HISTOIRE DE NOËL : LA CASCADE 2/2

Cliquez-moi !
Cascade de la Fare de Vaujany.

Source Gallica
Revue : Guignol : cinéma des enfants
Publication : 22 septembre 1935
Auteur : Guy d’Éliac

Sur le même thême : 
La revanche du passé
Le Guide de l’Oisans

Première partie – Deuxième partie


Vingt petits Parisiens frêles partent en vacances à la montagne vers Vaujany. Émile, fasciné par la cascade de la Fare, s’en approche au risque de se perdre. Un jour, il sauve Hélène d’une vipère, mais il est mordu à la place de la jeune femme. Malgré la douleur et la fièvre, son émerveillement pour la cascade et la nature reste intact, révélant son âme d’artiste.

LA CASCADE 2/2
Par Guy Éliac

Très vite arriva la date du départ pour Paris. Et la petite colonie de l’Enversin se dispersa dans la capitale.
Hélène Darcey revit fréquemment son jeune protégé, entièrement remis de sa morsure de vipère. Cet épisode demeurait entre eux comme un trait d’union. Touchée au cœur par le courageux dévouement de l’enfant, Hélène aurait voulu faire beaucoup pour cet étrange petit homme si sincère dans ses enthousiasmes.
Pour Émile, Hélène demeurait la confidente de ses merveilleuses vacances. Elle était la seule personne à qui il avait tenté d’expliquer le bouleversement de son âme en découvrant l’émouvante beauté de cette cascade qui emplissait encore ses rêves. Il sentait confusément qu’elle l’avait compris mieux qu’il ne se comprenait lui-même. Aussi lui avait-il voué à jamais une inébranlable et confiante affection.
Malgré cela, leurs rencontres s’espacèrent. Émile était repris par l’école, la jeune fille par les diverses occupations qui absorbaient sa vie. Mais il resta bien décidé entre eux que si Émile avait un ennui, une difficulté, il viendrait tout de suite consulter sa grande amie.

Trois années passèrent et Hélène se maria avec un jeune industriel de la région parisienne, Claude Sauvan.
Émile avait appris cette nouvelle quelques jours avant la date du mariage. Pour rien au monde il n’aurait voulu manquer d’assister à la cérémonie. Il se faufila donc dans l’église pleine de monde, puis, lorsque la messe prit fin, il suivit la foule élégante et parvint, tout intimidé, un peu effrayé aussi de son audace, devant les jeunes mariés.
Hélène reconnut dès le premier coup d’œil ce grand garçon maigre et dégingandé qui avait revêtu ses plus beaux habits pour venir la saluer. Son visage s’éclaira d’un joyeux sourire tandis qu’Émile roulait son béret dans ses doigts.
— Toi, Émile ! Que je suis donc heureuse de te voir aujourd’hui ! Claude, c’est Émile Montbard, vous savez, ce courageux petit garçon de ma colonie de vacances qui s’est fait mordre par une vipère pour me défendre.
Émile perdait toujours un peu la tête lorsqu’on faisait allusion à son acte de bravoure. Il n’entendit pas les éloges que lui adressait ce grand monsieur qui se tenait aux côtés d’Hélène. Après plusieurs minutes, seulement, il pensa que ce devait être ce monsieur-là, le marié.
Il ne retrouva ses esprits qu’en entendant Hélène l’interroger :
— Quel âge as-tu, maintenant, Émile ?
— Treize ans, Mademoiselle… Madame !
— Et tu vas toujours à l’école ?
— Non, Madame ! J’ai fini depuis le mois dernier.
— Alors, qu’est-ce que tu vas faire, à présent ?
— Ben… j’sais pas trop. Mon père voudrait que je me fasse mécano dans un garage. Mais ça ne me tente guère.
— As-tu quelque autre idée ?
— Oh oui ! Mais des idées si difficiles !…
Il soupira, et Hélène vit passer dans ses yeux l’expression du petit garçon de naguère, en contemplation devant sa cascade. Elle eut l’intuition que le moment était venu d’aider Émile à réaliser le rêve inexprimé d’autrefois. Mais le lieu ni le jour ne se prêtaient à un long entretien.
— Écoute-moi, Émile. Dans quinze jours, nous serons de retour chez mes parents. Viens nous voir le jeudi suivant, de bonne heure après le déjeuner, n’est-ce pas ? Tu nous expliqueras tous tes projets. Nous verrons, d’après tes goûts, ce que tu peux faire.
— Vous… vous n’oubliez pas ? balbutia Émile, terriblement impressionné à la pensée de ce rendez-vous.
Hélène sourit de nouveau.
— Sois tranquille, mon petit Émile, je n’ai pas l’habitude d’oublier mes amis.
Son mari avait sorti de sa poche un carnet sur lequel il inscrivit la date du rendez-vous.
— Voilà, c’est noté, dit-il à l’enfant. Sois sans crainte, Émile, nous n’oublierons pas.
— Je… je vous remercie ! bégaya Émile, qui serra gauchement les deux mains tendues et se sauva.

Quinze jours plus tard, l’enfant se présenta chez les parents d’Hélène. Il vit avec joie que la jeune femme se trouvait seule dans le salon où on l’introduisit. Cela lui donna tout de suite du courage. Il savait que sa grande amie le comprendrait toujours.
Hélène sut d’ailleurs mettre à l’aise son petit protégé.
— Assieds-toi, Émile, et explique-moi ce que tu voudrais faire.
— Voilà, Madame. Depuis l’été que j’étais allé à l’Enversin, je n’ai pas oublié la cascade. Alors, souvent, quand je pense à toute cette eau qui était tellement belle, je regarde mon cristal de roche et je me dis que j’aimerais bien travailler dans quelque chose qui y ressemble.
— Travailler dans du cristal de roche ! Mon pauvre Émile, nous ne sommes plus au temps des cristalliers d’autrefois.
— Mais on peut travailler dans quelque chose comme cela, Madame, peut-être du verre. Je voudrais inventer de belles choses que j’ai dans la tête, des choses qui ressemblent à ça, vous voyez ?
Et il désignait du doigt, sur un guéridon, une coupe de cristal dont le galbe était aussi pur que la matière qui composait l’objet.
Ce fut pour Hélène un trait de lumière. Peut-être une vocation d’artisan verrier était-elle née dans l’âme d’Émile tandis qu’il contemplait, fasciné, la cascade translucide. C’était cela qui se traduisait chez lui par l’amour de tout ce qui était brillant, transparent et pur comme le cristal de roche et l’eau limpide des torrents de l’Oisans.
Après quelques minutes de réflexion, la jeune femme conclut :
— Je crois que j’ai compris ce que tu veux faire, mon petit. Mais j’ai peur que les débuts ne te paraissent durs. Il faudra sans doute commencer par fabriquer des bouteilles et des vitres.
— Ça ne fait rien, Madame, si, après, je peux faire les belles choses que j’ai dans la tête.
— Eh bien, c’est promis. J’en parlerai à mon mari et nous irons tous les deux décider la chose avec tes parents. Tu es content, Émile ?
Le regard éloquent dont Émile gratifia la jeune femme prouvait mieux que n’auraient pu le faire de simples mots la joie qui débordait du cœur du futur verrier.
Claude Sauvan parvint à caser Émile dans la verrerie que dirigeait un de ses cousins. Lenfant, chaudement recommandé par Claude et Hélène, se familiarisa peu à peu avec la technique de la fabrication du verre et du cristal.
Son ambition allait grandissant à mesure que passaient les semaines, et les idées qui se pressaient dans son cerveau devenaient chaque jour plus précises, si bien que l’enfant croyait voir défiler devant ses yeux toutes ses futures créations.
Alors, le soir, remonté dans l’étroite chambrette qu’il occupait sous les toits, Émile dessinait fiévreusement, dans un grand cahier, d’une main maladroite. Il lui arrivait parfois d’arracher jusqu’à six ou huit feuilles de suite parce qu’il ne parvenait pas à matérialiser l’idée jaillit en lui.
Enfin, un soir, il crut avoir fixé, avec suffisamment de précision, le projet d’un étrange vase de cristal qui évoquait les gerbes d’eau de la cascade se brisant sur les arêtes des rocs et rejaillissant en mille perles. Ce projet-là, Émile désirait vivement en entreprendre l’exécution.
Tout tremblant, il vint soumettre son dessin et sa requête au directeur, qui l’accueillit avec une grande bienveillance.
— Pas mal, pas mal, approuva-t-il en tenant le cahier très loin de ses yeux pour juger de l’ensemble. Ton dessin est bourré de fautes, mon petit ami, mais ton idée me semble bonne.
— Alors, Monsieur le directeur, est-ce que vous me permettriez de le fabriquer… à un moment où les ouvriers ne seraient pas là ? Comme ça, je ne les gênerais pas. Je voudrais tant essayer ça… rien que pour voir !
— Je ne demande pas mieux, mon petit Montbard. Essaie, rien que pour voir… et je te dirai ensuite ce que j’en pense.

Le soir, à 6 heures, comme les ouvriers quittaient la verrerie, Émile, dont le cœur battait à grands coups, se glissa près du four, escorté par un vieux contremaître auquel le directeur l’avait confié.
Il saisit une des cannes, l’introduisit par une ouïe dans le four et recueillit un peu de pâte de cristal. Puis il commença à souffler dans la canne tout en la faisant rouler entre ses doigts pour garder une forme sphérique à l’objet qui se gonflait, s’étirait, devenait lentement transparent.
— Attention ! disait de temps à autre le vieux contremaître qui suivait des yeux chaque mouvement de l’apprenti. Replace ton verre à la chaleur. Si tu le laisses se refroidir, ce sera du travail manqué.
Émile introduisait alors la canne dans le four pendant quelques secondes sans cesser de la rouler entre ses doigts.
Lorsqu’il eut donné à son vase la forme générale qu’il avait indiquée dans son dessin, il en commença la décoration à l’aide de spatules. Il en modela amoureusement les contours tandis que le contremaître imprimait à la canne le mouvement de rotation indispensable pour la réussite de l’objet.
Le petit artisan travailla longtemps dans l’atmosphère surchauffée du four où étaient placés les creusets contenant le verre en fusion. Il voulait obtenir quelque chose de très bien pour son premier essai. Il ne s’arrêta que lorsqu’il sentit qu’il ne pourrait faire mieux, mais il n’était pas satisfait encore.
Alors, avec l’aide du contremaître, il détacha son œuvre de la longue canne de fer et la plaça dans un four spécial où elle refroidirait lentement.
Le lendemain, il put apporter au directeur son vase de cristal qui semblait enfermer dans ses courbes maladroites toute la force jaillissante de mille cascatelles enveloppées d’un réseau de fins sillons d’écume. L’ensemble était étrange, imprévu, et frais comme l’eau des torrents de la montagne.
Le directeur fut frappé de l’art intense qui vibrait dans cette première création d’un gamin de treize ans.
— Mon petit, dit-il en prenant Émile par les deux épaules, tu as tout à apprendre. Tu ne possèdes ni la sûreté de main, ni l’habileté technique d’un bon ouvrier verrier. Tu ne sais pas comment on obtient le verre jaspé. Tu ignores comment on cisèle le cristal par la morsure des acides. Tu m’entends, tu ne sais rien de ton métier…
Le directeur saisit alors le vase de cristal et l’éleva entre ses doigts.
— Tu ne sais rien de ton métier, mais tu possèdes ce qui ne s’apprend pas. Ce petit travail malhabile est pétri d’art. Montbard, je ne ferai jamais de toi un ouvrier. Tu travailleras seul et tu deviendras un grand artiste !

Cinq ans plus tard, Hélène Sauvan, recevant un jour la visite d’Andrée Marsan, lui montra une grande coupe posée sur un guéridon, dans son salon.
— Que dites-vous de cela, Andrée ?
— Mais c’est une coupe de Montbard que vous avez là ! Quel artiste ! Ces nuances d’un vert profond sont splendides. Et j’adore ces nénuphars transparents qui semblent vraiment flotter sur une onde immobile.
— Oui. Il commence à comprendre la beauté des eaux dormantes. Au début, il n’aimait que les cascades. Ne vous souvenez-vous pas, Andrée, de notre colonie de vacances de l’Enversin, et de ce petit garçon, qui était toujours dans la lune ?
— Comment ? Le petit Émile Montbard ! Ce serait lui qui…
— C’est bien lui. Il a dix-huit ans à peine, il est déjà connu. Avais-je tort quand je vous disais jadis : une âme d’artiste ?
— C’est vrai. Je me rappelle… l’histoire de la vipère ! Est-ce vous qui avez lancé ce jeune artiste, Hélène ?
— Pas du tout. Il s’est imposé lui-même par son art, par sa valeur. Mon mari et moi, nous l’avions seulement recommandé à un parent qui voulut bien le prendre comme apprenti dans sa fabrique de verre, et qui s’intéressa tout spécialement à lui. Aujourd’hui, il travaille seul, à sa fantaisie. Il travaille beaucoup, du reste. Son art est tout pour lui.
— Hélène, vous êtes trop modeste. En réalité, vous avez fait beaucoup pour cet enfant. Vous seule, à l’Enversin, aviez su comprendre ce petit garçon rêveur, et c’est pourquoi il vous a ouvert toute grande sa petite âme fraîche. Peut-être, si personne ne s’était penché sur son rêve, aurait-il laissé mourir en lui les prémices d’une vocation qu’il ne savait pas formuler encore. Il serait devenu un simple ouvrier et aurait continué, sans savoir pourquoi, d’aimer les cascades. Il suffit parfois de si peu de chose pour déterminer ou détruire le germe d’une vocation dans une âme jeune !

Guy d’EYLIAC.

Si vous avez trouvé une faute d’orthographe, une erreur ou si vous souhaitez ajouter une précision, veuillez nous en informer en sélectionnant le texte en question et en appuyant sur les touches [Ctrl] + [Entrée] .

Ce contenu a été publié dans HISTOIRE, PRESSE, TEXTE, VILLAGE, avec comme mot(s)-clé(s) , , , , . Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.