PAIN, AMOUR ET COMPLIMENT À VILLAR D’ARÈNE

Préparation du pain bouilli de Villar d’Arène.
Extrait du film « Alpin Village » de Crauley Films, production 1953

À Villar d’Arène, Le pain bouilli :
Source non identifiée : Extrait de l’article paru dans un journal, peut-être le Dauphiné Libéré, date inconnue, les noms de famille cités laissent supposer un article qui pourrait se situer dans les années 1950.

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Pain, amour et compliment…

Ce jeudi, à 9 heures, Marcel Berthet en a terminé avec le « Pain de l’an » et les « Girades » ; à son tour, il a pu faire « Gauchette ».
Il a 50 ans, Marcel Berthet et cela fait dix années qu’il cuit le pain noir que les 180 habitants de Villar d’Arène mangeront chaque jour pendant tout l’hiver.
Son père a été « fournier » comme lui trente années durant, et bien d’autres, depuis sept siècles que les gens de Villar font eux-mêmes le pain « bouilli » de seigle et d’eau, non salé, des mauvais jours.

Cette année, cinq fournées seulement, de 500 kilos chacune ; en 1960, six, et avant…
Avant, autrefois, du temps que Villar était plus peuplé, quarante ou cinquante.

La tradition pourtant, est vivace
Après la Grande Guerre, on avait pris l’habitude de cuire le « pain de l’an » le lendemain du 11 novembre et les jours suivants ; aujourd’hui, sans que la date soit fixe, on y consacre trois ou quatre journées, en novembre toujours.
La tâche n’est pas plus légère que jadis : Préparer le levain, pétrir la pâte, cela demande au total quelque 18 heures de travail auxquelles s’ajouterons sept heures de cuisson.

Le père Berthet entrait dans le four
Le père Berthet entrait dans le four pour y chercher les pains et les déposer sur sa truelle. Son fils utilise une longue pelle-cuiller pour faire le même travail : « Il faut une longue fourchette pour converser avec le diable », dit un proverbe russe. C’est bien d’un feu d’enfer qu’il s’agit, un énorme feu de bois qui embrase la sole des deux fours d’où sortiront tout à l’heure une fournée, cent pains rôtis à point, craquelés couleur de pain d’épices… qu’on montera tout droit au « paradis », le grenier qui surplombe le four où ils refroidiront lentement. Ensuite, chacun chargera sa provision sur une luge pour les entasser dans une huche à leur taille. Dieu reconnaîtra les siens et chaque famille de même grâce à quelque antique marque amoureusement ciselée par Camille ou Jérôme un soir au coin de l’âtre… il y cent ou deux cents ans, et pieusement conservée de génération en génération. L’estampille, une fleur, une figure géométrique, flanquées d’initiales, est déposée sur chaque boule alors qu’on lui fait sa dernière toilette sur la « tournure », une grande table aussi longue que large, autour de laquelle sont réunis jeunes et vieux de la même famille.
J’y ai vu Maurice et André Amieux, Raymond et Monique Arnaud, et leurs mères ; Jean-Baptiste Berthet, le frère du « Fournier », et Joséphine Faure travaillant comme à la chaîne les uns découpant chaque pain dans la lourde pâte, les autres les façonnant, les marquant puis les rangeant sur des étagères avant leur « descente en enfer ».

En attendant, Marcel Berthet transpirant dans le fournil avait mis à dorer comme autant de hors d’œuvres, une trentaine de « Girades » couronnes de pain fait cette fois de farine de froment.
Avec les « girades », quelques brioches semblables à nos gâteaux des Rois, et une bonne douzaine de marmites emplies à ras bord d’un succulent gratin dauphinois serti de pâte à tarte.

Du pain de l’an pour les Canadiens
Joseph Buffaz, un « ancien », me détailla tout cela approuvé par le maire de Villar, le souriant M. Ruynat. De sa bouche j’appris comment chacun des fils de la petite commune enneigée « exilés » aux quatre coins de la France se faisait envoyer à l’entrée de l’hiver son « pain de l’an ».

« Même les Canadiens en ont goûté de notre pain noir », ajouta-t-il fièrement.
Les Canadiens, oui, à qui on présentait l’an passé un film tourné précisément à Villar d’Arène. L’ambassade exprima le souhait qu’on lui adressât quelques « boules » afin qu’à Montréal et à Québec, on puisse connaître le goût de ce pain dont on découvrait le secret sur l’écran. Ainsi fut fait, et nos « cousins » s’en montrèrent, dit-on, fort gourmand.

Une coutume venue de l’Oural.
Autre curiosité : L’origine de cette coutume séculaire : le goût du pain noir aurait été apporté au pied de la Meije par des juifs chassés de l’Oural voici quelque cent ans, et qui firent souche dans la région : il y a encore par ici des Salomon et des Jacob.
Tradition aussi que de tirer au sort à la mairie, dans un récipient plein de petits papiers portant les noms des intéressés, l’ordre dans lequel chacun viendra façonner et faire cuire son pain.
Le temps, parfois, la tourmente, un changement subit de vent, en fait un mauvais sort : ainsi, l’an passé, le pain de Jean-Baptiste Albert, l’épicier s’avéra immangeable malgré les soins attentifs du « fournier ». C’est souvent aussi le tribut d’un été humide.

Coutume toujours, et la plus charmante peut-être, que celle du « pain volé ».
Volé ; pas tout à fait, puisqu’il disparaît avec la complicité du « maître-fournier ».
Chaque année, les jeunes gens qui veulent attirer sur eux l’attention d’une jeune fille du pays, dérobent au sortir du four un pain confectionné par elle-même ou l’un des siens…

Quelques jours plus tard, accompagné d’amis, il se rendra au domicile de celle qu’il a ainsi choisi et lui rendra son pain joliment enrubanné, paré par ses soins accompagnés d’un bouquet de fleurs… si toutefois le papa et la maman de la belle consentent à ce qu’elle lui ouvre la porte…
L’huis entrebâillé, la jeune fille s’entendra lire par le « voleur » un compliment dont le texte se transmet souvent de père en fils comme celui-ci que m’a lu Raymond Albert, tandis qu’à quelques pas de nous, une jeune fille l’écoutait…

Mademoiselle,
« Tout d’abord nous vous prions de nous excuser de déranger votre soirée, d’interrompre vos occupations et de troubler le cours de vos rêveries.
Si nous n’avions écouté que notre modestie, nous n’aurions pas osé notre petite démarche, mais la bonté même avec laquelle vous avez accueilli ceux qui ont eu l’occasion de vous connaître nous a engagés à obéir à la vieille coutume qui nous amène près de vous.
Et avouons-le franchement, nous avons aussi voulu saisir l’occasion unique qui se présentait de profiter du charme de votre présence.

Donc, nous vous prions d’accepter ce pain qui vous a été dérobé et que nous vous restituons en toute justice ; vous l’offrir, c’est dans notre pensée, vous adresser les vœux qui nous animent :
Que l’avenir conserve cette santé florissante que nous admirons, comme l’air de nos montagnes raffermit sans doute ce pain offert et que le temps ne saurait détruire ; ni ternir l’or des son cœur ; ni même altérer sa bonté et sa douceur qui satisfont les plus difficiles.
Encore une fois, pardonnez-nous, Mademoiselle, et acceptez les hommages que nous vous offrons en cette circonstance avec le plus profond respect ».

Si l’objet de cette tendre adresse demeure aussi glacial que les stalactites qui pendent de la voûte des tunnels de la Nationale 91, il ne reste qu’une issue à l’amoureux éconduit : reprendre son pain, acheter une bouteille de bon marc et une bougie : allumer ladite bougie, tremper de longues lamelles de mie de pain dans ledit marc et, tandis que la chose est encore tout auréolée de flammes la porter à sa bouche et la déguster à petits coups…

C’est ainsi qu’on fait « Gauchette », à Villar d’Arène.
Ça n’est heureusement pas toujours pour noyer un chagrin d’amour.

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