LE LAC DE L’OISANS SUITE 1/4
Par Raoul BLANCHARD (1877–1965) est un géographe français, figure majeure de la géographie régionale. Professeur à l’université de Grenoble dès 1906, spécialiste des Alpes notamment, il fonde l’Institut de géographie alpine et la Revue de géographie alpine. Sa rigueur scientifique et son style vivant ont profondément marqué plusieurs générations de géographes.
Sur le même sujet :
— Histoire du lac Saint-Laurent
— Survol du lac Saint-Laurent
NOTA : L’article de Raoul Blanchard, intitulé « Le lac de l’Oisans », a été publié en 1914 dans le Recueil des travaux de l’institut de géographie alpine, qui est une reprise presque identique d’un article paru une année plus tôt dans la Revue des Alpes Dauphinoises.
Dans sa démonstration, Blanchard utilise non seulement les travaux imprimés de l’ingénieur Ph. Breton en 1867, mais aussi une étude approfondie du terrain et des documents d’archives.
Dans cet exposé, Blanchard (géographe) va démonter et contester de nombreux points soutenus par Henri Ferrand (avocat et écrivain) dans sa publication intitulée « Histoire du Lac Saint-Laurent » :
— Blanchard revendique une approche sceptique et critique concernant les preuves physiques de l’existence du lac avant le XIe siècle, qu’il déclare non décisif.
— Autre point critique important concernant la voie romaine, il affirme que les « présomptions fondées sur tel ou tel emplacement ne peuvent être utilisées » par le fait qu’« aucun document véritable ne permet de situer en aucun point l’assiette de cette route dont l’existence même n’est que vraisemblable » (Nota : cette remarque laisse supposer que Blanchard ne connaissait ni la Table de Peutinger ni l’Anonyme de Ravenne ?). Il poursuit et écrit que l’argument invoqué par M. Ferrand, ainsi que l’élévation, à dix mètres au-dessus de la plaine, du passage de Rochetaillée qui prouverait l’existence du lac à l’époque romaine, ne repose que sur la croyance, nullement démontrée, que ce chemin est d’origine romaine. Il interroge également la logique de Ferrand en demandant pourquoi ce chemin serait romain plutôt qu’une autre route ancienne indiquée par un document de 1405 (située au « rocher de Ghastillione » (cf. Article Le Lac de l’Oisans 3/4).
— Contrairement à Ferrand qui voit le lac comme un phénomène géologique de longue durée, Blanchard insiste sur le fait que le lac était un phénomène « intermittent » et « capricieux », se formant et disparaissant rapidement en fonction des barrages de déjections torrentielles, et non une phase régulière du façonnement de la vallée. Il rejette l’idée d’un lac permanent depuis l’époque glaciaire jusqu’aux XVIIe-XVIIIe siècles, telle que défendue par Ferrand.
En conclusion, Blanchard estime qu’il n’y a « aucune certitude […] Nous n’en savons rien, et n’avons pour l’instant aucun moyen de le savoir » pour reconstituer l’histoire du lac avant le XIe siècle à partir de ces arguments. Il suggère que seuls des découvertes archéologiques ou des sondages dans le sol de la plaine pourraient apporter de nouvelles informations.
Les recherches et travaux récents : Bailly-Maître, Montjuvent et Mathoulin et L’Hutereau ont considérablement enrichi notre compréhension de l’histoire lacustre de l’Oisans, démontrant que le lac Saint-Laurent était un phénomène récurrent et bien plus ancien que le Moyen Âge, contredisant ainsi l’analyse et la vision de Blanchard limitée d’un lac uniquement « capricieux », formé par de simples cônes, confirmant ainsi que l’hypothèse d’une voie romaine était cohérente dans l’histoire de la vallée de la Romanche avant le XIe siècle.
Blanchard Raoul. Le lac de l’Oisans. In: Recueil des travaux de l’institut de géographie alpine, tome 2, no 4, 1914. pp. 427-449.
Cet article a déjà été publié, sous une forme presque identique, dans la Revue des Alpes Dauphinoises (Grenoble, 1913). Nous remercions cordialement les Directeurs de cette Revue de nous avoir autorisés à le reproduire.
L’existence dans la plaine du Bourg-d’Oisans d’une nappe d’eau de dimensions variables, parfois longue de 15 kilomètres sur un ou deux de largeur, enchâssée entre de hautes et sévères montagnes, et, dont la débâcle en 1219 a déchaîné sur Grenoble la plus furieuse inondation qui ait assailli la ville, a toujours été un des thèmes favoris des érudits dauphinois. D’Aymar du Rivail à Pilot, il n’en est guère qui ne l’ait interprétée à leur façon, d’ailleurs presque toujours la même, et appuyée sur la même tradition. En 1909, M. H. Ferrand a renouvelé le sujet dans un article où il expose la conception d’un lac de barrage morainique, qui s’est maintenu sans interruption depuis le retrait des glaciers jusqu’aux XVIIe et XVIIIe siècles, conception à laquelle nous ne pouvons d’ailleurs pas nous rallier (H. Ferrand, Le lac Saint-Laurent. Son histoire. Les erreurs commises sur sa durée. — Bulletin de Géographie historique et descriptive, année 1909, p. 205-222. Voir dans ce travail, p. 206-208, la bibliographie de ce sujet.). En réalité, la vérité est dite depuis longtemps sur cette question. L’ingénieur Ph. Breton, à qui nous devons des travaux importants, trop oubliés, sur les torrents des Alpes, écrivait dès 1867 : « Le lac Saint-Laurent (lac de l’Oisans), de la fin du XIIe au commencement du XIIIe siècle, fut une retenue accidentelle des eaux de la Romanche, déterminée par un encombrement considérable de son lit au point où les deux torrents de la Vaudaine et de l’Infernay débouchent en face l’un de l’autre ; chaque fois qu’un de ces torrents a barré avec ses déjections le lit de la Romanche, il a formé en amont un lac plus ou moins étendu, jusqu’à ce que la chute du trop-plein du lac ait tronqué le cône qui avait fait barrage. Pareil accident est arrivé bien des fois à ce même endroit, depuis la fin de l’époque glaciaire… (Ph. Breton, Mémoire sur les Barrages de retenue des graviers dans les gorges des torrents [Paris, Durand, 1867, in-4o, 67 p., 6 pl., p. 54-55]). » On ne saurait mieux dire ni s’exprimer plus clairement. C’est cette simple indication, à laquelle s’est borné l’éminent ingénieur, dont il peut paraître utile de démontrer l’exactitude. Cette démonstration ne doit pas seulement utiliser les travaux imprimés, auxquels on s’est tenu jusqu’ici, mais s’appuyer nécessairement sur l’étude du terrain, et mettre en œuvre les documents d’archives. Nous examinerons donc successivement les preuves de l’existence du lac, la nature du barrage derrière lequel il s’est formé, enfin les vicissitudes que la nature spéciale de ce barrage a imposées à la nappe d’eau.
Les preuves de l’existence du lac.
Il peut sembler vain de tenter la démonstration qu’un phénomène aussi notoire a existé. Cependant il n’est pas inutile de chercher quelles sont les preuves véritables de l’existence de ce lac, car c’est de ces preuves qu’il faudra partir pour déterminer les causes du phénomène.
Les preuves physiques, si souvent invoquées, ne sont pas décisives. Elles sont tirées de l’aspect que présente actuellement la plaine du Bourg-d’Oisans. La Romanche et le Vénéon, débouchant de l’Est à travers les plis pressés de l’Oisans, ont brusquement élargi leur vallée commune en pénétrant dans un vaste synclinal liasique, orienté du Nord au Sud, qui sépare la chaîne cristalline Belledonne-Taillefer des massifs des Rousses et du Pelvoux. À l’extrémité de cette partie dilatée qui s’allonge du Sud au Nord sur une bonne douzaine de kilomètres, la vallée tourne droit à l’Ouest, pour s’engager à travers la chaîne cristalline sur l’emplacement d’un abaissement d’axe dont témoigne la présence du Trias sur la montagne de Chamrousse ; elle se rétrécit assez rapidement et se transforme, au pont de l’Aveyna (Ce nom de l’Aveyna est orthographié dans les textes d’archives tantôt la Venna, la Vena, et tantôt l’Avena, puis l’Aveynat. Ce pont est situé à 1.500 mètres en amont de Livet.), en une véritable cluse, qui gardera ce caractère jusqu’à Séchilienne. Ainsi, la plaine de l’Oisans, qui commence un peu en amont du confluent de la Romanche et du Vénéon, garde toute sa largeur jusqu’au confluent de l’Eau-d’Olle, puis se rétrécit, tout en conservant son horizontalité, jusqu’au défilé de l’Aveyna, au delà duquel la rivière et la vallée se précipitent en une brusque descente.
L’horizontalité de la plaine fait contraste avec la rapidité de chute que présente la vallée en aval. Tandis qu’en deux kilomètres, du pont de l’Aveyna à Livet, la Romanche descend de 150 mètres, la différence de niveau entre l’extrémité aval de la plaine à l’Aveyna (710 mètres) et sa partie supérieure au confluent du Vénéon (723 mètres) n’est que de 13 mètres pour une quinzaine de kilomètres. La pente est donc inférieure à celle d’un mètre par kilomètre ; c’est une horizontalité presque complète. C’est précisément cette quasi-horizontalité qui a toujours paru un des arguments les plus probants de l’ancienne existence du lac. M. H. Ferrand dit expressément que l’aspect de cette plaine « ne pouvait concorder avec la théorie du creusement des vallées ni avec celle des dépôts torrentiels. C’était manifestement un lieu de sédimentation, une petite mer dans la tranquillité de laquelle s’étaient patiemment déposées les parcelles arrachées aux rochers de son bassin (Le lac Saint-Laurent, p. 214.) ». Sentiment bien naturel en montagne, où le contraste entre n’importe quelle étendue plane et les pentes ardues qui la dominent fait dire aussitôt aux habitants que ce ne peut être là que l’œuvre d’un lac.
Or, nous ignorons la part prise par le lac au comblement de la plaine de l’Oisans ; mais nous savons fort bien au contraire que le rôle des éléments fluviatiles y a été prédominant. Aucune coupe n’a pu être observée qui nous donnerait une idée de la nature des sédiments et des conditions de leur dépôt ; mais nous n’en avons guère besoin, car la plaine continue à se construire sous nos yeux, et cette permanence du phénomène nous renseigne suffisamment sur le passé. C’est la Romanche, aidée du Vénéon, de l’Eau-d’Olle et de la Lignarre, qui a construit la plaine. Ces torrents, dévalant brusquement dans une section dont le profil est depuis longtemps adouci, et où ils peuvent s’élargir à l’aise, voient leur vitesse diminuer soudain ; aussitôt ils déposent leurs alluvions, qui exhaussent le sol de la plaine. L’endiguement rendu définitif au XIXe siècle a arrêté ce comblement d’ensemble, et l’a restreint aux seuls lits fluviaux : mais l’alluvionnement de ces talwegs se poursuit avec une rapidité inquiétante. La plaine est aujourd’hui à un mètre au moins au-dessous du niveau de la Romanche, sauf dans la partie inférieure où le creusement, grâce à l’abaissement du barrage de l’Aveyna, a commencé à se manifester ; la plaine est menacée d’inondations désastreuses ; celle du 9 août 1852 a ravagé 1.500 hectares (cf. Observations sur les moyens de salut pour la vallée de l’Oisans [Grenoble, Redon, 1852, in 8°, 16 p.]) Cet alluvionnement rapide montre bien qu’il n’est pas nécessaire de recourir à l’hypothèse d’un comblement lacustre pour expliquer l’horizontalité de la plaine ; celle-ci est tout simplement une partie de la vallée où le profil de la pente s’est plus rapidement adouci, et où s’opère un remblaiement intense en arrière d’un barrage. Le Grésivaudan et la plupart des grandes vallées fluviales des Alpes sont dans ce cas.
Ainsi les preuves tirées de l’aspect de la plaine ne sont pas suffisantes pour attester l’existence d’un lac à cet endroit. Heureusement, les arguments d’ordre historique sont si abondants, si concordants, qu’ils donnent toute assurance. Depuis les actes du XIe siècle, signalés avec beaucoup d’à-propos par M. H. Ferrand, jusqu’à ceux de 1540 où un débris du lac est encore indiqué au bas du cône de la Vaudaine, une foule de documents décrivent, mesurent, jaugent le lac, estiment sa valeur, discutent ses produits. L’un d’eux, la reconnaissance des habitants du Bourg-d’Oisans au Dauphin, passée en 1405, nous donne exactement les limites de la plus grande extension de la nappe lacustre (Le texte de la charte est imprimé dans Balme, Mémoire pour la communauté du Bourg-d’Oisans contre la communauté de La Garde [Grenoble, Impr. Cuchet, 1788, in-8o, 49 p.], et dans l’Analyse des titres qui établissent la propriété des Habitants du Bourg-d’Oisans sur la Plaine appelée les Grandes et les Petites Sables [Grenoble, Ve Faure, 1770, in-8o, 79 p.]) Cette extension maxima se rapporte d’ailleurs à une date bien antérieure ; pour la reconstituer, il a fallu faire appel aux textes et aux traditions des vieillards, d’autant que les transformations du sol dues aux cours d’eau, aux cônes de déjection (ruinarum decursus), aux inondations, ont presque partout fait disparaître les traces de l’ancien littoral. Mais ces rivages circonscrivaient l’étendue presque entière de la plaine. Partant du rocher de Châtillon (en face d’Allemont), jusqu’où s’étendait la concession faite aux gens du Bourg, la limite du lac passait à Vieillemorte, puis sous la Garde, au hameau du Vernis, et de là au débouché de la Romanche ; sur la rive gauche, elle est indiquée depuis Rochetaillée jusqu’à la Fare et au bois du Vénéon (nemus de Vennone), c’est-à-dire jusqu’aux boqueteaux qui, aujourd’hui encore, recouvrent l’énorme cône par lequel le Vénéon descend sur la plaine. Ce sont là, entre beaucoup d’autres, des témoignages formels qu’à l’époque historique un lac a occupé toute la plaine d’Oisans.
Puisqu’une nappe d’eau d’une étendue aussi considérable a recouvert la plaine à une époque récente, il est certain qu’il doit subsister des traces du barrage derrière lequel s’est amoncelée une pareille quantité d’eau. Essayons donc de retrouver cette barrière, et d’en déduire les conditions spéciales qu’elle a imposées au lac.
À suivre…

