La vie rurale dans le canton de La Grave. 4-4

Hameau des Hieres, Henri Ferrand, début XXe, Archive Départementales des Hautes-Alpes

LA VIE RURALE DANS LE CANTON DE LA GRAVE – 4/4
Archive André Glaudas :
Bulletin de la Société de Géographie de Lille
(Lille, Roubaix, Tourcoing)

La vie rurale dans le canton de La Grave
(Hautes-Alpes)
Édition 1935

Par l’Abbé Bernard MEURICE 

Partie 1Partie 2Partie 3 – Partie 4

L’habitat
— Tout en mangeant du « pain noir », j’ai profité de l’aimable hospitalité du paysan pour examiner son habitation. Bien que les maisons soient habitées, les unes toute l’année, les
autres seulement durant l’été, c’est en général le même aspect extérieur, la même architecture rudimentaire, la même disposition intérieure. Seuls l’aménagement, le mobilier, la propreté même varient suivant que l’habitat est temporaire ou permanent.
Le type est la maison en largeur, construction de pierre, trapue, souvent enfoncée dans le sol et couverte de lourdes plaques de lauze. La porte et les fenêtres donnent sur la façade : un des larges côtés, exposé au midi, muni d’un balcon de bois où l’on fait sécher la bouse des vaches ; cependant le bois est rare et toutes les maisons n’ont pas de balcon, on applique alors simplement la bouse sur les murs.
L’intérieur comporte à peu près partout la même division : au rez-de-chaussée, deux pièces : d’un côté les gens, de l’autre les bêtes ; au-dessus : le grenier. La porte d’entrée donne dans l’étable où cohabitent les vaches, le mulet ou l’âne, les moutons, la chèvre, le cochon et les poules. De l’étable on passe dans la pièce unique où se tient la famille : c’est à la fois la salle à manger, la cuisine et la chambre à coucher. Elle est généralement propre et coquette dans l’habitation permanente ; les murs sont couverts, de boiseries soigneusement lavées et parfois cirées ; des rideaux dissimulent les alcôves aux lits nombreux et souvent superposés : des portes aux boutons de cuivre bien astiqués ferment les armoires et même le foyer. Une table et quelques chaises simplement des bancs : voilà tout le mobilier. Les murs sont ornés de gravures, de quelques souvenirs de famille, de la photo du fils en chasseur alpin, et par la fenêtre étroite, on aperçoit la Meije, le plus beau tableau qu’on puisse rêver. Dans cette pièce on est au frais l’été ; l’hiver, pour laisser entrer la chaleur des animaux, on laisse grande ouverte la porte de l’étable.
Dans les chalets temporaires, tout est simplifié. À l’intérieur.
Les murs sont nus ; le plafond aux planches disjointes laisse passer des brins de paille du grenier ; on marche sur la terre battue ; tout est limité au strict nécessaire. Souvent même quand il ne s’agit pas d’une ancienne maison permanente aujourd’hui abandonnée, il n’y a pas de lit : on dort à l’étage ; dans le foin.
Le grenier, à la maison comme au chalet, sert à de multiples usages [deux mots effacés] pour [trois mots effacés] de permettre au mulet d’y apporter les trousses, la porte donne généralement de plain-pied sur la ruelle, derrière ou sur le côté de l’habitation. On y range également les outils, le bât, le fléau.
Pour compléter la maison, il y a souvent une cave ou un petit réduit creusé dans le rocher ou accolé aux murs ; c’est la « chambre » où l’on abrite les produits laitiers, la viande, les pommes de terre et les autres provisions.
Dans toute la zone, de l’habitat permanent, les maisons sont groupées en plusieurs hameaux. La commune de La Grave se répartit en 6 hameaux, dont celui des Terrasses, à 1803 m d’altitude, et le plus élevé.
Le village en tas est la règle ; les maisons sont accolées les unes contre les autres aucune rue, aucun chemin principal, mais des ruelles qui font du village un véritable labyrinthe : voies étroites, raides, pavées de rochers et de cailloux glissants, souvent encombrées de fumiers, où l’on se trouve nez à nez avec un mulet qui vous barre le passage.
Dans la zone de l’habitat temporaire, les habitations sont groupées ou dispersées. Dans le premier cas, il s’agit d’un ancien village permanent, abandonné par suite de la dépopulation. Tels sont les chalets de Puy-Garnier, les Clots de la Grave, les Rivets. Certains hameaux sont même complètement désertés et tombent en ruines ; nous sommes passés entre les murs croulants du village morts de Puy Golèfre, une cloche reste pendue dans le campanile branlant, nous lui avons lancé quelques petits cailloux pour en arracher un son argentin qui mettait une note plaintive dans ce monde sans âme. — Les chalets temporaires dispersés montent très haut, à 2300 m. au plateau d’Emparis, à 2422 m. au nord de La Grave, mais il s’en trouve aussi au-dessous de l’habitat permanent : le chalet des Balmes, pour la route du Bourg-d’Oisans, et le point le plus bas de tout ce canton ; sa situation au fond de la vallée ne permet guère de l’habiter l’hiver.
L’aspect des villages a pu se modifier au cours des âges. Suivant les mouvements de la population, un hameau temporaire peut redevenir permanent : les cours du Villar-d’Arène ont ainsi abrité en 1922 des jeunes gens qui n’avaient pu trouver de logement au village. Mais la population diminue sensiblement et la limite altimétrique de l’habitat permanent descend progressivement.

La population.
— En 1846, La Grave comptait 1768 habitants et le Villar-d’Arène 505 : c’est le maximum que nous connaissons. Au dernier recensement, on ne compte plus que 858 habitants pour tout le canton, 647 pour La Grave, 201 pour le Villar.
Nous n’avons pas besoin d’insister sur les causes de cette baisse de population. La diminution de la natalité y est pour quelque chose, mais c’est avant tout l’émigration qui raréfie la population. Seuls, les vieux restent attachés au patrimoine qu’ils tiennent de leurs pères, seuls ils savent se résigner à rester au chalet dans la solitude des grands vallons ; les jeunes n’ont plus la même mentalité, il leur faut un travail bien payé, il leur faut des distractions. Le service militaire, en les exilant loin des hameaux leur fait découvrir des horizons nouveaux. Il leur a poussé des ailes et les voilà qui s’envolent loin de la terre natale, laissant les pierres de la vieille maison tomber les unes après les autres. Il y a des toits, l’hiver dans la neige, dont la cheminée ne fume pas.
Avant la guerre, des habitants ont quitté la montagne définitivement pour chercher fortune ailleurs ; certains sont allés en Amérique, en Angleterre ; d’autres se sont contentés d’émigrer vers les grandes villes, les ports ou les mines ; plusieurs se sont fait un nom dans le commerce, tels les Amieux, du Villar, lancé dans la fabrication des conserves alimentaires, et la maison Amieux-Frères de Nantes est universellement connue. — Depuis la guerre, l’émigration à l’étranger s’est arrêtée, mais définitive ou partielle, elle a continué de dépeupler le canton au projet des villes et des pays plus riches d’alentour. Des familles entières et nombreuses ont quitté le canton une dizaine on loué des fermes dans le département de l’Isère, les autres se sont engouffrées dans les villes, notamment à Grenoble. Ces émigrants sont devenus des commis, des employés, des commerçants et à l’heure actuelle beaucoup de chômeurs.
À ces départs définitifs, il faut ajouter l’émigration temporaire. La mauvaise saison est longue et les ressources accumulées pendant l’été ne suffisent pas toujours pour subsister l’hiver, aussi des paysans, les jeunes surtout, partent à l’automne pour revenir au printemps et s’en vont chercher ailleurs du travail. Les jeunes filles se placent l’hiver comme bonne à tout faire.
Ainsi, la densité de la population est très faible dans le canton : 4,6 en 1926. Il n’y a plus dans le village que quelques noms portés par beaucoup de familles : La Grave compte une vingtaine de famille Mathonnet, une quinzaine de familles Pic… Au Villar, on n’entend parler que des Faure, Berthet, Clot, Sionnet, Juge…, caractéristique des petits villages fermés aux influences extérieures, où tous les gens sont parents sans trop savoir depuis quand, ni comment.

En marge de la vie rurale.
Le tourisme
— Ces populations de haute montagne n’ont guère profité de l’industrie qui s’est établie dans la vallée de la Romanche.
Il existait, il y a quelques années, une mine de plomb au Grand Clot ; malheureusement ses filons étaient d’accès difficile au milieu de la combe Malleval. Une société a fait de grands travaux de 1920 à 1927, elle y a englouti 10 millions depuis 1925. Aujourd’hui l’usine a fermé, on liquide le matériel.
Le développement de l’industrie hydraulique dans l’Oisans n’atteint pas le canton de la Grave. L’immigration étrangère a fourni des ouvriers notamment des Italiens, pour la construction du barrage du Chambon et continue à peupler les usines de la vallée. Il n’est guère que l’industrie hôtelière qui ait touché le canton.
Depuis quelques années, le tourisme s’est singulièrement développé dans la haute vallée de la Romanche. La Grave, le Villar-d’Arène et le Lautaret sont fréquentés par une pléiade de touristes et d’alpinistes qui envahissent la montagne dès le début de la belle saison. Les hauts sommets ne manquent pas pour attirer les plus hardis grimpeurs : c’est la Meije avec ses multiples arêtes, le Rateau, La Grande Ruine, les Écrins, les Agneaux, les Aiguilles d’Arve et combine de victoires, mais aussi de fins tragiques l’histoire de l’alpinisme ne contient-elle pas ? Le petit cimetière de La Grave rappelle de tristes souvenirs, mais la montagne a toujours ses amants.
La Grave devient un centre touristique important. Ses trois hôtels refusent chaque jour des voyageurs amenés par les cars de Grenoble. Les paysans ne tirent profit du tourisme qu’en vendant aux hôtels de la vidant et les produits laitiers. Certains trouvent cependant un supplément de ressources en servant de guide aux étrangers : en 1925, on comptait 18 guides à la Grave.
Le Villar est encore à un stade arriéré ; sa situation à l’écart de la route du Lautaret l’éloigne du mouvement journalier ; il n’est guère fréquenté que par des habitués qui reviennent chaque année.
Le Lautaret, au carrefour de l’Oisans, de la Maurienne et du Briançonnais, compte deux hôtels, dont l’un appartient à la Cie P.L.M., situé dans un décor de montagnes splendide, au milieu des prairies où l’on ne compte pas moins de 2.200 variétés de plantes ; c’est le royaume de l’édelweiss. Un jardin alpin y a été fondé, en 1896, où l’on collectionne les plantes caractéristiques des hautes montagnes du globe, et l’université de Grenoble y a créé un laboratoire de botanique. Lieu de passage à une altitude considérable (2.075 m.), habité l’hiver comme été, il semble appelé à servir de centre pour les sports d’hiver ; et il est intéressant de noter que, durant l’hiver 1911-1912, le capitaine R.F. Scott y vint faire l’essai, malheureusement sans succès des traîneaux automobiles qu’il devait emporter au Pôle Sud.
Ce tableau de la vie rurale dans ces hautes montagnes du Haut-Dauphiné ne doit pas laisser l’impression d’une vie malheureuse. Même dans ce coin perdu se justifie la conclusion par laquelle R. Blanchard termine son livre intitulé « Les Alpes françaises » : « Si les Alpes offrent le spectacle d’une nature restée farouche, elles n’en sont pas moins des montagnes éminemment humaines ».
Sans doute, la vie pénible, le dur labeur quotidien peuvent faire désirer d’autres régions plus clémentes, des jeunes gens s’en vont, des maisons sont abandonnées, mais il y a ceux qui restent, et ceux-là, dans leur vie simple et rude, aux prisse avec un sol hostile et tourmenté, mais dans un cadre majestueux, sont peut-être encore plus heureux.
Au village, c’est le sourire des vieilles ; leurs yeux sont vifs et brillent, leur visage ridé et tanné par le soleil, la bise et les ans. Comme elles me parlaient avec amour de « leurs » montagnes !
Sur les sentiers, qui grimpent hardiment parmi les cultures à l’assaut des pentes, il y a le « bonjour » du petit montagnard. Tantôt il descend au village, guidant en retenant par un coin de la « trousse » le mulet que ses parents ont chargé ; tantôt il remonte le chemin rocailleux, tiré par l’animal dont il a empoigné la queue.
Dans les champs, ce sont les faucheurs et les faucheuses qui interpellent joyeusement. Tous ces gens vous regardent passer avec un peu de curiosité ; ils vous donnent volontiers des renseignements sur le pays et vous indiquent votre route.
Dans les alpages enfin, à 3 ou 4 heures de marche, de toute habitation, c’est le berger, l’homme qui vit seul, là-haut, pendant 2 ou 3 mois de l’année, il ne cache pas le plaisir qu’il éprouve de rencontrer quelqu’un à qui parler. Un tel, à l’occasion, vous confiera que quelques jours auparavant, il a dû descendre au village ; il en a profité pour mettre à la poste une lettre qu’il s’est adressée et cela lui a valu la visite du facteur !
Dans ces visages rayonnants, la montagne vous accueille et vous sourit. Elle vous offre l’oubli de la ville agité, de la plaine monotone et quand vous l’avez comme une fois, vous êtes séduit, vous y revenez. Jamais vous ne vous lassez de contempler le soir, quand les glaciers ont passé successivement par toute la gamme des rouges, des roses et des mauves, l’aiguille de granit dorée par les derniers rayons du soleil couchant.

Abbé Bernard MEURICE
La Grave, juillet 1934.

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