Forêts et forestiers d’Oisans au moyen âge

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Route de Besse en Oisans, Photographe André Leconte, Éditeur La Cigogne, archives départementales de l’Isère, musée Dauphinois.

Source : Archives Glaudas 

BNF Gallica , complément à l’article initiale.

Sur le même sujet :
— Pillage des forets et les avalanches
Descriptif de la forêt d’Auris

Nota : Il n’y avait pas, pour ainsi dire, de gestion des forêts en Dauphiné, et en Oisans, au Moyen Âge. À cette époque, notamment en 1349, au moment où le Dauphin Humbert II, par un acte appelé « transport », cède le Dauphiné à la couronne de France sous condition de respect de ses privilèges. À cette époque donc, il n’existait pas de législation forestière ou d’administration spécialisée pour les forêts dauphinoises et de l’Oisans, contrairement à d’autres régions. Les textes concernant les forêts étaient disséminés dans des procédures relatives à la propriété ou aux délits dénoncées et demandant réparation. La faible valeur du bois, due aux difficultés d’accès et de transport en montagne, ne justifiait pas une intendance détaillée.

L’administration de l’Ancien Régime, peu « tracassière », reposait sur des fonctionnaires uniques et non spécialisés, comme le châtelain, représentant du Seigneur (le Dauphin en Oisans). L’intervention de celui-ci pour les forêts n’avait lieu qu’en cas d’abus importants. Le rapport décrit aussi, avec étonnement, la stabilité du massif forestier quasiment inchangé dans ses grandes frontières et ses grandes étendues de l’Oisans au fil des siècles.
La nomination de Jehan Jommar découle des dégradations répétées des bois par des habitants d’Oisans et d’ailleurs, qui mettaient en danger la sécurité publique (chemins, maisons, personnes, voyageurs) face aux avalanches, éboulements et crues. Les chemins publics étaient également mal entretenus. Le châtelain, souhaitant parer aux dangers futurs, a donc créé ce poste cumulant des fonctions de protection des bois et d’entretien des voies de communication.

Ce texte illustre ainsi la réponse administrative pragmatique face à des problèmes concrets, dans un contexte où la gestion forestière n’était pas une spécialité distincte, mais faisant partie d’une mission encadrée au service d’une collectivité.

L’extrait ci-dessous est tiré des archives d’André Glaudas, il s’agit du rapport rédigé en 1943 par P. Fourchy pour la revue des eaux et forêts : économie forestière, reboisement.

Mais, dans l’ensemble, il est curieux de constater que si, par extraordinaire, le « garde général des Forêts », nommé à Bourg-d’Oisans en 1345, et dont nous allons parler à présent, revenait occuper son poste, il retrouverait les mêmes massifs boisés, les mêmes villages qu’au Moyen Âge (avec peut-être bien des usages conservés), et qu’il serait seulement franchement déconcerté par la multiplicité et le parfait état d’entretien des routes modernes qui sillonnent la région en tous sens, routes dont il devrait assurer l’entretien, si ses attributions étaient à présent les mêmes qu’au XIVe siècle.
Il existe en effet aux archives départementales de l’Isère un texte assez amusant, écrit en bas latin (Archives départementales de l’Isère, B 3336, Recueil de procédures et d’actes relatifs aux forêts et aux pâturages, un cahier papier daté 1346-1348. Ce texte a déjà été publié, mais en latin seulement, par M. A. Allix dans son ouvrage « L’Oisans au Moyen Âge (in fine, pièces justificatives, no 5). Cette copie présente quelques erreurs et deux omissions assez longues. M. Letonnelier, archiviste départemental de l’Isère, a bien voulu revoir notre traduction. Nous lui en sommes très reconnaissants.) Ce texte est la copie d’une décision du châtelain du mandement nommant Jehan Jommar, homme lige du Dauphin, en qualité de « forestier et garde de tous les bois et réparateur des routes et chemins » du mandement.

En voici la traduction :
« Moi, Pierre de Boursier, châtelain d’Oysans, je fais connaître à tous par les présentes que :
« bien que, jadis, les bois noirs et blancs existant dans le mandement et la région d’Oysans appartenant à Notre Seigneur le Dauphin, aient été mis en bans et défens, et bien que plusieurs édits aient été promulgués, prévoyant des peines très sévères, afin que nul n’osât les essarter, écorcer, peler, couper, prendre, emporter, ou y causer du dommage d’une manière quelconque, cela afin de protéger les chemins publics, les maisons, les gens et habitants de l’Oysans, et aussi les voyageurs et passants, « néanmoins, plusieurs personnes de l’Oysans et d’ailleurs ne cessent d’écorcer, peler, couper, voler, essarter et détruire journellement ces bois, de telle sorte que les chemins publics, les maisons et les gens qui y habitent sont en danger de périr sous les avalanches et les crues des torrents,
« par ailleurs, comme les chemins publics du mandement d’Oysans en plusieurs points dudit mandement, sont mal réparés et entretenus par ceux mêmes à qui ce travail incombe, que plusieurs (mot illisible)… et d’autres analogues sont interrompus, et tout cela ne peut parvenir à la connaissance de la Cour à cause de la distance des lieux, selon ce que m’ont rapporté plusieurs prud’hommes du dit mandement,
« et j’ai appris par plusieurs personnes dignes de foi que, à moins que je ne vinsse à prendre des remèdes opportuns, de très nombreux dangers et accidents pourraient advenir et menacer, tant Notre Seigneur le Dauphin que ses gens,
« désirant parer aux dangers futurs et sur la demande de plusieurs personnes du dit mandement,
« ayant considéré l’avantage et l’intérêt de Notre Seigneur le Dauphin et de son peuple, agissant en son nom et comme son fondé de pouvoir à lui, Notre Seigneur,
« Je constitue et nomme et commissionne par les présentes,
Jehan Jommar, de Saint-Laurent-du-Lac (Ancien nom de la communauté de Bourg-d’Oisans.), homme lige du
Dauphin, présent et acceptant — et que j’ai d’ailleurs reconnu apte et idoine à cet emploi — comme forestier et garde de tous les bois et réparateur des routes et chemins précités, et comme maynier de toutes ces choses, aussi longtemps qu’il plaira à
Notre Seigneur le Dauphin et qu’il se comportera bien et fidèle ment dans son emploi.
« Je lui enjoins de réclamer et d’exiger de tout homme et per sonne qu’il trouvera dans ces bois, essartant, coupant, écorçant, transportant, emportant (du bois), ou causant un dommage quelconque, 60 sols bons viennois comme amende, pour chaque délit et chaque délinquant, de laquelle amende il sera tenu de rendre compte — et pour sa gratification 3 sols 6 deniers de ladite monnaie ; de plus, il dénoncera les noms des délinquants à la Cour,
« En outre (je lui enjoins) que, partout où il trouvera dans ledit mandement des chemins publics coupés et mal réparés, il notifie à celui ou à ceux à qui incombe la réparation, et qu’il leur enjoigne d’avoir à réparer et rétablir ceux-ci dans un délai de dix jours à dater de sa notification, sous peine d’une amende de 60 sols pour chaque manquement et chaque contrevenant ; et, ces dix jours écoulés, si les chemins ne sont pas rétablis, que ledit Jehan les répare ou les fasse réparer aux frais de ceux à qui incombait la réparation, après avoir appelé deux ou plusieurs prud’hommes par lesquels il fera faire soigneusement l’estimation ; qu’il fasse dédommager modérément les dits prud’hommes de leurs travaux et peines par les contrevenants, et, pour lui-même, qu’il lève 2 sols et 6 deniers de chaque contrevenant ; et, de plus, il sera tenu de dénoncer les noms des fautifs à la Cour ;
« d’une façon générale, qu’il fasse et accomplisse toutes les choses énoncées ci-dessus et chacune en particulier, ainsi que tout ce qui s’en rapproche et lui semblera devoir être fait et exécuté légalement ;
« mandant et prescrivant de façon expresse, moi Châtelain susnommé, à tous et à chacun des mistrals, champiers (Le mistral était un fonctionnaire chargé de la levée des impôts à l’intérieur d’une communauté. Le champier était une sorte de garde champêtre) et autres officiers existant en Oysans, et à toutes les autres personnes quelles qu’elles soient, qu’elles assistent ledit Jehan en son service et qu’elles lui obéissent à l’avenir comme au véritable serviteur préposé à ces matières, et qu’elles lui prêtent main forte ;
« Jehan promit et jura sur les saints Évangiles de Dieu de bien et fidèlement accomplir toutes ces choses, de conserver intacts les droits du Seigneur, de révéler à la Cour toutes les fautes qu’il saura avoir été commises par d’autres, de ne charger ou décharger personne à l’occasion des choses susdites, de payer chaque année, pour ledit office, à moi Châtelain et à mes successeurs, pour les besoins de Notre Seigneur le Dauphin, une pension annuelle de 1/2 florin d’or, aussi longtemps qu’il conservera ses fonctions.
« Et moi, Châtelain précité, je lui ai promis de bonne foi de lui maintenir cet office et de ne pas le lui retirer aussi longtemps qu’il plaira à Notre Seigneur le Dauphin et qu’il se comportera bien et fidèlement dans l’exercice de ses fonctions.
« Daté du dernier jour de mars, l’an du Seigneur 1345, avec apposition de mon sceau comme preuve de ces engagements, et afin qu’il accomplisse toutes les choses susdites par lui-même et par l’intermédiaire des autres personnes désignées ci-dessus et qui ont qualité pour ce faire. Daté comme ci-dessus. »
Nous ne savons pas quelle fut l’activité de Jehan Jommar.

Dans le recueil de procédures dont nous avons tiré le texte ci-dessus, ce forestier est signalé comme ayant dénoncé à la Cour du châtelain, en 1345, un certain nombre d’habitants de la paroisse d’Ornon, accusés d’avoir écorcé et mutilé « environ 5000 arbres » — qui ont séché par la suite — dans la forêt du Pré d’Ornon.

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