TOURISME FÉMININ : LA BÉRARDE EN OISANS
Source Retronews : Revue La Femme de France
Date d’édition : 28 juin 1931
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Si vous voulez, amies non-alpinistes, avoir une idée des beautés de la grande montagne, allons passer quelques jours à la Bérarde, car nulle part ailleurs la montagne n’est plus elle-même qu’en Oisans, nulle part elle ne permet aussi bien au simple promeneur de subir l’envoûtement de son charme, de décider s’il l’aime ou la hait, et, par suite, de juger fous ceux qui pensent autrement que lui-même.
Le long défilé de la Romanche, aux abruptes et hautes parois, n’est qu’un tout petit préliminaire. C’est seulement après Bourg d’Oisans que se dressent, au fond de l’élargissement de sa verte plaine, les contreforts puissants, crêtes de neige, entre lesquels coule le Vénéon.
Vous ai-je dit que nous sommes en auto ? Pour une fois cela n’aura pas d’inconvénient, car la route que nous allons suivre est aussi peu route d’auto que possible, étroite au delà de la vraisemblance ; tout croisement, tout dépassement sont non seulement interdits, mais impossibles et certains lacets tournent si court, que les grands autocars sont ici remplacés par un modèle plus ramassé. Cette route, en beaucoup d’endroits, tracée à mi-pente d’éboulis énormes, ou creusée dans la roche vive, longe le torrent qui bouillonne au fond d’un ravin très profond, et, grâce à son étroitesse et à l’absence à peu près totale de garde-fous, on peut jouir de ces gorges sauvages presque aussi bien qu’à pied. (Les meilleures places sont à droite de l’auto.)
Sur les 30 kilomètres de gorges, deux seules petites oasis de verdure : Bourg-d’Arud et Saint-Christophe. Et encore les cultures de Saint-Christophe sont-elles une patiente conquête, sans cesse renouvelée, sur la montagne. De l’autre côté du ravin s’ouvrent par endroits les seuils striés de cascades de hautes vallées aux sommets neigeux. Peu à peu, le niveau du torrent rejoint celui de la route, et, aux Étages, vous pouvez voir de près ses eaux, d’un bleu particulier aux torrents de l’Oisans. Plus âpre encore devient la vallée, et voici la Bérarde sur un étroit promontoire, en perpétuelle lutte avec le torrent, avec la montagne, avec les neiges, qui cherchent à lui reprendre ses champs étroits.
La Bérarde est un très grand centre alpin. Dans ce sens-là, grand centre ne signifie pas nombreuses maisons, palaces et casinos, mais centre organisé selon les besoins des alpinistes et ascensions de premier ordre à faire dans le district. Il y a à la Bérarde de bons hôtels, et aussi des chambres à louer. Vous vous tromperiez grandement, si, à l’aspect du village, vous pensiez avoir trouvé le petit trou pas.cher, et tout ravitaillement est à dés prix qui vous étonneraient. Je crois charitable aussi de vous avertir que, si, pour celles qui aiment la montagne, la Bérarde est un paradis, celles que la montagne indiffère, en trois jours, y prendraient le spleen, et celles qui ne l’aiment pas, la rage.
Deux vallées s’offrent au promeneur pour voir de près les grandes cimes. La Haute vallée du Vénéon, la vallée des Étançons.
Haute Vallée du Vénéon. — Vous sortez de la Bérarde par un sentier qui remonte la rive droite du Vénéon. En une heure environ, vous arrivez au Plan du Carrelet, où sont les ruines d’un abri de berger. De l’autre côté du Vénéon, à votre droite, s’ouvre la vallée du Chardon, occupée par un glacier dont on n’aperçoit que la langue terminale. Continuant à remonter la rive droite, vous rencontrez un petit torrent. Au lieu de le franchir, remontez-le à l’est, vers des rochers boisés ; vous trouverez contre ce torrent, adossé au rocher, le refuge du Carrelet qui vous donnera une très exacte idée des anciens refuges. Cherchez sur le torrent, un peu en aval du refuge, une passerelle ; l’ayant traversée, suivez le sentier qui remonte le long d’une croupe coupée de bois de pins. Ce sentier vous mènera au refuge Temple-Ecrins où vous pourrez vous abriter pour manger vos provisions. Du refuge la vue est splendide sur tout le fond de la vallée, sur le glacier de la Pilatte et les Bans. L’excursion vous prendra environ six heures aller et retour.
Cette haute vallée du Vénéon fait partie du Parc National du Pelvoux. Il est interdit d’arracher aucune plante, de prendre ou tuer aucun animal. Et vous-même êtes en sûreté ; le parc étant gardé, les malandrins n’y viennent pas ; vous pourrez voir combien de choses sont laissées dans les refuges, ouverts à tous.
Vallée des Étançons. — Près du pont qui est à l’entrée du village, prendre le sentier raide et pierreux qui remonte la rive droite du torrent des Étançons. Aux deux tiers du chemin, vous laissez à gauche le sentier, marqué d’un écriteau, de la Tête de la Maye, et continuez. Arrivées à la vallée supérieure, traversez un pont, et remontez la vallée par là, rive gauche du torrent, en suivant le sentier, et ensuite, dans les pierres, le jalonnement. Vous irez tant que cela ne vous paraîtra pas trop compliqué. À droite, le vallon de Bonnepierre déverse des moraines énormes, ourlées de glace, au-dessus desquelles se profile la Barre des Écrins. Au fond, la Meije dresse comme une forteresse de géants ses roches rougeoyantes, sur un socle de glaces bleuâtres. De chaque côté de la vallée, des cimes altières sont rangées comme pour faire une avenue digne de ce prodigieux château.
La vallée des Étançons est une réserve pour les chamois. Il est défendu de les chasser dans cette région. Ils restent méfiants, mais vous pourrez peut-être cependant en apercevoir de loin, sur les flancs de la vallée.
Si vous restez quelques jours à la Bérarde, et que, bonnes marcheuses, vous désiriez non seulement voir, mais toucher de près la montagne, prenez un guide. Il vous fera faire des courses sans danger et fort belles, telles que le Col du Clôt des Cavales, Le Plaret, le col de la Temple, le Pic Coolidge. Et, comme vous n’aurez été tentée de grimper que si déjà vous aimez la montagne, je suis sûre que le peuple de cimes entrevu de ces cols et de ces sommets achèvera de vous conquérir, et que l’Oisans comptera quelques ferventes admiratrices de plus.
Jalek.
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