LE LAC DE L’OISANS 2/4
Par Raoul BLANCHARD (1877–1965) est un géographe français, figure majeure de la géographie régionale. Professeur à l’université de Grenoble dès 1906, spécialiste des Alpes notamment, il fonde l’Institut de géographie alpine et la Revue de géographie alpine. Sa rigueur scientifique et son style vivant ont profondément marqué plusieurs générations de géographes.
Sur le même sujet :
Le barrage
De quelle nature peut-être la barrière derrière laquelle les eaux s’amoncellent, dans une vallée de montagne ? L’obstacle peut être fait de roche en place, soit que la vallée traverse deux compartiments affectés de mouvements verticaux de sens différent, soit, plus simplement, qu’il s’agisse du profil bosselé d’une vallée jeune dont l’action glaciaire a encore accentué les inégalités ; dans ce cas, qui se présente si fréquemment en montagne, la bosse rocheuse formant barrage est désignée sous le nom expressif de verrou glaciaire. Mais la barrière peut être constituée d’apports, et s’être édifiée, de matériaux venus d’ailleurs, en un point favorable à l’accumulation. Le type de ces barrages est celui que forment les débris charriés par un glacier, et déposés par celui-ci devant son front, en une moraine plus ou moins épaisse, plus ou moins élevée, suivant que le glacier a séjourné plus ou moins longtemps à cet endroit, et d’après la quantité de matériaux que fournit le bassin d’alimentation. Les cours d’eau affluents, de leur côté, peuvent fort bien édifier de leurs propres alluvions un barrage à travers le talweg du tronc principal : le phénomène peut s’observer dans des vallées très larges, puisque le cône de déjections du Drac barre le Grésivaudan à Grenoble et parfois a fait refluer les eaux de l’Isère vers l’amont ; à plus forte raison est-il fréquent dans une vallée plus étroite : l’Arc est presque arrêté, en aval de La Chambre, par les cônes de La Chapelle. Le phénomène prend plus d’ampleur lorsque deux cônes de déjection se trouvent déboucher l’un en face de l’autre. Des formes plus élémentaires encore d’accumulation peuvent barrer des vallées étroites : un talus d’éboulis, un cône d’avalanche, un éboulement de falaise ; ce dernier cas se produit, presque périodiquement, sur le Vénéon, pour former le barrage du Plan du Lac. Pour mémoire enfin, signalons le cas où une coulée d’origine éruptive vient s’installer au travers d’une vallée, phénomène fréquemment réalisé en Auvergne (lac Chambon, lac d’Aydat).
Voyons maintenant comment se présente le barrage de notre lac, et à quelle de ces catégories il doit être attribué.
En aval du confluent de l’Eau-d’Olle, la plaine, qui tourne droit à l’Ouest, ne tarde pas à se rétrécir. La Romanche s’encaisse légèrement dans les alluvions, sur un ou deux mètres de profondeur. Des falaises qui dominent la vallée descendent çà et là des talus d’éboulis, en cônes rudimentaires, empiétant légèrement sur le fond. Passé la cascade de Bâton, au lieu dit Mauras, voici des débris, des fragments d’obstacles, qui apparaissent éparpillés au milieu de la plaine rétrécie. Leur aspect est celui de bosses arrondies, couvertes d’arbustes, au nombre de trois. Ces amas méritent un examen approfondi, car s’ils sont séparés aujourd’hui, ils ont pu être réunis autrefois, et constituer l’obstacle derrière lequel ont reflué les eaux. Leur forme paraît d’abord être celle d’une moraine frontale. Si le premier n’est qu’un monticule assez aplati, à peine plus long que large, le deuxième et le troisième ont bien l’aspect de vallums allongés, avec la crête bosselée, un peu désordonnée, des amoncellements morainiques ; se suivant bout à bout, ils représentent assez exactement le vallum frontal haut de 20 mètres d’un glacier dissymétrique, abrité du soleil sous la falaise du Cornillon. En scrutant leur structure à travers l’obstacle d’une végétation drue, on les voit formés d’un désordre de blocs, beaucoup de petits, quelques-uns plus volumineux, conservés au-dessus de la masse, composition qui peut s’appliquer aussi bien à la moraine qu’à l’éboulis. Mais il est étrange que ces roches soient exactement les mêmes que celles dont un énorme talus de débris, descendant de la falaise de la rive gauche, encombre un instant le bord de la vallée. Dès lors, on est fixé ; il s’agit de masses d’éboulis. Afin de s’expliquer pourquoi ces amas de matériaux sont aujourd’hui séparés de la falaise dont ils sont tombés, il suffit d’évoquer l’existence d’énormes névés d’avalanches, subsistant longtemps sur ce flanc privé de soleil, et le long desquels les éboulis ont glissé vers le fond comme sur des plans inclinés disparus par la suite (Quelques-uns de ces névés d’avalanches subsistent encore pendant tout l’hiver autour du village de Livet, et des accumulations de matériaux se forment à leur base. Je dois cette conception sur l’origine des buttes de Mauras à mon collègue et ami, M. G. Flusin.). Donc ces accumulations bizarres de matériaux n’ont jamais été une partie de l’obstacle derrière lequel se sont amoncelées les eaux de l’Oisans.
D’ailleurs, la plaine alluviale ne s’arrête pas à ces buttes de Mauras. Par trois ouvertures, la surface horizontale se glisse à travers l’obstacle, et se continue au-delà sur près d’un kilomètre ; donc, la nappe lacustre s’est étendue en deçà comme au-delà. On est d’autant moins tenté de chercher dans ces débris l’obstacle décisif que celui-ci, des buttes de Mauras, s’impose à la vue. Vers l’aval, on voit se dresser, barrant la vallée, la masse énorme d’un cône de déjection, qui part de la falaise de droite à une centaine de mètres au-dessus du fond de la vallée et descend avec une lenteur majestueuse à la rencontre d’un autre talus qui s’attache à la rive gauche. Au pied de ces deux cônes, Vaudaine à droite, Infernet à gauche, vient expirer la plaine de l’Oisans ; la Romanche s’enfonce brusquement, bondit sur d’énormes blocs, dévale en rapides. Au-delà, lorsque la rivière a échappé à l’étreinte des deux talus qui fondent sur elle, il n’y a plus de plaine ; la vallée se présente en gradins de terrasses, deux, puis trois plans inclinés qui commencent immédiatement en aval des cônes, et qui représentent manifestement les amas de matériaux, vomis par les débâcles du lac, et au milieu desquels la Romanche a recreusé son lit pour régulariser son profil. Si l’on suit en effet ces terrasses vers l’aval, on voit qu’elles tendent peu à peu à se rejoindre ; la différence d’altitude entre elles s’atténue, et au pont de Gavet, elles finissent par se confondre en un seul niveau peu élevé, farci de gros blocs représentant les débris charriés par les « éruptions » du lac.
Ainsi, nous avons là, par un faisceau de preuves, la démonstration que c’est bien à l’Aveyna, sur l’emplacement des cônes de déjection conjugués, que se trouve le barrage de l’ancien lac : c’est l’endroit où la Romanche augmente brusquement sa pente, qui passe de 1 mètre à 75 mètres par kilomètre ; c’est là que se termine la surface horizontale de la plaine de l’Oisans, et que commencent les terrasses qui témoignent de la lutte de la rivière contre les masses brusquement jetées dans son lit par les débâcles ; c’est là que l’industrie a installé, profitant des conditions naturelles, la retenue destinée à utiliser la brusque dénivellation d’aval. Or, ce sont bien les cônes de déjection qui constituent le barrage. Il n’y a pas trace de roche en place, décelant l’existence d’un verrou. Dans le lit de la rivière, rien que d’énormes blocs en désordre. Nulle part on n’aperçoit sous l’énorme cône de Vaudaine les débris d’une moraine ; toutes les roches du talus sont d’origine locale et descendent de la chaîne de Belledonne. Ainsi, les deux cônes de déjection à eux seuls sont responsables de la retenue des eaux de l’Oisans.
Aussi bien, cette conclusion est celle à laquelle amène également l’étude des textes. Déjà les documents du XIVe siècle désignent implicitement qu’il s’agit d’un barrage de cette nature, puisqu’ils prévoient le cas où le lac, asséché, pourrait « se reformer au même endroit qu’auparavant (Transaction entre le Bourg-d’Oisans et le monastère de Prémol, du 18 décembre 1389 ; Balme, p. 43.) ». Le texte le plus explicite, sur lequel nous aurons à revenir, est cette pièce non datée (qu’on peut attribuer à la fin du XVe ou aux premières années du XVIe siècle) qui déclare formellement que la plaine du Bourg s’étend jusqu’au pont de l’Aveyna, et qu’au delà, la Romanche traverse un étroit passage entre « deux abîmes et lieux ruineux » d’où descendent tant d’avalanches, laves, pierrailles et terre que le cours du torrent se trouve intercepté, et met sous l’eau toute la plaine du Bourg (Voir le texte de cette supplique, page 440, note 1.) ; le même désastre s’est reproduit en 1465 et l’année, inconnue, de la supplique. Une révision des feux du milieu du XVe siècle atteste de son côté le danger des ravines dans la paroisse de Livet (Révision des feux de 1447-1454, dans Arch. Isère, B. 2744.) ; en mai 1582, la ruine de Vaudaine menace de fermer le chenal de la Romanche au pont de l’Aveyna (cf. E. Clouzot, La Géographie, XXVIII, 1913, p. 393-397.). En 1612, les consuls de Grenoble doivent courir à Livet pour « faire fluer le torrent et rivière de Romanche, qui s’estoit arresté à cause des pierres, bois et rochers qui avaient bouché son canal et cours ordinaire » ; ils y constatent que « du cousté de midy et bise il est depuis quelques jours survenu tellement abondance des eaux, pierres et roches d’une haulte montagne, qu’il y a joignant ledit torrent par une petite colline appelée Vaudayne », que le chenal du torrent était complètement obstrué ; le barrage avait plus de six toises de haut, et toute la plaine était inondée. Après trois jours de travail, l’ouverture est suffisamment vaste pour que le nouveau lac se vide, non sans provoquer une petite débâcle qui emporte le pont de Gavet (Arch. Grenoble, CC. 738, Compte des deniers communs, et BB. 79.). Derechef, en 1666, un rocher s’est écroulé près de Livet dans le canal de la Romanche, en sorte que l’eau du torrent remonte vers le Bourg-d’Oisans, et qu’on envoie en toute hâte sur les lieux pour prévenir le retour d’une inondation semblable à celle de 1219 (Arch. Grenoble, BB. 111.). En 1669 encore, le fermier des droits du pont de bois de Grenoble proteste que la démolition de la montaigne de Livet ou Gavet fait que les marchands du côté d’Oisans allans à Lyon ne passent plus par Grenoble (Arch. Grenoble, CC. 1427.), ce qui lui cause un tort considérable. Le préambule de l’« Analyse des Titres qui établissent la propriété des Habitants du Bourg-d’Oisans sur la Plaine appelée les Grandes et les Petites Sables » rappelle que l’ancien lac « avait été formé par deux torrents, qui tombant à l’opposite l’un de l’autre dans la Romanche au-dessus de Livet, avaient barré le cours de cette rivière par des dépôts de rochers, bois et graviers, occasionnés par un foudre d’eau (Publié à Grenoble, chez la Vve Faure, 1776, in-8o, 79 p. [Préambule, P. 1]) ». Enfin n’oublions pas qu’au XIXe siècle encore, les violences de l’Infernet, ou de la Vaudaine, ont plusieurs fois anéanti la route et refoulé la Romanche ; il a fallu porter le grand chemin sur la rive droite après le désastre de 1868 ; le cône de la Vaudaine a encore coupé la route en 1909. Tandis que l’Infernet, très dangereux pendant la première moitié du XIXe siècle, paraît calmé, la Vaudaine continue à être menaçante, en dépit des travaux entrepris dans le cours supérieur. Un cône récent s’est imbriqué dans l’énorme masse, dont le rebord amont, rongé par la Romanche, se dresse en une haute muraille de 80 mètres au-dessus de l’extrémité de la plaine, évoquant le formidable barrage derrière lequel s’amoncelèrent les eaux de l’Oisans.
Ainsi l’examen des lieux, confirmé par l’étude des textes, ne laisse plus guère place au doute : c’est bien aux deux cônes de déjection de la Vaudaine et de l’Infernet qu’il faut attribuer le rôle de barrage, responsable de la mise sous l’eau de la plaine du Bourg. Nous avons donc affaire ici à une barrière de nature spéciale, assez peu résistante, mais souple ; qui cède, mais se reforme ; un obstacle capricieux et intermittent ; d’autant plus dangereux, car il faiblit brusquement, provoquant des débâcles redoutables, et se reforme avec la même rapidité, lorsqu’un orage amené par la « Traverse » jette des masses d’eau dans les bassins de réception des deux torrents (Remarquer que la plupart des poussées des cônes se produisent en été : en juillet, l’année de la supplique ; 7 août 1612, 18 juillet 1666 ; la tradition fixe au 10 août la date de la catastrophe de 1191.) Or, le lac qui s’établit derrière ce barrage doit participer de ces caractères. C’est nécessairement une nappe d’eau de profondeur très variable ; surtout c’est un phénomène intermittent, un lac à éclipses, pourrait-on dire, qui apparaît, disparaît, se reforme et s’évanouit aussi vite qu’il est venu ; qui a pu très bien ne pas exister à l’époque de la disparition de la dernière langue glaciaire, puisqu’il dépend uniquement des progrès et des saccades de l’érosion dans les montagnes qui dominent Livet ; qui, en revanche, est lié étroitement aux phases de déboisement et de reboisement de ces montagnes (L’influence de la glaciation sur la formation du lac de l’Oisans est très indirecte ; elle s’est exercée en augmentant la raideur des escarpements dans la gorge de Livet, ce qui a surexcité les attaques postérieures d’érosion torrentielle et précipité la formation des cônes ; peut-être aussi en accentuant la régularisation de la vallée de la Romanche sur l’emplacement de la plaine du Bourg.). C’est bien là, en effet, ce dont va témoigner l’histoire du lac, racontée à l’aide des documents d’archives, et cette histoire tourmentée sera ainsi une dernière preuve du rôle joué dans les destinées de la nappe d’eau par l’obstacle changeant des cônes de déjection.
À suivre…

