Une Grande œuvre Française

Avril 1935, mise en eau du Barrage, le hameau du Chambon au premier plan.

UNE GRANDE ŒUVRE FRANÇAISE
LE BARRAGE DU CHAMBON

Source : Gallica 
Revue : journal de la semaine
Date d’édition : 21 août 1935

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LE LAC DU CHAMBON
Par Renaud Pianezzi ET Aimé Ailhaud

Dans la petite vallée de la RomanChe, non loin de Grenoble, un grand lac est en train de naître ; le lac du Chambon. Gigantesque création de l’homme, ce réservoir destiné à alimenter une importante usine électrique, a une capacité de 59 millions de mètres cubes.

Il faut glorifier l’œuvre réalisée par le barrage du Chambon. Transformer une vallée en un lac immense, voilà une entreprise dont le succès magnifique et les effets bienfaisants qui vont en résulter doivent provoquer dans l’esprit de chacun une légitime admiration, un orgueilleux enthousiasme.

Vue de de la vallée du Dauphin avant l’arrivée du chantier du barrage.

Est-il permis de souligner néanmoins que cet ouvrage gigantesque, dont la portée utilitaire éblouit, est apparu tout d’abord comme un ouvrage de destruction. Aujourd’hui la muraille est dressée entre les deux parois de rochers dans lesquelles elle s’incruste. Les eaux ont lentement recouvert les maisons, les champs, les bois, les prés, et forment un lac paisible et limpide où se réfléchissent les massifs, à la crête neigeuse, qui le bordent et le ciel bleu. Voguant doucement dans une frêle barque, à la surface de ces eaux tranquilles et diaprées, le promeneur nouveau ne songera peut-être pas que toute une vie agricole s’est endormie là, sous lui, qu’il glisse au-dessus des villages détruits, dont les pierres connaissent tant d’histoires humaines, de terres jadis fertiles, où des générations de cultivateurs ont exercé, pendant des siècles, leur activité infatigable. Les villages du Chambon, du Dauphin et de Parizet, humbles cités paysannes à jamais disparues, ne sauraient avoir la gloire, comme la légendaire ville d’Ys, que leurs noms émergent des flots qui les ont engloutis. Le lac du Chambon gardera ce premier secret.

Mais pour le voyageur, depuis toujours fidèle à ces contrées, ce secret n’existe pas. Quelque troublante dans sa puissance et dans son utilité que puisse être l’œuvre réalisée, il n’oubliera pas ce que contient le fond du lac. Les eaux seront pour lui toujours transparentes. Il reverra d’abord la vallée de la Romanche avec les aspects particuliers qu’elle prenait à cet endroit. Il reverra les trois villages entourés de leurs arbres, les vergers, les terres cultivées qui formaient un damier gracieux aux pieds des montagnes.
Puis le décor changera. Les habitants ont consenti à s’en aller. Le rempart formidable va s’élever. Chaque propriétaire a reçu une indemnité plutôt large. L’intérêt est sauvegardé. Pourtant, on n’abandonne pas à l’inondation le toit où le jour sans un serrement de cœur. Certains s’en vont de suite vers leur destinée nouvelle. Mais d’autres vieux, sont indéracinables. Ils veulent voir disparaître leurs biens. Ils ne partiront pas avant. Toute leur vie les retient là jusqu’à ce que l’impitoyable progression des eaux, avec la plus haute cheminée de la maison, ait submergé le dernier de leurs souvenirs. Alors ils verseront des larmes, eux qui ont vu mourir leurs aînés sans broncher, et ils s’en iront vivre à proximité parce que leur carrière est bientôt achevée et parce que, le soir, ils pourront venir au bord du lac pour relire sur ses eaux moirées les histoires du Passé.

Construction du barrage du Chambon vue aval.

A cette époque, l’ingénieur, à qui nous nous adressions, ne pensait pas à ces vieillards attendris. Il ne semblait pas remarquer non plus que les lilas, les cerisiers, les pêchers en fleurs, qui égayaient encore toutes ces maisons sans toit et
ces murs écroulés, avaient, au-dessus de la nappe liquide qui s’apprêtait à les noyer, quelque chose de désolant, de sinistre. Il ne semblait pas voir que la chapelle du village du Chambon flottait comme une arche désemparée sur cette mer étale qui brillait d’un éclat métallique sous le soleil couchant. Il nous disait alors :
— Vous aimez les spectacles naturels, eh bien ! il faut vous réjouir ! L’itinéraire de Grenoble à Briançon était rempli de belles montagne, mais il y manquait un lac, nous l’avons fait. Vous voyez, nous travaillons aussi pour pour les poètes. Mais pas pour eux seulement…

Vue amont du chantier.

Et, en effet, ces jours derniers, il ajoutait :
— Le principal but de ce barrage est évidemment l’équipement hydraulique de la région. La Romanche a un débit très irrégulier : 2 mètres cubes à 50 mètres cubes à la seconde, selon les saisons. C’était trop peu ou trop. Il fallait remédier à cela. Pendant les mauvaises périodes, les usines fonctionnaient au ralenti. Nous avons donc songé à barrer la Romanche, sous-affluent de l’Isère, en amont du village du Freney-d’Oisans, sur la route de Grenoble à Briançon. Comme cela la rivière sera régularisée et les usines marcheront toute l’année. Plus d’inondations à craindre dans la région du Bourg-d’Oisans qui en a vu pas mal ! Plus besoin de draguer comme avant :
les alluvions seront retenues. Le lac a une capacité de 50 millions de mètres cubes. Il est prévu qu’en 500 ans il sera comblé par les 100.000 mètres cubes d’alluvions accumulés annuellement…

« Fait en béton avec incorporation de blocs, ce barrage se classe dans la catégorie des barrages-poids. Il a une hauteur totale de 130 mètres :
42 mètres de fondations plus 88 mètres au-dessus du niveau de la Romanche. Il est de forme assez irrégulière, mais néanmoins plaisante à l’œil. Il présente une double courbe se raccordant sur une ligne droite. Sa longueur en crête est de 294 mètres. Son épaisseur est de 68 mètres base et 5 mètres au sommet. Ces 5 mètres représentent la largeur de la route qui a été détournée et passe aujourd’hui au-dessus du barrage.

« Le volume de la maçonnerie est de 300.000 mètres cubes.

« Les 60.000 tonnes de ciment ont été amenées sur place par un téléférique de 10 kilomètres 500.
Ce téléférique était une curiosité. Véritable fil d’araignée suspendu dans les airs, il escaladait, tendu sur une soixantaine de pylônes, la région montagneuse en aval du barrage. Ses bennes étaient à peine perceptibles, semblables à de petits points noirs qui, à la vitesse de 7 kilomètres à l’heure, avançaient dans le ciel. Ce téléférique n’existe plus aujourd’hui. Il a été démonté…

« La pierre nécessaire a été extraite d’une carrière située sur la rive droite de la Romanche.
Concasseurs, broyeurs, bétonnières étaient également sur la rive droite.
« De nombreuses prises d’eau et vannes ont été prévues sur la rive droite, au pied de l’ouvrage.
Au sommet se trouvent quatre vannes d’évacuation de crue…

Gare d’arrivée du téléphérique du Transporteur Etcheverry

« Virtuellement, l’ouvrage est terminé. Les travaux ont duré cinq ans. Les dépenses se sont élevées à 100 millions de francs. »

En achevant ces explications techniques, l’ingénieur me désigna la foule formidable qui se pressait sur la plate-forme supérieure du barrage et dit tout bas, comme pour lui-même :
— Tous ces gens qui s’attardent à contempler le lac ne s’imaginent certainement pas que l’énorme machine qui les supporte représente une montagne de travail, d’efforts humains, de véritables souffrances même, que personne ne saura jamais…
Après cette phrase, il garda longtemps le silence, le regard perdu au loin. Je lui demandai :
— Le barrage a-t-il toujours le même succès auprès du public ?
— Oh ! là, là ! s’écria mon interlocuteur, c’est tout à fait fantastique ! Le barrage reçoit tous les jours la même vague humaine. Des cars lui amènent régulièrement de longues processions de touristes. Les instituteurs de toute la région n’ont pas manqué de montrer le lac artificiel à leurs élèves. Pour vous faire une idée de la cohue immense qui vient se bousculer chaque jour ici, sachez que le préfet de l’Isère a dû prendre un arrêté pour régler la circulation au-dessus du barrage…

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