LE MAQUIS DE L’OISANS

Groupe de la section Pelletier, maquis de l’Oisans, 1944, source Musée de la Résistance et de la Déportation de l’Isère.

Je remercie Gérard DIONNET qui m’a fait découvrir ce texte, témoignage de la vie dans le maquis de l’Oisans.

Source Gallica : Rencontres, revue mensuelle, Cahiers France-Italie

Date d’édition : 01 avril 1945

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LA RÉSISTANCE EN OISANS
Par BENJAMIN

A PARTIR de Vizille, à 20 kilomètres de Grenoble, la route de Briançon, pénétrant dans le haut massif de l’Oisans, remonte la vallée de la Romanche jusqu’au Lautaret. Étroite, tortueuse, encaissée et sauvage, cette route, très fréquentée par les convois allemands, était un lieu rêvé pour y tendre des traquenards, organiser les embuscades et le coup fait, s’éparpiller dans les forêts, disparaître dans les rochers ou se réfugier dans les grottes et les chalets des bergers pour y attendre et préparer la prochaine occasion.

Cette topographie de prédilection fut tout de suite remarquée et mise en valeur, soit par le chef départemental de la Résistance, soit par des initiatives locales. Des camps furent constitués. Camps sommaires, bien sûr. Toujours en alerte, déménageant dès qu’une figure suspecte faisait son apparition dans la région, ravitaillés au hasard des « piquages », en violation flagrante avec les prescriptions culinaires de la Faculté et les canons de la gastronomie française, armés, quand ils l’étaient, de mignons petits revolvers à poignée de nacre, du modèle que l’on trouve parfois dans le sac des femmes jalouses, affublés d’oripeaux dignes d’un brigand des Abruzzes et chaussés, oh ! surtout chaussés, d’escarpins qui devaient avoir été vernis, d’espadrilles en plein hiver, de godillots tels qu’en ramène parfois le pêcheur au bout de sa ligne : c’étaient les « Terroristes ».

De Grenoble, cependant, les ordres arrivaient avec, parfois, de l’argent et des armes. Mais au prix de quelles difficultés, de quelles ruses ! En même temps que s’effritait la puissance allemande, la Résistance relevait la tête, s’affirmait chaque jour par un nouveau coup. C’étaient les formidables explosions des poudrières et des dépôts de munitions. C’étaient les obsèques d’un ingénieur abattu « par erreur » par les Allemands et auxquelles assistent 10.000 Grenoblois. C’était la téméraire manifestation du 11 novembre 43. C’était l’exécution quotidienne de miliciens, d’officiers allemands ou d’agents de la Gestapo.

Une menace imminente pesait sur eux ; pas une minute, une seconde de sécurité. Derrière ce volet fermé, n’y a-t-il pas une mitraillette ? Cet individu qui semble attendre quelqu’un au carrefour n’a-t-il pas un pistolet dans sa poche où sa main déjà semble se crisper ? Cette voiture qui vient ne va-t-elle pas cracher une rafale ?

Et ce fut la terreur dans Grenoble : miliciens, Gestapo, Waffen S.S. se mirent à déporter, à tuer, à rafler avec ou sans prétexte. Le couvre-feu descendit jusqu’à 19 heures, à 15 heures même, le dimanche. La vie devenait intenable.

Un brave commerçant, rentrant chez lui peu avant le couvre-feu, hâtait le pas dans la nuit, sur une avenue déserte. Une voiture, tous feux éteints, rasant lentement le trottoir, arrive à sa hauteur. Un canon de mitraillette sort de la portière ; tout à coup, une voix dans la voiture : « Fais gaffe ! c’est pas lui. » Et la voiture démarre. La mitraillette n’a pas tiré !

Terroristes ? Gestapo ? Il n’a pas posé la question.

Lorsque je reçus l’ordre de rejoindre mon « maquis », mon sac était prêt depuis près d’un an. Je le mis allègrement au dos et, quelques heures plus tard, sorti sans ennui de Grenoble, j’arpentais gaiement le petit chemin de montagne pour gagner le chalet où je devais installer mon P. C., quand, à un tournant, je me trouvais brusquement en présence d’une silhouette, originale, ma foi, mais peu avenante, qui me mit sous le nez un vieux pistolet tout rouillé, et me demanda le mot de passe. Le mot ? je ne l’avais naturellement pas ; discussion ; d’autres « bandits calabrais » sortent d’une cabane : « Accompagnez-moi ce type-là chez le capitaine ; il n’a pas le mot, c’est un milicien, ou peut-être un touriste ; en tous cas, cela nous fera un sac et une bonne paire de chaussures. »

Le capitaine en question était installé dans mon chalet : c’était le chef du secteur Vizille-Grenoble. Son « maquis » avait eu une explication véhémente avec de trop forts éléments de la Wehrmacht. Il avait jugé utile de déménager sans laisser d’adresse. Ayant apprécié la valeur de mon P. C., il l’avait occupé, annexant par la même occasion mon unique fusil-mitrailleur et mes réserves de vivres.

Comme c’était un homme du monde, il me laissa mon sac et mes chaussures.

En même temps que se poursuivaient les coups de main et les embuscades se préparait la mobilisation de la région. Nous attendions des parachutages qui ne venaient pas, et nous récupérions tous les dépôts d’armes qui avaient pu être camouflés lors de la démobilisation de l’armée de l’armistice en novembre 42.

L’un de ces dépôts était muré au fond d’un couloir du Palais de Justice de Grenoble. Une équipe se fit enfermer le soir dans le Palais, travailla toute la nuit à démurer le dépôt et mit au jour mitrailleuses, fusils, grenades, un véritable arsenal qu’un camion devait venir charger le matin, à 6 heures, dès la levée du couvre-feu. À six heures, le camion n’était pas là ; à 6 h. 30, à 7 heures, à 7 h. 30, toujours pas de camion, et quatre tonnes d’armes, d’explosifs et de munitions étaient en vrac, au milieu du couloir. Le camion à gazogène s’obstinait à ne pas vouloir démarrer. Enfin, à 7 h. 45, un autre camion arriva, sur lequel, en un temps record, fut chargé le compromettant dépôt. Une bâche et quelques sacs de pommes de terre dessus, et le précieux véhicule, avec la mine la plus innocente du monde, franchissant le barrage d’Allemands, sortit de Grenoble et s’achemina tranquillement vers l’accueil triomphal que lui réservaient les maquisards.

La pénurie des armes ne fut pas la seule difficulté que nous ayons eu à surmonter. Notre intendance improvisée fut bientôt débordée par l’afflux d’effectifs imprévus qui fuyaient l’enfer grenoblois et qu’il fallut nourrir et habiller.

Le système qui consistait à « piquer » une épicerie, un bureau de tabac ou un lot de chaussures s’avéra bientôt insuffisant. Nous en arrivâmes à prendre totalement en main le ravitaillement d’une zone que nous pûmes interdire aux incursions des Allemands et qui, dès le 15 juin, échappa à leur contrôle.

Nous annexâmes la gendarmerie, les fonctionnaires du ravitaillement, les syndics locaux, mettant à pied et remplaçant purement et simplement les réticents et les timides. Les grossistes, les cultivateurs furent astreints à de nouvelles déclarations de stocks et de bétail. Ceux qui, n’ayant cependant plus le prétexte de la présence du boche instable, ne manifestèrent pas, dans leurs déclarations, toute la sincérité désirable furent l’objet de sérieuses amendes. Nous fûmes singulièrement aidés dans nos efforts de dépistage des fraudeurs par les jalousies de village qui se manifestaient par des lettres anonymes : « Monsieur, nous disait celle-ci, le meunier vous berne. Il a planqué 500 kilos de farine dans sa grange, sous le tas de foin. » Ou bien : « Le père Baptistin a passé ses vaches en Savoie. Hier, il en a fait venir une qu’il a tuée pour le marché noir. »

Ce système, complété par de larges distributions de fonds provenant d’initiatives privées, permit, sinon d’équiper, du moins de ravitailler normalement, régulièrement, nos unités, qui étaient devenues de véritables formations militaires : compagnie, sections, camp d’instruction.

Au début de juillet, la région paraissait définitivement à l’abri de tout retour offensif allemand. La zone libérée s’étendait jusqu’au delà du Lautaret, vers Briançon, et, du côté de Grenoble, Vizille commençait à respirer librement.

Le 14 juillet, une grande manifestation eut lieu dans le Bourg-d’Oisans pavoisé et dont la population en délire, sur laquelle un pick-up déversait des torrents de musique militaire, acclama follement un défilé presque impeccable de maquisards qui, pour une fois, avaient astiqué ce qui leur tenait lieu de godillots. Un orateur, juché sur une table, nous fit entendre la voix de la République renaissante, mais peu familiarisée avec les noms africains, oublia Bir-Hakeim et, par un fâcheux lapsus, salua en le général Koenig, chef des F.F.I., le glorieux soldat de Mers-el-Kébir.

N’importe ! Toutes ces petites imperfections furent noyées dans l’allégresse générale et dans le Pernod que, pour l’occasion, les cafetiers ressortirent de leurs caves où le retenaient bloqué les édits vichyssois.

La liesse atteignit son paroxysme avec l’arrivée de 12 Américains, équipage d’un bombardier touché par la Flak au-dessus de Munich et qui était péniblement arrivé jusque dans la région, où il s’était finalement posé, un peu durement, mais sans casse pour le personnel.

Je n’insisterai pas sur la nature de l’hospitalité qui fut offerte aux aviateurs. Hommes, enfants, femmes se dépensèrent sans compter pour leur rendre le séjour agréable ; cependant que nous tentions de profiter de l’occasion pour essayer d’accélérer l’arrivée de ce fameux parachutage plusieurs fois annoncé déjà à la radio et qui ne venait toujours pas. Nous leur fîmes visiter le terrain d’aviation que, à grand renfort de travailleurs mobilisés, nous aplanissions sur un plateau à 1.500 mètres d’altitude ; et, surtout, nous organisâmes une savante mise en scène destinée à les apitoyer sur notre pénurie en armes et en équipements. Nous avions réussi à doter le groupe de combat qui leur fut présenté de 12 armes différentes, récupérées chez les chasseurs de chamois de la région : fusils, mousquetons de tous modèles et de toutes nationalités, français, Allemands, Italiens, Suisses, jusqu’à un vieux fusil Gras déniché je ne sais où ; le chef de groupe, un géant qui frisait les deux mètres, avait fièrement passé dans sa ceinture un petit revolver à poignée de nacre du modèle déjà cité plus haut.

Les Américains furent nettement impressionnés et promirent de nous venir en aide.

Mais cette atmosphère de détente et de sécurité ne devait pas être de longue durée. Bientôt, les Allemands éprouvèrent la nécessité de retrouver la liberté de leurs communications et de briser le filet qui commençait à enserrer Grenoble d’un peu trop près. Ils montèrent une grosse opération. Elle débuta par le Vercors où s’amassaient exagérément, à leur gré, armes et effectifs. Deux divisions, avec de gros moyens d’artillerie et d’aviation, eurent finalement raison des quelque 4.000 hommes qui ne pouvaient, avec leur seul armement léger, résister à d’aussi importantes formations.

Le Vercors liquidé, ce fut le tour de l’Oisans qui, après un brillant succès, le 10 août, au col du Lautaret, dut, lui aussi, s’incliner. Ne voulant pas garder groupés de gros effectifs, nous fîmes « éclater » nos compagnies, par petits groupes de 12 hommes qui, tous les deux jours, détachaient une liaison pour venir prendre les ordres au P. C. Ce P. C. était juché à 2.400 mètres d’altitude, sur un plateau dénudé, d’où une sentinelle, qui voyait venir de loin, pouvait nous garder de toute menace ennemie. Les nuits étaient bien un peu fraîches et le chalet délabré perméable aux vents coulis et à la pluie, mais la sécurité compensait l’inconfort ; et puis nous avions sous la main une inépuisable source de ravitaillement sous la forme de transhumants : quelques milliers de moutons qui bêlaient et paissaient paisiblement, insoucieux des problèmes de l’heure. Seulement, il n’y avait que des moutons, sans sel, sans pain, sans vin, sans légumes. Un Marocain de notre groupe, spécialiste en la matière, nous les accommoda de son mieux sur un tourne-broche de sa façon. Au bout de deux jours, à raison de quelque 2 kilos de mouton par jour, entre le petit déjeuner, le déjeuner et le dîner, nous avions tous le mouton en horreur. Le gigot nous restait sur l’estomac, et nous regrettions les savoureux jours sans viande du Ravitaillement général. Cette cure ovine dura neuf jours, et ce furent les Américains, débarqués dans le Midi le 15 août, qui nous libérèrent… du mouton.

Le Maquis était fini. Les F.F.I. devinrent des soldats réguliers. Nos unités, encadrées, endivisionnées, perdirent en saveur, en originalité, ce qu’elles gagnèrent en équipement, en uniformité et en valeur militaire.

On a beaucoup écrit à la gloire des F.F.I. Ces louanges s’adressaient beaucoup plus à l’abnégation, à l’héroïsme de nos gars, qu’à leur poids dans la balance des batailles. Notre action ne pouvait, en réalité, donner que peu de résultats tangibles : sabotages, destructions de voies de communication… ou d’individus. C’était gênant, ce n’était peut-être pas insurmontable. Ce furent, cependant, ces piqûres de moustiques insaisissables qui, harcelant l’hippopotame germanique, créèrent autour de lui une atmosphère d’insécurité, le mirent en fureur et l’amenèrent à commettre de fatales imprudences.

Terroristes ? Oui ! C’est le mot, et nous sommes fiers de l’avoir été, car cette terreur que le boche avait de nous accéléra la Libération de la France.

9 mai 1945

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