Les vacances d’André

Oratoire du Chazelet, Carte postal GEP, début du XXe.

LES VACANCES D’ANDRÉ

Source Gallica :  bulletin trimestriel de l’Association Les étudiants au sanatorium
Date d’édition : janvier 1941

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— Souvenirs de vacances

André Lormier était citadin comme un autre est bossu, d’une façon congénitale. La grande ville qui l’avait couvé, et dont, poussin obéissant, il ne s’éloignait jamais, en avait fait un chef-d’œuvre à sa manière, une merveille d’automatisme urbain dont les moindres mouvements étaient réglés et prévus* par une chronologie sans pitié qui le prenait au saut du lit « pour ne l’abandonner qu’à l’heure du sommeil. Au moment où, chez les jeunes gens, les sentiments instables et bouillonnants cherchent dans la nature extérieure une évasion vers de larges horizons, où l’imagination vagabonde et où se forme le caractère, la poésie de l’asphalte et des boulevards lui donna une sensibilité étriquée et tant soit peu mesquine de citadin content de lui. Sa vue toujours bornée par un pâté de maisons ne lui permettait pas plus de voir l’horizon que sa volonté annihilée par des années de servage ne lui permettait une évasion hors de sa prison murale, jamais André n’avait à prendre de décisions : les activités de sa vie l’accaparaient à des heures fixes, et se le renvoyaient l’une l’autre comme une balle lorsqu’elles en avaient fini avec lui. Il se mouvait dans une sorte d’harmonie préétablie qui ne lui laissait aucune initiative, esclave soumis de son travail, de ses habitudes, de son chronomètre et de sa concierge.

Des femmes, il connaissait la forme : l’élégance d’une silhouette et le charme d’un visage lui procuraient le même désir qu’une œuvre rare ou un objet de luxe, mais aux heures mêmes les plus intimes, il n’avait jamais perçu la signification d’un regard plus appuyé ou pensé qu’une phrase banale peut avoir un autre sens que celui des mots qu’elle aligne, à cause d’une certaine façon de la prononcer ou d’une inflexion spéciale de la voix.

Tel était Lormier, célibataire et comptable à Paris, lorsqu’arriva la grande aventure de sa vie.

André gagna, non pas à la loterie, mais à un concours de slogans publicitaires et jamais lauréat ne fut plus embarrassé de son prix : offrir au gagnant un mois de vacances payées à la mer ou à la montagne était une idée extravagante qui choquait ses plus chères habitudes de sédentaire inamovible. Il pensa refuser, mais l’économie certaine représentée par ce mois gratuit le fit accepter après bien des hésitations…

Un matin du début d’août vit Lormier confortablement installé dans le car magnifique qui, de mai à octobre, par la vallée de la Romanche, Bourg-d’Oisans et le Lautaret relie Grenoble à Briançon. André avait choisi pour y passer ses vacances un village de 500 habitants : La Grave, situé à 1.500 m. d’altitude au pied de la Meije. Arrivé au début de l’après-midi, notre héros s’installa confortablement dans un hôtel dont la terrasse surplombait le torrent, en face du massif énorme de roches noires et rouges qui dresse face au nord le premier spectacle de l’Oisans reculé et si longtemps méconnu. Fatigué par un voyage de nuit assez pénible, André s’endormit dans la pénombre des persiennes fermées sur son repos, comme des rideaux d’alcôve.

Vers six heures du soir, un bruit de voix sous sa fenêtre le réveilla et, les paupières lourdes encore, il poussa ses volets, curieux de connaître le décor à peine entrevu à son arrivée : en face, le massif montagneux loin de limiter l’horizon semblait au contraire l’élargir et repousser vers le ciel par une vision verticale les bornes de la vie terrestre. Une sérénité immobile se dégageait de ces lignes nouvelles et hostiles qu’André n’arrivait pas à ramener à l’échelle de sa connaissance ; pour la première fois, les supports de sa vie lui firent défaut, et il eut l’impression de manquer de souffle devant ce spectacle où rien n’accrochait son raisonnement habituel et ne lui permettait de reprendre haleine. Une inquiétude de ce monde nouveau lui vint, inquiétude des formes rudes et des couleurs trop franches, inquiétude surtout de ce trop d’espace qui lui donnait le vertige.

Le bruit de voix qui l’avait réveillé le tira de sa contemplation peureuse et, pour se rassurer, il descendit prendre contact avec les habitants de cet inconnu. Sur la terrasse, il choisit une table à l’ombre d’un haut peuplier et se fit servir un rafraîchissement, tout en observant ses voisins, pour la plupart, des jeunes gens aux visages brûlés de soleil, et aux pieds chaussés des lourds souliers ferrés du montagnard. Une brève exclamation attira soudain l’attention de Lormier, et un bras tendu vers les cimes fit monter avec les autres son regard vers le point désigné. André assista alors au spectacle le plus nouveau pour lui qu’un soleil oblique dispense à la nature avant de disparaître derrière les sommets de l’occident : tous les tons de rose, de mauve, de violet habillaient la pierre grise, adoucissaient l’éclat du glacier, fondaient les contours rugueux en une harmonie irréelle et légère ; et cette gamme délicate et changeante ondulait vers le bas en des teintes plus discrètes, pour se noyer dans l’ombre bleue qui montait doucement de la vallée. Sur la terrasse, les conversations avaient cessé ; tous les yeux perdus là-haut admiraient et, inconsciemment, André participait à l’émoi général. Pour la première fois peut-être, l’emprise d’un sentiment détachait un peu son esprit de la substance physique, pour la première fois, les aiguilles pouvaient tourner sur leur cadran sans déclencher en lui un réflexe de faim ou de sommeil ; arraché de son cadre étroit de mesquineries journalières, débarrassé momentanément des tyrans sans âme de son activité animale et stérile, André rêvait…

Après le dîner, l’attention de notre ami, assis dans le hall pour y griller une cigarette, fut attirée par un personnage immobile sous l’entrée. À son corps noueux et musclé, sous le costume rustique, on reconnaissait un guide de montagne attendant sans doute un client pour régler avec lui les derniers préparatifs d’une course. C’était un beau spécimen de cette race de rudes grimpeurs qui acceptent, pour gagner leur vie, la responsabilité de la vie des autres. Le visage impassible comme sa montagne restait hermétique dans le remue-ménage des allées et venues de ce hall d’hôtel. Le menton carré disait l’énergie que l’homme était susceptible de déployer quand les circonstances l’exigeaient : retenir par une volonté farouche sur l’étroite marche de glace la cordée dont un membre a glissé, redescendre sur son dos le client rompu de fatigue que les forces ont trahi, ramener intactes toutes ces vies qu’on lui a confiées pour une somme dérisoire. Lormier ne pouvait détacher son regard de ses yeux gris, immobiles sous l’arcade profonde, et qui reflétaient une calme philosophie d’abnégation et de dévouement tellement naturel qu’elle s’intégrait en la matière même de cet homme.

Comme André était loin de sa ville, de ces foules dont les éléments se bousculent et s’ignorent, de ces bâtisses où des êtres vivent côte à côte pendant des vies entières, aveugles et sourds à ce qui n’est pas eux. Ce guide debout dans le hall lui donnait sans un mot, sans même un geste, une pure leçon de charité, un bon exemple de courage désintéressé et de naturelle simplicité.

Le lendemain, André, laissant la pente Nord abrupte et sournoise à ses adorateurs, montait tranquillement la route qui, de l’autre côté de la vallée, déroule ses lacets au travers des champs en terrasse qui s’étagent jusqu’aux hameaux, surplombant La Grave. À mesure qu’il s’élevait, la vallée s’enfonçait dans la verdure des mélèzes pour se perdre dans la buée bleue de la Combe de Malleval, dont les murailles noires entr’ouvertes laissent descendre vers Bourg-d’Oisans la Romanche capricieuse.

André que rien ne pressait s’assit dans l’herbe drue.
La Meije dressait dans le ciel la ligne élégante de sa flèche de pierre : le Doigt de Dieu comme l’appellent encore les Anciens. En face, Lormier, immobile ; regardait. Lui qui avait concentré le monde en sa personne, subissait peu à peu la perception de son ignorance dans cet univers nouveau et puissant comme un chaos où l’homme n’est pas le maître et dans lequel l’élément non asservi a gardé son âme en un mystère non accessible aux mortels. André comprenait maintenant l’enthousiasme de ces quelques initiés dont le désir n’est pas de dévoiler le mystère, mais de participer par leur effort à la vie de la matière. Les pupilles dilatées, André fixait la déesse et sentait crouler en lui l’édifice factice de sa vie sans idéal. La séduction de la magicienne, les mille feux de son manteau blanc, la noblesse de son attitude brisaient les derniers efforts des génies malfaisants qui, depuis sa naissance l’avaient en fermé dans cette cage ridicule d’habitudes matérielles, de préjugés, de manies, qui avaient bloqué ses élans et endormi sa pensée dans une vie végétative, sans histoire et sans joie. André avait maintenant la certitude d’avoir fait fausse route, le futur lui apparut comme une terre inexplorée digne de toutes les découvertes ; une curiosité et un désir immense de connaissance lui vinrent : André s’ouvrait à la vie.

GUIGUE.

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