HISTOIRE DE NOËL : LA CASCADE 1/2

Cascade de la Pisse, route de Briançon, vers 1910.

Source Gallica
Revue : Guignol : cinéma des enfants
Publication : 22 septembre 1935
Auteur : Guy d’Éliac

Sur le même thême : 
– La revanche du passé
– Le Guide de l’Oisans

Première partie 


LA CASCADE 1/2

Par Guy Éliac

Ils étaient vingt petits garçons qui s’en allaient d’un pas égal vers leurs vacances ; vingt petits Parisiens trop frêles qu’on envoyait à la montagne.
Ils avaient passé toute une longue journée en chemin de fer ; ensuite, un autobus les avait menés de Grenoble à Vaujany et, maintenant, ils cheminaient dans un sentier raboteux qui descendait à travers champs et prairies jusqu’au torrent du Flumet.
À leur tête marchaient plusieurs jeunes filles qui portaient des feutres à larges bords et des pèlerines bleu foncé.
Après avoir beaucoup jacassé tout le jour, ils ne parlaient plus guère, tous ces petits citadins, trop étonnés par tout ce qu’ils voyaient pour la première fois dans ce décor alpestre. Les jeunes filles riaient de l’ébahissement qui se peignait sur tous ces visages pâlots.
L’une d’elles, Hélène Darcey, sentit une petite main tirer sur sa pèlerine. Elle se retourna.
Un garçon d’une dizaine d’années, long et fluet, plongeait dans son regard de grands yeux gris interrogateurs.
— Qu’est-ce que tu veux, Émile ?
Le bras du gamin se leva vers la montagne aride que dorait le couchant.
— M’zelle ! Qu’est-ce que c’est, là-bas ?
Il montrait du doigt une vaporeuse chute d’eau dont la voix grave et sonore se confondait avec la chanson du vent dans les sapins.
Le voisin d’Émile eut un petit sifflement d’admiration.
— Mince, alors ! C’est rien chouette, ici ! Y collent des jets d’eau tout en haut des montagnes !
— Ce n’est pas un jet d’eau, expliqua la jeune fille avec un sourire amusé, c’est la cascade de la Fare.
— C’est beau, Mademoiselle, dit gravement le petit Émile.
Quelques minutes plus tard, ils avaient atteint les berges du Flumet. L’eau qui descendait du sommet de la montagne bondissait dans un lit encombré de gros rochers moussus. Une passerelle rustique, formée de branchages entrelacés, posés sur trois troncs de sapins, franchissait le torrent.
— Halte ! décida une des jeunes filles.
Aussitôt les enfants, déposant sacs et musettes, s’égaillèrent sur les rives, grimpèrent aux arbres, se poursuivirent sous les sapins avec des cris joyeux assourdis par la voix profonde du torrent.
Lorsque, après les dix minutes réglementaires, les jeunes filles rassemblèrent les enfants, l’un d’eux manquait à l’appel.
— C’est Émile Montbard, dit Hélène Darcey. Je parie qu’il est monté vers la cascade. Il manifestait une telle admiration, tout à l’heure ! Attendez-moi. Je vais sûrement le ramener.
Elle s’éloigna d’un pas souple dans la prairie qui longeait le torrent et ne tarda pas à rejoindre Émile.
Il se tenait au pied de la grande muraille rocheuse qui n’était qu’un escarpement de la montagne. La belle masse d’eau étincelante que formait la cascade se détachait du roc comme une écharpe blanche et vaporeuse, se déchirait aux saillies de la paroi, rejaillissait en gerbes de cristal, pour retomber encore avec un chant d’orgue grave et profond répercuté par l’écho des montagnes.
Au pied de la roche, la cascade redevenue torrent poursuivait sa course en une infinité de petites chutes cristallines d’où montait un blanc poudroiement d’écume.
Agenouillé sur un rocher, Émile, au risque de tomber dans le torrent, s’amusait à laisser glisser entre ses doigts l’eau frémissante.
Hélène Darcey hâta le pas.
Mais le petit, cessant ce jeu, redressa la tête et de nouveau considéra la cascade. Hélène fut frappée par l’expression d’extase répandue sur les traits du gamin. Il eut un geste de ses doigts rougis par le contact de l’eau glacée, comme pour saisir l’inaccessible chute.
Hélène Darcey appuya sa main sur l’épaule du petit garçon qui tressaillit.
— Eh bien, Émile, pourquoi t’es-tu sauvé ?
L’enfant parut sortir d’un rêve.
— Oh, M’zelle ! J’me suis pas sauvé ! Seulement, je voulais la voir de plus près, la cascade ! C’est tellement, tellement…
Il se tut, impuissant à traduire son émerveillement.
Hélène ne voulut pas doucher un si bel enthousiasme. Elle dit seulement en entraînant le petit qui la suivit docilement :
— Allons, viens vite ! On nous attend, là-bas.
Lorsqu’ils rejoignirent le groupe, Andrée Marsan, celle des jeunes filles qui dirigeait toute la bande, leva vers le gamin un index menaçant.
— Je n’aime pas les escapades, tu m’entends, Montbard ? Nous voici tous en retard à cause de toi. Si tu recommences, prends garde !
L’enfant baissa la tête sous le regard narquois des autres. Tous reprirent leur marche. Une demi-heure plus tard, ils atteignaient le petit hameau de l’Enversin, où une belle maison claire allait les abriter pendant trois merveilleuses semaines de soleil et d’air pur.
Des exclamations se croisèrent dans la grande salle lumineuse où les petits lits blancs s’alignaient contre les murs.
— C’t’épatant, ici !
— Avec ça qu’on cuisait, à Paris ! Ici, même quand on a sa veste, y fait pas trop chaud !
— Tu parles ! Et puis, t’as pas remarqué ? dehors, ça sent les vaches !…

Ce fut une belle période pour les petits écoliers accoutumés à jouer dans les ruisseaux de Paris et dont les poumons n’avaient jamais respiré que l’air vicié de la capitale.
Ils escaladèrent les pentes rocheuses des Grandes Rousses, ramassèrent de merveilleux cailloux dans les torrents, découvrirent, avec quel enthousiasme bruyant, de belles plaques de neige immaculée que leurs chaussures souillèrent vite, hélas !
Émile s’amusait comme les autres. Il courait dans la neige, escaladait les sapins, riait et s’excitait avec ses camarades. Il s’épanouissait dans la saine atmosphère de la montagne. Bronzées par le soleil des Alpes, ses joues ressemblaient à deux brugnons.
Mais il gardait toute sa ferveur pour la cascade. Lorsqu’on le laissait seul, il courait au bord du torrent, demeurait en contemplation jusqu’à perdre complètement la notion du temps et se faisait ensuite vertement rabrouer parce qu’il rentrait en retard au gîte.
Seule, Hélène Darcey s’était penchée sur cet étrange caractère d’enfant et avait essayé de le déchiffrer. Peut-être avait-elle su comprendre ce qui se cachait dans cette petite âme.
— Ne le grondez pas ! disait-elle parfois aux autres jeunes filles. Il a un tempérament d’artiste, ce gamin-là.
— Eh bien ! Heureusement qu’ils ne sont pas tous de la même trempe ! s’exclamait-on. Nous en sèmerions la moitié à chaque promenade.
Devinant l’intérêt que lui portait la jeune fille, Émile avait voué en retour à Hélène une affection profonde et recueillie qu’il n’avait jamais osé lui manifester.

Un soir, toute la bande cheminait dans un étroit sentier ensoleillé qui longeait un ruisseau. Tout à coup, Émile Montbard poussa un cri perçant. Il voyait une vipère dresser sa tête triangulaire à quelques centimètres du pied d’Hélène Darcey, chaussée seulement d’espadrilles.
Poussé par un généreux élan, l’enfant bondit sur-le-champ et tenta d’écraser l’affreuse bête sous sa semelle cloutée. Mais il avait mal calculé son geste. Le reptile, la queue broyée, se redressa et mordit cruellement le pauvre Émile à la jambe.
L’enfant eut un cri de douleur qui succéda presque instantanément à son cri d’effroi et il se cramponna convulsivement au bras d’Hélène.
— Une vipère !… une vipère ! crièrent tous les garçons.
Quelques poltrons prirent la fuite. Les autres demeurèrent sur place, les jambes flageolantes. Les plus braves, armés de bâtons, se lancèrent à la poursuite de la vipère et parvinrent à l’assommer.
Pendant ce temps, Hélène Darcey avait étendu dans le sentier le pauvre Émile, devenu blême.
Elle s’efforçait de réprimer le tremblement de ses doigts pour déchausser rapidement l’enfant tandis qu’une autre jeune fille ligaturait au-dessus de la plaie la jambe du pauvre petit.
— Pourquoi a-t-il agi ainsi ? répétait Hélène avec des larmes dans la voix. Se faire mordre à ma place par cette affreuse bête !
— Il a eu un beau geste, le pauvre gosse ! déclara Andrée Marsan qui était la directrice en chef de la petite colonie. Surtout, ne vous affolez pas, Hélène. J’ai ma trousse. Nous allons le soigner immédiatement.
Consciente de ses devoirs et de sa responsabilité de chef, Andrée avait gardé tout son sang-froid. Elle ouvrit son canif et élargit sans hésiter la plaie tandis qu’Hélène et une autre jeune fille maintenaient l’enfant. Lorsque la blessure eut abondamment saigné, Andrée ouvrit la trousse qu’elle emportait toujours en promenade et fit à Émile une injection de sérum antivenimeux.
Le pauvre petit s’était efforcé de ne pas trop crier pendant ces soins douloureux. Mais il était livide. Andrée passa à Hélène un flacon de rhum.
— Tenez ! Qu’il en boive un peu pour se remonter. Il s’agit maintenant de l’amener à un médecin, ajouta-t-elle.
À ce moment, les jeunes chasseurs revenaient, portant en travers d’un bâton le corps flasque de la vipère morte.
— Tu vois, Émile, dit Andrée Marsan, elle ne mordra plus personne.
Mais Émile ferma obstinément les yeux pour ne plus voir l’affreux serpent auquel il devait cette plaie saignante qui le faisait si cruellement souffrir.
Les jeunes filles se concertèrent. Il fut décidé qu’elles se partageraient en deux groupes. Les unes ramèneraient les garçons à l’Enversin tandis que les autres, en se relayant deux à deux, descendraient Émile jusqu’à la route.
C’est ce qui fut fait. Un automobiliste voulut bien se charger du petit blessé qu’accompagna Hélène Darcey.
Et la voiture, emportant le courageux gamin et la jeune fille qui s’était constituée son infirmière, fila bientôt à travers la verte vallée de la Romanche vers Bourg-d’Oisans.
Le médecin fut rassurant. Il compléta les premiers soins donnés à l’enfant, pansait la jambe blessée et avertit la jeune fille qu’il ne faudrait pas s’effrayer si un violent accès de fièvre se déclarait dans la nuit.
— Ce serait la suite normale de l’ébranlement nerveux qu’a subi cet enfant, expliqua-t-il. Mais, dans quelques jours, il sera sur pied et trottera de nouveau dans nos montagnes.
Hélène, réconfortée par le diagnostic du médecin, fit donc transporter Émile dans une pension de famille du bourg. On ne pouvait songer à ramener l’enfant dans le sauvage hameau de l’Enversin avant que toute complication fût définitivement écartée.
Une longue nuit d’anxiété commença pour la jeune fille, bien décidée à veiller son petit blessé.
Celui-ci, couché dans un lit blanc, ne paraissait plus si pâle. Un peu de rose était revenu à ses joues et ses yeux brillaient de fièvre.
— Mademoiselle ! appela-t-il bientôt d’une petite voix changée.
Hélène s’approcha du lit.
— Mademoiselle ! Est-ce que je pourrai retourner à l’Enversin, quand je serai guéri, ou bien, est-ce que vous me ramènerez tout de suite à Paris ?
— Rassure-toi, Émile, nous reviendrons à l’Enversin. Et tu auras encore une grande semaine de jeux avec tes camarades avant le départ.
Le petit visage d’Émile s’éclaira.
— Alors, je pourrai retourner à la cascade !
— Tu l’aimes donc bien, ta cascade, Émile ?
— Oh ! Mademoiselle, c’est plus beau que tout !
— Plus beau que les glaciers ? Plus beau que les grands sapins de la forêt ?
— Oh ! oui, que tout ! Quand on est auprès, on voudrait que ça dure toujours. Il semble qu’elle s’en va, toute cette eau qui tombe, et pourtant, elle est toujours là. Et ça brille, dans le soleil, et… Mademoiselle ?
— Qu’est-ce qu’il y a, Émile ?
L’enfant se souleva sur son coude pour confier à demi-voix :
— Vous savez… j’en ai ramassé un morceau !
— Un morceau de quoi ?…
— De la cascade ! Je ne l’ai pas dit aux autres parce que peut-être ils auraient voulu me le prendre. Mais à vous, je peux bien le dire.
Hélène appuya sa main sur le front brûlant du petit garçon. Elle attribuait à la fièvre la surexcitation de l’enfant et ses paroles incohérentes.
— Reste bien tranquille, mon petit Émile. Ferme les yeux et tâche de dormir pour être guéri demain.
— Oui, M’zelle. Mais d’abord, je voudrais vous montrer… Vous voulez prendre mon sac qui est accroché au mur ?
Pour ne pas contrarier son malade, Hélène décrocha la musette et l’apporta à Émile. Celui-ci fouilla dans une des poches et en tira avec précaution une grosse pierre dans laquelle étaient enchâssées de superbes aiguilles de cristal de roche entrecroisées. Certaines atteignaient la longueur d’un doigt. Toutes étaient d’une transparence parfaite. Émile éleva dans ses mains le beau bloc étincelant afin de le faire admirer à son infirmière.
— M’zelle ! Est-ce que ça n’est pas comme un beau morceau de la cascade, ça ?
— En effet. Cela y ressemble. Sais-tu comment on appelle cette pierre ?
— Non.
— Du cristal de roche.
— Ah ! c’est ça, du cristal. Eh bien, la cascade de la Fare, elle est… comme si elle était tout en cristal, n’est-ce pas, Mademoiselle ?
— Oui, mon petit. Mais donne-moi cela, maintenant, Émile. Il faut que tu dormes.
— Oh non, M’zelle ! Laissez-le-moi ; je voudrais le garder !
Avec le geste d’un avare qui cache sa fortune, il glissa le bloc de cristal de roche sous son oreiller.
— Mademoiselle, quand je regarde ces belles pierres transparentes comme de l’eau propre, et encore plus quand je regarde la cascade, je pense à de jolies choses qui seraient toutes blanches et brillantes comme ça ; des jolies choses de toutes les formes, qu’on pourrait les prendre dans ses mains pour mieux les regarder, et même qu’on pourrait voir le soleil au travers ! Et puis, quand je ferme les yeux, M’zelle, je les vois au dedans de moi, ces choses… si belles, si belles !…
— C’est cela, mon petit Émile. Ferme les yeux, regarde toutes ces belles choses au dedans de toi et ne bouge plus, ne parle plus.
Émile obéit et se calma par degrés. Bientôt, sa respiration régulière, un peu précipitée, apprit à Hélène qu’il s’était endormi.

À suivre…

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