fertile, dont le résultat forme une barrière invisible, un obstacle difficilement surmontable qu’il aura lui-même créé de ses propres peurs et de ses angoisses.

Ainsi, l’évocation du croquemitaine, bien qu’extrêmement variée avec les personnages qu’elle met en situation, est souvent purement nominale, sans réelle précision. Une description vague, laissant toute sa place à l’imaginaire de l’enfant, qui prendra le relais et comblera les vides du récit par ses propres angoisses, créant ainsi la représentation terrifiante qui lui correspond le mieux, une représentation faite sur mesure.

Dans quelques cas plus rares, des précisions ou des accessoires (grelots, imitation, outils…) seront ajoutés au récit, éléments indispensables pour une mise en scène qui doit s’ancrer dans le réel, à un lieu, ou une personnalité identifiable, afin de rendre plus crédible l’histoire et renforcer encore l’existence de ces êtres fantastiques* auprès des plus jeunes. Ces artifices particuliers sont souvent en corrélation avec les croquemitaines décrits par Joisten comme « cérémoniels », c’est-à-dire qu’ils sont rattachés à un événement ou un rite de passage précis.

Dans tous les cas, ces êtres imaginaires avaient une fonction précise : pallier l’impossibilité d’une surveillance constante des parents à une époque où la vie était rythmée par la lumière du jour et où les activités, principalement agricoles, avaient pour cadre un environnement hostile aux multiples dangers à l’extérieur de la maison.

Aujourd’hui, en Oisans, ces êtres fantastiques s’effacent, gommés par la rationalisation moderne, dont les seules traces sont les nombreux travaux et publications de Charles Joisten, qu’il a collectés durant sa vie parmi ce patrimoine oral séculaire.


Entre superstition et folklore, selon les âges, le croquemitaine évoluait, accompagnant toutes les générations, de la petite enfance à l’adulte.

Les plus jeunes, entre zéro et trois ans, découvraient le « Babo » ou « Barbaou », qui perdure encore aujourd’hui sous une autre forme, puisqu’il correspond au jeu du « faire coucou » à un enfant en dissimulant son visage derrière ses mains, puis en les ouvrant pour « faire coucou ». Autrefois, on disait « Babo ».

Ce jeu, où l’on se cache le visage face au nourrisson, pour provoquer une angoisse passagère, puis de le faire réapparaître pour le rassurer, participe à la construction du développement psychologique et cognitif du très jeune enfant, pour qui ce qui disparaît de sa vue cesse d’exister. En masquant son visage derrière ses mains, puis en le faisant réapparaître brusquement, l’enfant comprend que les personnes et les objets sont dissociés de lui, qu’ils continuent d’exister même lorsqu’ils sont invisibles ou qu’il ne les voit plus.

Le croquemitaine « Babo » s’inscrit donc dans le début de la perception de la permanence de l’objet. Pour lui, désormais, la mère (ou toute autre personne se prêtant au jeu) existe toujours, même quand il ne la distingue plus et qu’elle est en dehors de son champ de vision. « Babo » contribue à cette évolution de l’enfant. Au fur et à mesure, l’enfant passe de l’angoisse à la crainte, puis à la surprise, pour finalement écarter lui-même les mains du visage du « Babo », renversant sa peur par un éclat de rire.

Un autre déclencheur pour le nourrisson active sa réactance face aux visages inconnus, ce qui est la démonstration d’une distinction entre les figures familières et étrangères. L’apprentissage s’accentue par le décodage du visage, qui, par son expression, transmet son intention, bonne ou mauvaise, à l’égard de l’enfant.

Dans le sillage de cet apprentissage, c’est vers huit mois, qu’accompagnant ces premières angoisses, le nourrisson montre des comportements de timidité, de fierté, de colère, suggérant la construction d’une personnalité, d’une conscience naissante et de son identité.

Le jeu coïncide également avec une phase de développement avec l’apparition du babillage (vers sept – huit mois), lorsque l’enfant produit les sons : ba, bi, bu, be…, en observant les mouvements accentués du visage et de la bouche de l’adulte faisant « Babo ». Mouvements labiaux accentués par le jeu du croquemitaine.

Ce rituel, en plusieurs étapes, est important – on peut même dire crucial –, pour le nourrisson ; il s’agit d’apprendre à se dissocier des autres, à surmonter ses angoisses, de commencer à se construire une personnalité et d’acquérir les rudiments du langage.

Ainsi, par ces apprentissages, le « Babo » peut être considéré comme le premier croquemitaine des enfants.


À partir de trois ans, la galerie des croquemitaines s’enrichit, chaque garde-fou ayant sa fonction spécifique.

La Sarigue d’Huez est une vilaine bête vivant dans les bois et forêts. Elle a deux bouches positionnées l’une sur l’autre, et sur chaque flanc, deux poches assez larges pour y glisser un enfant égaré, éloigné du chemin. Une fois ses poches remplies, elle repartait dans la forêt pour manger les enfants.

Ici, la mise en garde est claire : ne pas aller dans la forêt, même à deux, ne pas s’écarter du chemin, ne pas désobéir.

Par sa description simple, sans détail, mais très visuelle, le croquemitaine dispose de tous les attributs nécessaires pour provoquer la crainte dans l’imaginaire de l’enfant.

La Main Longue, au Bourg-d’Oisans, ou « man loundza » en patois de Mizoën, est un croquemitaine permanent faisant partie des « hypertrophiés de prise », selon le classement de Charles Joisten.

Le nom de ce garde-fou suffit à provoquer sa représentation mentale : une main géante qui surgit des torrents, rivières, lacs, mares, bassins, fontaines et puits, tous les lieux où l’eau est présente, qu’elle soit mouvante ou calme. Elle saisit l’enfant trop curieux, penché au-dessus de sa surface, l’entraînant dans les profondeurs.

Caractérisant ces lieux aux dangers permanents pour les jeunes enfants, l’efficacité du croquemitaine était avant tout de dissuader l’enfant de s’approcher du danger et de maintenir une distance de sécurité constante.

Ici, le garde-fou n’est pas une simple « main », mais une « main longue » : elle n’attend pas sa future victime, elle peut venir la saisir au-delà des bords ou des berges, endroits où il aurait pu se supposer en sécurité.

La description simple, mais suffisamment imagée pour que l’enfant s’en fasse une représentation mentale, construisant lui-même une image d’autant plus terrifiante qu’elle est la matérialisation de ses peurs, une barrière psychologique qu’il ne pourra pas dépasser.

N’oublions pas de mentionner les nombreux bassins, lavoirs, et autres artifices actionnés par l’eau et les retenues, existants dans tous les villages, pour souligner l’omniprésence de ce danger, justifiant l’importance de ce croquemitaine.

Un autre personnage fantastique, lié à la nuit, s’adresse aux jeunes enfants de cinq à huit ans : la Barabille de Besse, un croquemitaine qui s’empare de « ceux qui sortent la nuit ».

Il n’y a pas de description, on parle d’une « bête fabuleuse » ou d’un « animal fabuleux ». Là encore, Charles Joisten souligne que, dans le récit, la seule mention du nom suffit à installer l’angoisse chez l’enfant, qui va façonner une chimère, ce qui le conditionne beaucoup plus efficacement.

La nuit, mais aussi tous les endroits obscurs sont liés à ce garde-fou, invitant à respecter l’heure du couvre-feu, mais aussi à redoubler d’attention dans l’obscurité et au crépuscule.

Pour la même tranche d’âge, on évoquait également le Pontonnier, aussi appelé « Père Lustucru » au Bourg-d’Oisans et aux Sables, ou Pierre Barbe à Auris.

Paradoxalement, c’est le personnage le plus facilement identifiable, parce que justement, on ne l’a jamais vu. Ce croquemitaine préfigure « l’étranger », « l’inconnu », « le vagabond », celui qui ne fait pas partie de la communauté.

Nous devrions dire qu’il est doublement paradoxal, car le Pontonnier est la description même du « colporteur », qui, comme nous le savons tous, est une tradition uissane. Soulignons que ces mêmes parents qui évoquaient le Pontonnier en Oisans devenaient eux-mêmes les « pontonniers » lors de leurs tournées de colportage ailleurs en France.

Ce croquemitaine a bien d’autres noms :

  • le Bougnat, ou Monsieur Noir (désignant les charbonniers du côté de Briançon),
  • le Ramoneur (vers Gap),
  • plus généralement les Bohémiens ou Boumians, les mendiants,
  • les Pattiers ou Pataïres (pour les chiffonniers en Isère, le chiffon était utilisé, entre autre, pour la confection du papier, une industrie très présente dans notre région),
  • Niace, Matardicou, Fali-Falé

Parfois, il s’agit d’une femme, comme la Garaoude.

N’oublions pas le Père Fouettard, bien qu’il soit cérémoniel, n’apparaissant qu’au moment de Noël (traditionnellement en opposition à Saint-Nicolas au nord-est et en Belgique), est également présent dans les récits de nos régions.

Autant de désignations pour le même croquemitaine, qui se distingue par ces deux points :

  • il ne fait pas partie de la communauté,
  • il porte un attribut singulier à son épaule ou à la taille, un énorme sac, une balle, une caisse, assez grande pour y engouffrer un enfant.

Personnage bien réel par ailleurs pour le village, il dérange et alimente la rumeur. L’étranger n’a rien de rassurant. Souvent, dans les récits, on lui attribue des problèmes d’élocution, il bégaie, voire il ne parle pas la langue du pays, marquant encore plus sa différence avec la communauté.

Quoi de plus salutaire que de dire aux enfants de ne surtout pas s’approcher de ces étrangers ?

Nous notons que ce croquemitaine a un double emploi :

  • préserver, par la mise en garde de toute mauvaise rencontre,
  • imposer l’obéissance, en écoutant ses parents sous peine de sanction irrévocable.

Le Pontonnier endosse alors l’habit du croquemitaine punisseur :

  • « Si tu ne manges pas ta soupe, j’appelle le Pontonnier. »
  • « Si tu ne dors pas, le Pontonnier va venir te chercher. »

Les parents menaçant aussi de payer le Pontonnier pour qu’il vienne chercher l’enfant désobéissant, allant jusqu’à jouer la scène, rencontrant dans la vie réelle, le croquemitaine lui remettant une pièce sous les yeux terrifiés de l’enfant.

Cette mise en scène savante joue sur l’ambiguïté de la rencontre avec le personnage dans la réalité, qui avait, malgré sa réputation, la faveur des adultes louant ses menus services.

À une époque où sortir du village nécessitait une organisation et du temps, ces travailleurs itinérants étaient appréciés par la communauté comme porteurs de messages ou de petits colis qu’ils remettaient, contre une petite pièce, dans un autre village au destinataire désigné lors de leur tournée.

Le Pontonnier reflète tout le polymorphisme d’un personnage réel transformé en croquemitaine par la communauté montagnarde, en détournant ses attributs pour en faire un être fantastique redoutable.


Toujours pour les préadolescents, un autre personnage original qu’il nous faut présenter est le Bécoère, décrit à Venosc et au Bourg-d’Oisans. Il est l’archétype d’une construction imaginaire s’appuyant sur une invention.

Joisten nous explique que l’apparition de ce personnage est une déformation du « bec Auer », manchon à incandescence, procédé d’éclairage au gaz découvert en 1880. « Bécoère » traduit l’inquiétude d’une population devant une technologie qui la dépasse, propre aux grandes villes, et qu’elle ne sait pas expliquer.

Naturellement, tout ce qui ne peut pas être expliqué est craint. Ce croquemitaine s’adresse donc comme une mise en garde d’ordre sécuritaire, principalement utilisée pour empêcher les enfants de s’approcher des dangers domestiques, comme le feu, la forge, la lampe à pétrole, mais aussi les précipices.

Comme souvent pour une grande majorité des croquemitaines, le Bécoère reste volontairement peu décrit : on parle d’une « bête noire », mais sa seule invocation suffit à réveiller chez l’enfant la crainte de se brûler ou de se blesser, et à l’écarter au plus vite du danger.


Le plus illustre personnage ancré dans le folklore local est le roi Hérode. Être surnaturel, couronné d’or, capé de rouge parsemé d’étoiles, enfourchant un cheval flamboyant, brandissant un énorme couteau, il est présent dans tout l’Oisans et au-delà de ses limites.

C’est le modèle le plus abouti du croquemitaine cérémoniel, présent dans les histoires racontées entre décembre et l’Épiphanie (plus rarement le Mardi gras). Il est évoqué, nous pourrions presque dire invoqué pour imposer l’ordre, la discipline et l’attention.

De la toilette du matin à la prière du soir, en passant par la soupe qu’il faut finir… Le Roi Hérode veille, planant tel Damoclès au-dessus des têtes, prêt à « ramasser » les enfants désobéissants.

Plus funeste, il s’adresse aux adultes les soirs du 6 janvier, jour de l’Épiphanie, où il devient un présage de mort dans l’année, pour qui apercevrait son ombre ou entendrait le tintement de ses grelots.

Ce personnage haut en couleur, dont le nom varie autant que les récits : Rérode, Ra-z-érode, Roi Rode, Rode…, est décrit avec force détails :

  • un imposant cavalier, juché sur une monture écumante,
  • couverte de clochettes et de grelots,
  • traînant de lourdes chaînes de fer,
  • une voiture en feu,
  • une armoire (garde-robe), ou plus original tractant chaînes et brouette dans laquelle il n’hésite pas à jeter les enfants qui ne sont pas sages. Faisant écho au Dullahan anglais et à l’Ankou breton.

À Besse, « Le roi Hérode se promenait le soir des Rois avec une voiture pleine de feu, dans laquelle ils mettaient les enfants qu’il rencontrait. »

À Mizoën, « Le Ra-z-érode était un monsieur qui passait le soir des Rois avec une voiture tirée par un cheval dont on entendait les grelots de loin et qui ramassait les petits qui traînaient dehors. »

À Venosc, le récit se mêle au réel :

« On avait fait croire à une femme des Escallons, surnommée “la petite boiteuse”, car elle était infirme de naissance, que ses parents l’avaient laissée seule dans son berceau le soir des Rois, pendant qu’ils étaient allés manger la “pogne” (galette) chez des voisins, et que le roi Hérode était venu la prendre et avait voulu l’entraîner hors de la maison en la faisant passer par le “jaunier” (trou de la chatière de la grange), d’où son infirmité. »

Ce témoignage relate également comment, dans les communautés villageoises, une infirmité physique (boiterie, goitre, surdité, cécité…) pouvait enrichir le récit des parents, et ainsi confirmer, par l’exemple, la punition infligée par le croquemitaine à un enfant qui n’avait pas été sage.

Dans la vallée du Ferrand, Hérode était mis en scène par le village :

« Il y a une quarantaine d’années**, les jeunes gens passaient dans les rues de Mizoën, le soir du Jour des Rois, en agitant un long bâton auquel ils avaient passé toutes les sonnettes et les sonnailles (cloches du bétail) qu’ils avaient pu trouver dans le pays. On faisait croire aux enfants que c’était le Ra-z-érode qui passait. »

À Saint-Christophe-en-Oisans, l’étoile du berger donnait l’alerte, première à apparaître la nuit, elle symbolisait la lanterne du Roi Hérode, et marquait l’heure du coucher pour l’enfant.

D’autres descriptions dauphinoises racontent un roi flanqué d’une troupe :

« Le Soir des Rois passait la troupe du roi Hérode : c’étaient des cavaliers montés sur des boucs, des chèvres et des pourceaux, dont on entendait de loin les clochettes, et qui “ramassaient” les enfants. »

Ogre parmi les ogres, le roi Hérode est illustré magistralement par la diversité des récits qui lui sont consacrés, reflétant toute la richesse du folklore de l’Oisans et du Dauphiné.

Figure emblématique et première représentante des croquemitaines cérémoniels, il transforme le mythe ancestral de la « Chasse sauvage », décrivant une cohorte de spectres tonitruants, traversant les villages en un puissant levier éducatif.

Chaque hiver, ce mythe était réactivé, comme les braises, par le souffle de la communauté villageoise, dans ses mises en scène bruyantes, marquant les esprits et, à tout jamais, la mémoire des plus jeunes spectateurs.


Enfin, et pour conclure ce texte, il nous faut parler de la Chauchevieille, la Vieille, la Sorcière, croquemitaine absolue.

L’enfant, quand il n’a pas été sage, même s’il est endormi, peut être rattrapé dans son sommeil par ce croquemitaine, la « Chauche-vieille », ou la « vieille », à classer parmi les sorcières. Elle est la personnification des cauchemars ; on lui prête aussi la connaissance du sort provoquant la paralysie du sommeil.

Elle reste incontestablement la plus légitime invocation pour imposer ordre et discipline aux enfants et aux adolescents tout au long de l’année.

Vieille femme à la peau grisâtre, parcheminée, ridée et craquelée comme la pierre, portant des haillons sous un manteau puant confectionné de centaines de charognes de peaux de lapin, dont l’odeur fétide précède son arrivée. Sa bouche est un trou pourri, où une ou deux dents gigotent…

  • À Allemont, c’est une « vieille sorcière ».
  • Au Bourg-d’Oisans, elle porte un grand drap blanc, de grandes dents, et, sur son crâne, elle porte des cornes qu’elle cache sous une coiffe, cornes avec lesquelles elle attrape les enfants pour les placer sur son dos.
  • Sans vergogne, elle s’installe sur le torse de ceux qui ne dorment pas encore, ou qui ont oublié de faire leur prière avant de se coucher. Alors, elle les étouffe de son poids, provoquant une sensation de mort imminente par suffocation pour celui qui en est victime.

Aussi appelée « La Mère la Nuit », « Boulôme » ou encore « La Barbenfume », elle peut prendre plusieurs formes, mais reste majoritairement sous les traits d’une femme et par destination une sorcière.

En Oisans, on parle aussi d’une variante, la « Vieille de la première fois », ou de la « Vieille du Bourg ». Elle marque, pour les jeunes quittant leur village pour la première fois, le rituel de passage qu’il faudra accepter.

La foire du Bourg-d’Oisans est un bon prétexte à l’initiation à ce type de récit. Les parents, pour dissuader les enfants de les accompagner, faisaient croire qu’une vieille repoussante, au « derrière tout sale » ou « couvert de poix », les attend sur le chemin : « sur l’ancien chemin de Vieille-Morte », avec un rituel variant, d’un ou plusieurs baisers, jusqu’à sept, quand on vient d’Oz, baisers à poser sur son derrière tout sale.

  • À Villard-Reymond, il y a la mère boulôde,
  • À Auris, on leur dit : « Tu n’as pas peur de voir la vieille barbue toute sale ? Elle va te faire embrasser son derrière ! »
  • À Mizoën, c’est la « Vieille du Bourg ».

On trouve la « Mère de la nuit » à Villard-Reculas. La « Mare Beugnéta » de Villard-Reymond se cache derrière les tas de fumier, surgissant, brandissant une poignée de crottin, pour effrayer les enfants en leur criant « Voilà un beignet ! ».

Certaines vieilles existent en plusieurs déclinaisons dans un même village, comme c’est le cas à Auris :

  • l’une, décrite comme dévoreuse d’enfants, comme la « Barbenfome » (ou « Barbenfume »), décrite comme une ogresse barbue qui « mange les enfants »,
  • l’autre est la « mare doou vepre » (mère du soir) qui enlève les enfants la nuit.

En Oisans, on recense une multitude d’autres « mères » ou de « vieilles », qui sont des maîtresses de la peur attachées à des lieux ou à des événements précis.

Tous ces personnages de « vieilles » forment un maillage avec pour tressage la peur, incitant encore et toujours à la sécurité pour des mises en garde prescrites dans un environnement hostile où tout déplacement est potentiellement dangereux ou mortel pour l’enfant.


Ces croquemitaines jalonnent l’enfance par des règles permettant au clan familial – comprenant toutes les générations sous un même toit – et communautaire, d’imposer obéissance, entraide et respect aux plus jeunes.

Ces récits métamorphosent l’imagination en un garde-fou d’une efficacité redoutable, accompagnant les grandes étapes de la vie et de la croissance.

Entre croyances et superstitions, par ces travaux, Charles et Alice Joisten nous révèlent l’extraordinaire trésor du folklore et de la tradition des récits et contes de nos montagnes.

Charles Joisten a collecté, transcrit, expliqué et partagé dans de nombreux ouvrages l’extraordinaire richesse et l’intérêt fondamental que nous devions porter à ces contes, ces fables et récits aux êtres fantastiques.

Nous avons trop souvent une lecture et une vision erronées, trop superficielles et contemporaines de ces contes, percevant leur imaginaire comme naïf et désuet, oubliant qu’ils occupaient une fonction sociale et éducative vitale pour la communauté.

Au cœur de la « Veillée » (ou « Veillerie »), et plus particulièrement celle du dimanche réservée aux enfants, cette culture orale était transmise à dessein. L’étendue d’un univers fantastique et féerique, dont la grande variété des personnages merveilleux nous questionne et nous raconte une société qui savait, avec de simples mots, de simples récits de croquemitaines, préserver les plus faibles d’eux-mêmes et de leur impétuosité à découvrir un monde extérieur aux multiples dangers.

Là sont toute la force et la richesse des travaux remarquables de Charles et Alice Joisten.


En conclusion, je vais raconter à mon tour une histoire très personnelle de croquemitaine.

Quand j’étais jeune papa, l’heure du bain, pour ma fille, c’était toute une aventure toujours très compliquée de la faire entrer dans l’eau : soit trop chaude, soit trop froide, trop mouillée… et impossible à la faire sortir, elle aimait se baigner.

Quand l’eau de la baignoire s’évacuait, le siphon émettait un glouglou guttural très sonore, provoquant étonnement et questionnement de ma fille : « C’est quoi ce glouglou ?! », et moi de lui répondre : « C’est le Gargot des baignoires », préfigurant mon premier croquemitaine, bien avant de connaître les travaux de Charles Joisten.

Le reste de l’histoire, est à découvrir dans cette petite bande dessinée que j’ai réalisée il y a quelques années.


*Le mot « fantastique » dans la littérature désigne un phénomène irrésolu qui est à la fois 100 % surnaturel, et à la fois inexplicable par la logique du réel. C’est un terme qui repose sur le doute entretenu de *« on ne sait pas vraiment expliquer ce qui vient d’arriver »*.

**Selon la documentation, les récits ont été collectés par Charles Joisten durant plus de vingt-cinq ans, entre 1951 jusqu’au milieu des années 1970, donc quand il est indiqué dans le témoignage « Il y a une quarantaine d’années », il est fait référence aux années situées entre 1910 et 1930.

If you have found a spelling error, please, notify us by selecting that text and tap on selected text.

Ce contenu a été publié dans SANS CLASSEMENT. Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.