Source Gallica : « Le Journal »
Publication : du 1er févr. 1941,
Sur le même sujet :
– Dans la tourmente du Lautaret
– 1/3 Les emmurés du grand froid
– 2/3 Les emmurés du grand froid
« LE JOURNAL »
APÔTRES de la Montagne
le médecin, le prêtre, l’instituteur, le facteur
(DE NOTRE ENVOYÉ SPÉCIAL)
Par Stéphane FAUGIER.
DANS LES ALPES, 2 février. — Le chemin était dur. C’était un de ces chemins de montagne, moitié piste, moitié sentier muletier, sans doute praticable en été, mais que l’hiver sème de pièges et d’embûches. Même avec un peu d’entraînement, on ne s’y sentait pas très en sécurité. La neige croûteuse succédait à la neige molle et, dans le passage en dos d’âne des coulées d’avalanches que le grand froid avait revêtues d’une carapace luisante, il était prudent de s’assurer que les carres d’acier des skis mordaient bien sur le verglas, avant de s’y aventurer pas à pas.
Devant moi, caché par les lacets de la pente, j’entendais depuis quelque temps déjà le bruit de la marche d’un autre voyageur. Ce son si caractéristique des bâtons du skieur, dont la pointe frappe la glace, s’accroche au traître caillou qui dépasse et crisse sur la neige gelée.
L’homme devait aller assez lentement. J’avais attaqué la côte bien après lui et je le rattrapais aux deux tiers de la montée.
Je marchai quelques instants dans ses traces. Il s’arrêta et m’invita à passer.
C’était un homme d’un peu plus de 40 ans, aux cheveux déjà grisonnants. Il portait un lourd sac tyrolien. Il était de taille un peu épaisse et son équipement indiquait qu’il n’était guère habitué aux courses un peu longues.
— Continuez, lui dis-je. Cela me permettra de souffler un peu. Et puis, ainsi, nous serons deux compagnons de voyage.
Il reprit la montée.
— Savez-vous que ce n’est guère prudent, me dit-il, ce que vous faites là ?
— Qu’est-ce que je fais donc ?
— De vous aventurer, tout seul en montagne.
Un mauvais pas, une simple entorse et vous voilà immobilisé, vous pouvez toujours appeler, personne ne vous entendra.
— Mais, lui répondis-je, vous êtes bien venu de me donner des conseils de prudence ! Quel secours eussiez-vous pu attendre vous-mêmes, qui n’aviez à côté de vous que votre ombre ?
Il s’arrêta un instant et, le plus simplement du monde.
— Moi, ce n’est pas la même chose. Je suis médecin, et j’ai été appelé là-haut par téléphone.
Nous arrivions dans un hameau de quelques feux, aux toitures basses, aux rares fenêtres borgnes. Il entra dans la seconde chaumière devant laquelle attendait une femme aux traits angoisser.
— Eh ! bien, Madame, et notre petit malade ?
La visite dura une demi-heure environ. Lorsque le médecin sortit, la mère l’accompagna jusqu’au milieu de la ruelle où il rechaussa ses skis.
— Je suis venu à temps, dit-il. L’enfant avait bel et bien un début de broncho-pneumonie.
Ce ne sera rien. Nous arriverons à enrayer le mal. Le facteur, cet après-midi, apportera les remèdes. Au revoir, Monsieur
Je ne trouvai rien à lui répondre. Je me découvris avant de serrer la main qu’il me tendait.
Pour qualifier le rôle admirable de ces hommes qui ne reculent devant rien lorsque leur devoir est en jeu, il n’est pas de mots assez expressifs, pas d’images assez fortes. Médecins de montagne, qu’ils soient de l’Auvergne, des Hautes-Alpes, de Dévoluy ou de l’Oisans, ils sont toujours prêts à sauter dans leur voiture, à prendre le traîneau lorsque la voiture s’arrête, à chausser leurs skis là où le traîneau ne peut plus passer.
Prêtres de montagne aussi, je me souviens d’un curé du Vercors, rencontré dans le fond d’une gorge perdue et qui, monté sur des raquettes, avait fait dix kilomètres dans une violente tourmente pour aller porter, dans une ferme, le Saint-Sacrement à une mourante.
La dernière phrase du médecin me revient à la mémoire.
« Le facteur apportera les remèdes. »
Parmi les hommes de la montagne, devant lesquels il importe de se découvrir aussi, n’oublions pas l’humble facteur. Le téléphone est souvent coupé par les avalanches dans les hautes vallées alpestres ; et puis, tous les hameaux n’ont pas le téléphone. Alors, le seul lien qui relie encore les isolés du grand froid au reste de l’humanité, le seul homme qui leur apporte des nouvelles des parents ou des amis de la plaine, des vivres, parfois des médicaments dans les cas les plus graves, c’est le facteur.
Lorsque la tempête est trop violente, que les tourbillons de neige lui font rebrousser chemin, alors les montagnards dans leurs hameaux perdus, dans leurs fermes lointaines, ont vraiment l’atroce impression d’être totalement coupés du reste des vivants. Et pourtant, il faut vraiment que la température soit effroyable, que les éléments soient déchaînés pour que le facteur ne fasse pas sa tournée au plus fort de l’hiver, monte sur ses mauvais skis de frêne.
Et l’instituteur, et l’institutrice de ces villages du bout du monde qui s’appellent Maurin-en-Ubaye, Saint-Christophe-en-Oisans, la Bérarde, Besse, Villars-Reculas, ainsi que des dizaines et des dizaines d’autres localités, ensevelis dans leur linceul de neige n’ont-ils pas droit aussi à notre respect ? Pour ceux-là, la vie est plus dure encore. Leur logement n’est pas installé comme celui des paysans, depuis des générations et des générations, pour repousser l’assaut de la froidure. Leurs parents sont loin, dans la plaine ou dans d’autres villages. Ils manquent souvent d’accoutumance.
N’importe. Ils ne se plaignent pas. Et je songe à cette petite institutrice stagiaire —, avait-elle bien plus de 20 ans — qui, alors que je la plaignais de vivre dans cette solitude, me fit cette belle réponse :
— Mais Monsieur, c’est un des inconvénients de mon métier et je suis payée pour cela.
Conducteurs de chaise-neiges, facteurs, instituteurs, médecins, prêtres de montagne, vous que j’ai rencontrés si souvent dans les hameaux lointains, inlassables de dévouement, magnifiques de courage, et vous aussi, paysans de nos montagnes, chez qui j’ai vécu pendant ces derniers jours, quelle leçon ne nous donnez-vous pas à tous !…
Avant l’Ordre Nouveau qui s’institue dans le pays, votre abnégation, votre désintéressement, votre labeur acharné de montagnards, existait pourtant, car, certes, il ne date pas d’aujourd’hui. Mais on le passait trop souvent sous silence. C’est pourquoi il importait de le mettre en lumière. Personne dans la France d’aujourd’hui n’a le droit d’ignorer votre rôle admirable qui doit être pour nous tous, un exemple et un enseignement.
– FIN –
Stéphane FAUGIER

