DES EXCURSIONNISTES AU CHAMBON

Source Gallica : Mémoires de la Société des ingénieurs civils
Éditeur : Société des ingénieurs civils (Paris)
Date d’édition : 1er Janvier 1932

Sur le même sujet : Première vidange du Chambon

(Extrait de l’article qui couvre plusieurs sites hydroélectriques sur la Romanche)

À 18 heures, tous les excursionnistes se trouvaient réunis à la Chambre de Commerce, où ils furent reçus par M. Marius Blanchet, président, entouré de MM. Ch.-Albert Keller, Michoud, Bauquis, etc.

À 20 heures, les industriels grenoblois offraient aux excursionnistes un banquet au Grand Hôtel. M. Vialis, au nom du Comité de réception et de l’Association des Producteurs des Alpes françaises, prit le premier la parole. Il rappela que c’est dans le Dauphiné que Marcel Desprez réalisa, en 1883, le premier transport de force ; que Rateau vint, pendant la Grande Guerre, pour expérimenter au Lautaret la suralimentation des moteurs ; et qu’en 1925, Grenoble organisa la première exposition de la houille blanche.

Notre président Monteil le remercia de l’accueil fait à notre Société en quelques mots pleins d’humour, évoquant Rabelais, qui, ayant décrit (ou presque) la première turbine, pourrait bien, après avoir été le patron des francs buveurs, devenir celui des hydrauliciens.

JOURNÉE DU 23 JUIN

De grand matin, les autocars emmènent les excursionnistes dans la vallée de la Romanche, célèbre à la fois par le caractère grandiose de ses sites et les nombreuses usines hydroélectriques qui utilisent l’eau du torrent.

À 9 heures, les cars s’arrêtent à l’usine du Pont-Saint-Guillaume de la Société des Forces Motrices de la Haute Romanche, dont le président, M. Fredet, reçoit les ingénieurs et leur fait visiter l’usine, toute moderne, logée dans une anfractuosité du rocher. Elle utilise une chute de 214 m et peut atteindre une puissance de 27 000 ch. Elle comporte deux turbines Pelton de construction Neyret-Beylier-Piccard-Pictet et quatre alternateurs à axe horizontal, et sera la première à bénéficier de l’action régulatrice du barrage du Chambon.

C’est aux chantiers de ce barrage que se rendent, immédiatement après, les excursionnistes, qui sont accueillis par M. Simon, ingénieur en chef des Ponts et Chaussées, et M. Haegelen, ingénieur en chef des Forces Hydrauliques, entourés de nos collègues MM. Fredet et Relier, promoteurs de cette grande œuvre, ainsi que de M. Lorin, ancien membre de notre Comité, administrateur de la Société Campenon et Bernard, et de MM. Collange et Cuinier, ingénieurs de cette société, chargée de l’entreprise.

M. Simon explique la constitution de la Société de Régularisation de la Vallée de la Romanche, constituée pour moitié par les industriels usagers à l’aval du barrage jusqu’au confluent du Drac et de l’Isère, et pour moitié par l’État. Il donne une description du barrage et emmène les excursionnistes sur les différents chantiers ; quelques-uns montent à la station des concasseurs et des bétonnières, visite non prévue à l’horaire et qui retarde grandement celui-ci.

BARRAGE DU CHAMBON

Le barrage du Chambon, destiné à la régularisation de la Romanche, est établi entre le Bourg-d’Oisans et La Grave, à 1 100 m en amont du village du Freney-d’Oisans. À cet endroit, la vallée s’étrangle dans un verrou assez étroit constitué de gneiss ; la Romanche coule, en amont, dans une plaine creusée dans les schistes du Lias.

Ce barrage est l’un des plus importants ouvrages de régularisation de rivière à l’heure actuelle. Sa réalisation a donné lieu à une combinaison unique, du moins en France. Pour construire le barrage, on a formé une société anonyme, la « Société de Régularisation de la Vallée de la Romanche ». Les actionnaires sont l’État et tous les industriels usagers à l’aval de la retenue jusqu’au confluent du Drac et de l’Isère. L’ordre de grandeur de la dépense est de 90 millions de francs.

La Société récupérera sur les usagers des eaux de la Romanche et du Drac inférieur les redevances fixées notamment par l’acte de concession du barrage et, d’ailleurs, préalablement acceptées par tous les intéressés. Le bassin versant compte, en amont du barrage, 254 km² de prairies, bois et glaciers, entre les altitudes 950 m et 4 200 m. Le régime est glaciaire, avec étiage en février.

L’apport liquide annuel de ce bassin peut être évalué à 280 millions de mètres cubes, d’après les mesures de débit effectuées de 1917 à 1922. Le réservoir du Chambon aura une capacité utile de 50 millions de mètres cubes ; il permettra d’améliorer notablement le régime hydrologique de la Romanche : les excédents de débit emmagasinés pendant l’été et l’automne seront utilisés pendant la période déficitaire de l’hiver.

L’effet de la régularisation sera particulièrement sensible en année sèche ; on peut indiquer, pour fixer les idées, que pendant le mois de février 1921, le débit moyen de la Romanche est tombé à 1,9 m³/s aux Chazeaux, un peu en aval de l’emplacement du barrage, alors que l’utilisation du réservoir aurait permis de maintenir le débit au-dessus de 5,7 m³/s pendant toute la période 1917-1922.

Le plan d’eau dans le réservoir variera entre les cotes 1 040 et 980 ; le centre de gravité de la tranche utile sera à la cote 1 023, soit 819 m au-dessus du confluent du Drac et de l’Isère, où l’effet de la régularisation sera encore sensible. La réserve de 50 millions de mètres cubes récupérés sur les excédents de hautes eaux constitue un accumulateur d’énergie dont la capacité brute est de 110 millions de kilowattheures, par rapport au confluent du Drac et de l’Isère. Traduite en énergie électrique nette, aux bornes des usines existantes ou en cours de construction, cette capacité est de 70 millions de kilowattheures. Il s’agit d’ailleurs de chiffres théoriques, supposant une utilisation parfaite ; quelques usines sont encore trop faiblement équipées pour pouvoir utiliser l’intégralité des débits récupérés.

DESCRIPTION DE L’OUVRAGE
Le barrage sera du type gravité, avec un profil général triangulaire (fruits de 0,05 à l’amont et de 0,70 à l’aval). Il aura une hauteur de 88 m environ au-dessus du lit de la Romanche, et de 120 m maximum sur fondation. Le couronnement sera établi à la cote 1 042, soit 2 m au-dessus du niveau normal de la retenue ; sa longueur sera de 294 m et sa largeur permettra le passage de la déviation de la route nationale no 91.

Le barrage comportera un réseau de drainage derrière le parement amont, et des joints de dilatation ; des injections de ciment seront faites dans le rocher de fondation sous le parafouille, de façon à constituer un voile étanche sous la partie amont du barrage.

OUVRAGES ANNEXES

  • 1o Une prise d’eau, établie sur la rive droite vers la cote 975, comportera deux tuyaux en acier de 1,60 m de diamètre, placés dans le rocher et aboutissant à une chambre de vannes. Cette prise permettra d’utiliser le volume d’eau emmagasiné au-dessus de la cote 980.
  • 2o Des organes de vidange permettront la vidange totale et rapide du réservoir :
    a) Des vannes de vidange seront placées sur des branchements prolongeant les tuyaux de prise à la cote 975.
    b) Une galerie établie pour dériver les eaux de la rivière pendant la construction de l’ouvrage sera munie d’un tuyau de 1,90 m de diamètre, fermé par une vanne.
    c) Un tuyau de vidange sera ménagé dans le bouchon obturant le tunnel de dérivation provisoire de la route nationale.
  • 3o Des pertuis d’évacuation des crues, à l’extrémité rive gauche, dotés de quatre vannes automatiques à secteur (de 8 x 3,5 m) déboucheront dans un canal de décharge. Ces pertuis pourront déverser des crues de 770 m³/s sous la cote 1 042 de la retenue.

Il sera nécessaire de dévier la route nationale no 91 en dehors du réservoir ; la déviation, d’une longueur de 6 200 m, aura son origine au village du Freney, empruntera d’abord la rive gauche de la Romanche, passera sur le couronnement du barrage et longera ensuite la rive droite du réservoir jusqu’à son raccordement avec la route nationale.

Installation de chantier

  1. Carrière : située à la cote (1 070) sur la rive droite de la Romanche.
    L’extraction est faite par grosses mines, la perforation étant effectuée par trois super-marteaux Ingersoll-Rand. Le débitage est exécuté à l’aide de marteaux B.B.R.-13.
    Les blocs sont repris par deux pelles à vapeur sur chenilles (Bueyrus et Menck) et transportés par voie de 1 m à la station de concassage et de broyage.
  2. Transporteur monocâble : destiné principalement au transport du ciment, il relie la gare du Bourg-d’Oisans aux silos situés sur la rive droite de la Romanche, à proximité de l’usine à béton (plancher des silos à la cote 1 070). La longueur totale du transport est de 10,7 km.
  3. Station de concassage et broyage : située sur la rive droite de la Romanche, étagée entre les cotes 1 070 et 1 037.
    Elle comporte :
    — Deux concasseurs primaires à mâchoires.
    — Deux concasseurs giratoires qui broient à l’anneau de 38 mm maximum.
    — Deux broyeurs à boulets qui produisent du sable à l’anneau de 10 mm.
    — Des trommels-trieurs permettent le classement des matériaux en quatre catégories (0,2 mm ; 0,10 mm ; de 10 mm à 25 mm ; de 25 mm à 100 mm).
    — Ces matériaux sont stockés dans 4 silos d’une contenance totale de 1 500 m³.
    — L’installation est prévue pour une production horaire de 78 m³.
  4. Préparation du béton — Deux bétonnières de Roll de 1 300 l sont alimentées :
    a) En sable et pierre cassée, par un transporteur à courroie, alimenté lui-même par des distributeurs à secousse placés sous les silos.
    b) En ciment, par deux balances enregistreuses alimentées elles-mêmes par vis transporteuse.

L’installation est prévue pour un débit horaire moyen de 58 m³ de béton ; le rendement maximum théorique est de 80 m³.

  1. Mise en place du béton — La mise en place du béton dans le corps du barrage, elle s’effectuera, parti par blondin (partie supérieure et parements du barrage) ; partie goulottes (partie basse du barrage) : 
    a) Les blondins — l’installation comprend deux blondins Bleichert, permettant de mettre en place chacun 56 m³ de béton et 9 m³ de blocs par heure. Le câble transporteur de chaque blondin a une portée de 350 m. Il est amarré, sur la rive gauche, à une tour fixe de 42 m de hauteur, et, sur la rive droite, à une tour mobile de 15 m de hauteur.
    b) Les goulottes : l’installation comprend une goulotte fixe en tôle de 40 mm de diamètre, alimentant deux goulottes pivotantes ; chaque goulotte est supportée par un câble tendu en travers de la vallée.

On escompte l’achèvement du barrage dans le courant de 1933.

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