LA VALLÉE DE LA ROMANCHE 2/2

Vallée de la Romanche, la Grave, par Marcel Fleureau, source Archives des Hautes Alpes.

LA VALLÉE DE LA ROMANCHE.

Source Gallica : Revue L’Allobroge, revue scientifique et littéraire des Alpes françaises et de la Savoie
Date d’édition : 1842

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Les origines de l’hospice du Lautaret

LA VALLÉE DE LA ROMANCHE  Première partie

Une des promenades les plus agréables que l’on puisse faire tout près du Bourg-d’Oisans, c’est l’ascension à la fameuse mine d’or de la Gardette qui n’en est éloignée que de cinq quarts d’heure. Cette mine, la seule qui ait jamais été exploitée en France avec quelque espoir de succès, est peu élevée, l’accès en est très-facile. On y arrive par un sentier commode et légèrement incliné. La fatigue qu’on peut éprouver est largement compensée par l’agrément du joli bosquet que l’on traverse sous la ramée. Le chant mélodieux du rossignol vient encore ajouter au charme de l’excursion ; et puis vous trouvez çà et là de petites pelouses richement émaillées de fleurs de diverses couleurs.
Malgré que l’exploitation de cette mine soit presque abandonnée aujourd’hui, nous recommandons aux amateurs d’aller la visiter, elle en vaut la peine ; ses puits profonds, ses galeries tortueuses, qui portent un nom particulier, ne laissent pas que d’être fort intéressants. On en extrait de superbes matrices de quartz très-limpide et cristallisé en tous sens.

Nous ne quitterons pas la plaine d’Oisans sans mentionner une autre richesse qui pourra devenir importante pour la contrée. Du bourg, en continuant la route royale qui se dirige vers Briançon, on traverse la Rive, et un peu plus loin, on passe la Romanche. Là, on quitte la route pour prendre à gauche un chemin qui conduit aux Essolieux. Les Essolieux sont l’ancien château du seigneur du Bourg-d’Oisans (Nota : Jacques de Viennois), il ne reste plus aujourd’hui qu’une grosse maison de campagne entourée de quelques bâtiments à l’usage d’une ferme. On voit encore tourner sur le pavillon d’ardoise de la maison une girouette aux armes du ci-devant châtelain.

M. Potié, dont nous avons eu occasion de parler précédemment, vient d’acheter ce vieux castel ; il a découvert dans ses dépendances une source d’eau minérale froide sulfureuse. Le volume qui en sort est peu considérable, mais en faisant des recherches, ainsi que le propriétaire se le propose, il pourra obtenir une quantité d’eau suffisante pour y construire un établissement thermal. L’eau paraît contenir une forte dose de principe minéralisateur ; elle dépose beaucoup de soufre, qui se solidifie sur les tuyaux de la source. Cette découverte pourra devenir par la suite une richesse de plus pour la contrée et offrir ses bienfaits à l’humanité.
La campagne des Essolieux occupe la position la plus avantageuse de la plaine du Bourg-d’Oisans ; elle se trouve exposée au soleil de midi au pied du versant d’une montagne bien cultivée. Un joli lac occupe la hauteur de cette montagne ; les truites saumonées y sont aussi abondantes que délicieuses. Ce lac donne naissance à une cascade très-considérable dont les eaux viennent se briser aux Essolieux.
Nous avons visité nous-mêmes, chez M. Potié, un médaillier (Nota : présentoir) de pièces anciennes et modernes. Dans le nombre il s’en trouve de fort rares, qui ont certainement un grand prix pour MM. les archéologues. Quelques-unes de ces médailles ont été trouvées au Bourg-d’Oisans ou dans les environs.

Si le visiteur n’est pas encore satisfait de toutes ces merveilles, il peut facilement donner carrière à ses désirs. Longeant la route royale de Grenoble à Briançon, par le Lautaret, commencée sous l’empire, il s’enfonce bientôt dans un défilé bordé de profonds précipices d’un côté et de hautes falaises de l’autre, qui semblent insulter au ciel avec leur tête haute et fière qui se perd dans les nues. La gorge se rétrécit tellement en certains passages, que la Romanche occupe à elle seule tout le fond de la vallée ; c’est alors que le génie humain et la force de la poudre ont dû intervenir pour percer trois galeries souterraines dans le roc, qui donnent ouverture à la route. L’une de ces catacombes ne ressemble pas mal à une grotte ; ses dimensions sont passablement grandes, et de distance à autre, on a pratiqué des fenêtres pour éclairer la route. Ces ouvertures, donnant sur la Romanche, permettent au mugissement des eaux du torrent de se répercuter dans la galerie, après avoir fait vibrer l’air à leur passage dans les ouvertures latérales, ce qui produit un effet magique dans le souterrain.

À ces horreurs de la nature succède un autre ordre de choses : on traverse le hameau du Dauphin sur la rive gauche de la Romanche, puis on arrive bientôt dans la redoutable combe de Maleval. Malheur à l’étranger qui se trouverait de passage dans cet endroit par un temps d’orage, lorsque la tourmente se met en furie. C’est alors qu’il faut entendre les détonations de la foudre, dont l’écho se reproduit au loin à l’extrémité de la vallée, l’éclat effrayant de l’avalanche, le bruit tumultueux des torrents débordés ou des cascades improvisées, les sifflements d’un vent impétueux faisant pleuvoir sur la route une nuée de pierres qui s’entrecroisent et s’entrechoquent dans les airs. C’est aussi là qu’il faut venir voir, par un temps moins infortuné, les reflets de la lune sur l’immense glacier de la Grave.

La Grave arrive enfin, la végétation disparaît, plus d’arbres, tout devient triste et silencieux, la nature est mélancolique, la voici mourante. On se croirait alors, si on n’apercevait quelques habitations, dans un de ces grands déserts d’Asie, et si le cri du pyrocorax ne se faisait entendre pour égayer le voyageur inquiet. — Le village est situé sur un petit mamelon isolé des montagnes voisines par deux ravins. Il existe aux environs une cascade de plus de 100 mètres de chute ; une autre cascade, dont les eaux sont très-volumineuses, tombe dans une espèce d’entonnoir au hameau de la Frau (Les Fréaux).
L’hiver est tellement long dans ces montagnes et le bois y est partout, si rare, que les habitants sont réduits à manger du pain (poumpo) qu’ils cuisent pour une année. Le combustible dont ils se servent est de la bouse qu’ils ont fait sécher au soleil. Pendant les huit mois d’hiver, les montagnards logent pêle-mêle avec les bestiaux dans des écuries d’autant plus chaudes encore, qu’elles sont voûtées. À défaut de bois et de charbon, c’est le seul moyen qu’ils aient de se préserver du froid.

Le dernier village situé dans le débouché supérieur du défilé de la Romanche, est le Villard d’Arênes, dont la position topographique a cela de particulier, que les habitants sont privés des rayons solaires pendant 100 jours de l’année. Vers la mi-février le soleil reparaît. Une fête est préparée pour célébrer son retour, des bergers annoncent la fête de bon matin au son des fifres, tous les habitants sortent du village et s’en vont dans une prairie voisine, ayant à leur tête un des principaux de l’endroit, appelé le vénérable. Lorsque l’astre du jour répand sa lumière sur le village, le vénérable lui offre une omelette qu’il tient élevée dans ses mains. Ensuite, tandis que les uns dansent, d’autres exécutent des aubades ; on revient au village la joie dans le cœur pour continuer la fête, qui ne se termine que fort tard dans la nuit.

Nous arrêterons notre voyage à l’hospice du Lautaret. Le col du Lautaret, qui communique du Bourg-d’Oisans à Briançon, est élevé de 1950 mètres au-dessus du niveau de la mer. À la cime se trouve un hospice où l’on reçoit les voyageurs fatigués. La route est plantée de distance à autre de piquets assez élevés pour indiquer le chemin aux étrangers pendant l’hiver. Cet établissement, qui est placé sous la tutelle de l’administration, est pourvu d’une petite cloche que l’on sonne tous les soirs, et le jour, quand il neige, pour rappeler les voyageurs égarés.

Non loin du Lautaret, repose depuis la formation de ces montagnes un des plus beaux glaciers qui existent dans les Alpes. Ce monceau de neiges éternelles a plus de 100 mètres de puissance, et au milieu se dresse un pic bruni par le granit micacé et les lichens qui le recouvrent.

De l’hospice du Lautaret, on jouit du spectacle d’un beau panorama. Des montagnes hérissées par d’âpres rochers couronnés de neige, de tortueuses vallées, des torrents, des précipices profonds, des cascades, des glaciers, des forêts de sapins ou de mélèzes au loin, viennent tour à tour se dérouler devant vos yeux. La saison la plus favorable pour y faire une excursion est le mois d’août. Alors la neige a disparu de la vallée, la verdure a pris sa place ; les plantes alpestres émaillent la verdure. On entend le son de la clochette des troupeaux qui paissent sur la montagne et le chant du lagopède qui rappelle. Par une belle soirée, le chalumeau du berger vient doucement frapper votre oreille, le calme règne sur la terre, la nuit est étincelante d’étoiles ; l’homme, d’abord pensif, devient rêveur et se croit dans un autre monde, en présence de ces œuvres sublimes de la création. Grand et présomptueux à ses propres yeux quand il est au milieu d’une belle cité, cet imposant spectacle de la nature le fait rentrer en lui-même et lui donne à comprendre qu’il est aussi petit sur cette terre qu’un grain de sable sur les bords de la mer. Tout lui révèle un Créateur tout-puissant et tout bon qu’il ne peut s’empêcher d’adorer.

Eugène LACROIX.

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