Dans le cimetière de Saint-Christophe en Oisans

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Cimetière de Saint-Christophe en Oisans, carte postale GEP, vers 1930.

DANS LE CIMETIÈRE DE SAINT-CHRISTOPHE EN OISANS
S’EST CÉLÉBRÉE LA TOUSSAINT DES MONTAGNARDS

Archives Retronews :  Journal Ici Paris 
Date d’édition : 5 novembre 1951

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Dans le cimetière le plus curieux de France s’est célèbrée la Toussain des montagnards

(De notre envoyé spécial Jacques MORLINS)
Saint-Christophe-en-Oisans, 1er novembre.

C’est dans le cimetière le plus curieux de France que se célèbre la Toussaint des montagnards…
Saint-Christophe-en-Oisans ! Un nom prestigieux qui enfièvre l’imagination des alpinistes. Cette patrie des meilleurs guides de haute montagne est aussi le dernier tremplin d’où l’on s’élance pour atteindre les cimes. Quand on voit diminuer les vieilles maisons de ce village, au creux de la vallée du Vénéon, à mesure qu’on s’élève sur les pentes rocheuses, on sent que plus rien ne vous rattache aux humains. Le sort en est jeté : on appartient tout entier à la montagne. On en sera le vainqueur ou la victime.

Autour de Saint-Christophe, les pics les plus fameux s’estompent dans le ciel pâle. Ils s’appellent la Meije, la Barre des Écrins, l’Olan, la Dibona… Et ce sont de terribles mangeurs d’hommes. Alors, après les avoir contemplés, on éprouve l’impérieux besoin d’entrer au cimetière.
Quelques flocons blancs voltigent dans l’air de glace et viennent se poser, comme des papillons d’hiver, sur les toits d’ardoises. Voici la vieille église et voici la magnifique croix de fer forgé, six fois centenaire. Elle étend ses deux bras décharnés sur le champ du repos.

Entrons ! Mais ne nous sommes-nous point trompés ?… Le cimetière de Saint-Christophe-en-Oisans ne ressemble à aucun autre. Est-ce parce qu’il contient des morts qui n’ont ressemblé à aucun autre homme ?
Cette terre sacrée n’est pas un banal cimetière. Sur le sol gisent des blocs de granit tels qu’ils ont été arrachés aux falaises voisines. Peut-être ont-ils roulé tout seuls jusqu’à cette place, comme ces millions de pierres qui parsèment le fond de la vallée.

Aux aspérités de ces monuments primitifs sont fixés des piolets, des bâtons de montagnard, des rouleaux de corde. Et des mains pieuses ont parfois déposé sur le sol, tout alentour, les crampons ou les sacs de montagne des disparus. Cette étrange garniture, plus poignante que des gerbes de fleurs ou des couronnes de perles, fait ressembler le cimetière de Saint-Christophe à quelque camp de départ le matin d’une grande excursion. Est-ce que le guide ne va pas lancer un coup de sifflet ? Est-ce qu’on ne va pas voir les propriétaires de ces équipements surgir, rafler leur bien et se diriger à pas lents vers les pentes toutes proches ?

Mais non ! Ceux qui ont tenu ces piolets dans leurs mains, qui se sont cramponnés à ces cordes, qui ont porté sur leurs épaules ces sacs de toile, sont partis pour une excursion dont on ne revient pas. Seules les glorieuses défroques sont là pour attester que leur mort n’a pas été semblable à la mort des autres. Ils sont tombés parce que leur rêve était trop haut et qu’ils n’ont pu le saisir.

Les vainqueurs de la Meije

Voici, proches l’une de l’autre, les tombes des deux premiers vainqueurs de la Meije. Ce pic redoutable fut un des derniers parmi les hauts sommets de France à être asservi. Encore ne l’est-il qu’à demi.

C’est à un Guide, Pierre Gaspard, qu’échut l’honneur d’atteindre pour la première fois le sommet de la Meige, le 16 août 1877. La montagne ne s’est cependant point vengée sur lui de cet affront puisque Pierre Gaspard est mort dans son lit à l’âge de quatre-vingt-un ans. Mais il avait fouillé le massif du Pelvoux en tous sens et d’innombrables pistes portent son nom, ainsi qu’un pic fameux. Son mausolée est là, âpre et rugueux, avec pour seul ornement le piolet au fer usé du hardi montagnard.

Plus loin repose celui qui, sans guide, foula le sommet du Grand Pic de la Meije. Un Autrichien, le docteur Emil Zsigmondy. Ce jeune homme de vingt ans avait été littéralement envoûté par le massif dès son premier contact. Chaque année, il revenait passer l’été dans ce paradis de l’alpinisme et il n’eut de cesse que sa périlleuse ascension n’ait réussi. Il triompha d’ailleurs grâce à la voie nouvelle qu’il ouvrit et qui porte son nom : la brèche Zsigmondy. Hélas ! la Meije ne lui pardonna pas ses nombreuses violations : Emil Zsigmondy se tua en cherchant une troisième voie d’accès, le 6 août 1935, cinq jours avant son vingt-quatrième anniversaire. Il avait d’ailleurs prévu cette fin et recommandé à son frère Otto :
— Si je meurs en montagne, fais-moi enterrer dans le cimetière de Saint-Christophe. Je ne veux pas retourner en Autriche. Ma vraie patrie, c’est la Meije.
Encore des blocs de pierres, encore des piolets… D’autres victimes de la « folie des cimes » dorment leur dernier sommeil. Et ce sont presque toujours de très jeunes gens. Voici la tombe de Thorant qui, surpris par la nuit au sommet du Grand-Couloir, glissa jusqu’au fond du gouffre : plus loin, deux Italiens, Moraschini et Bertani, dorment côte à côte. Ils se sont tués ensemble dans la Muraille Castelnau et on n’a pas séparé ces deux compagnons de cordée. Avançons encore et c’est le monument d’une jeune fille, Mlle Capdepon, qui fit une chute de 300 mètres dans la Barre des Écrins, sous les yeux de son frère. Elle avait vingt ans. Jean Stricher a « dévissé » en voulant escalader les Bans. C’était un jeune ingénieur de vingt-trois ans, officier d’artillerie pendant la guerre de 1939, qui venait d’être démobilisé après l’armistice. Il représentait la seule raison de vivre de sa mère. Mais Mme Stricher a respecté l’idéal de son fils unique : elle l’a laissé dormir pour l’éternité au milieu de ses montagnes, et c’est elle qui, chaque année, de Marseille, vient passer l’été à Saint-Christophe, à côté du disparu.

Des tombes, d’autres tombes qui représentent toujours un amour brisé de la montagne, un désir inassouvi. Deux fois sur trois, les morts sont étrangers à Saint-Christophe. Deux fois sur trois, ils n’avaient pas trente ans quand ils ont pris place dans ce cimetière.

Où sont donc les caveaux des guides ? Car Saint-Christophe est la pépinière des plus grands explorateurs de la montagne. Les Rodier, les Turc, les Gaspard portent des noms aussi fameux, aussi riches de souvenirs pour les alpinistes qu’un Brazza les « africains ».

Il est là, le quartier des guides. Leurs monuments sont souvent plus somptueux que ceux de leurs clients et rappellent moins l’amour de la montagne. Eux qui ont contemplé cette montagne toute leur vie, qui l’ont parcourue en tous sens veulent sans doute être délivrés de cette obsession après leur mort.

Et on constate que la Meije et les Écrins sont plus cléments pour leurs compatriotes, car les guides meurent rarement sur les pistes. Ils en connaissent trop les dangers pour ne pas savoir les éviter. La plupart des alpinistes qui se tuent sont des « solitaires » ou des audacieux qui croient pouvoir vaincre seuls les cimes redoutables.
On n’en finirait pas d’errer dans cet étrange cimetière. Le charme du lieu vous émeut davantage que sa mélancolie. Pourquoi ce sortilège qui transforme en rêverie notre tristesse ?

La réponse s’impose d’elle-même : l’air glacé est pur comme un beau cristal, les accents graves de la messe de Toussaint nous assourdis, et dans le blême, les pics nous écrasent de leur impassible majesté. Les disparus doivent ressentir, comme nous, cette sérénité puisqu’ils reposent là où ils ont voulu mourir, dans le cadre qu’ils ont aimé.

Ce dernier mot chante dans ce cimetière, plus fort que la brise de novembre. Ils sont heureux, les défunts de Saint-Christophe, heureux puisqu’ils sont morts pour avoir trop aimé.

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