LE LAC DE L’OISANS SUITE 3/4
Par Raoul BLANCHARD (1877–1965) est un géographe français, figure majeure de la géographie régionale. Professeur à l’université de Grenoble dès 1906, spécialiste des Alpes notamment, il fonde l’Institut de géographie alpine et la Revue de géographie alpine. Sa rigueur scientifique et son style vivant ont profondément marqué plusieurs générations de géographes.
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La première mention du lac de l’Oisans est du XIe siècle. Déjà M. l’abbé Dussert avait appelé l’attention sur cette date, en se rapportant à une indication du cartulaire de Saint-Hugues (Dussert, Histoire de La Mure et de son mandement [Grenoble, p. 73, note 1].) M. H. Ferrand a eu le mérite d’en démontrer l’entière exactitude, en citant les chartes d’Oulx où il est question du lac en 1058, en 1095, en 1120 et 1148 (G. Collino, Le Carte della prevostura d’Oulx raccolte e riordinate cronologicamente. Biblioteca della Societa Storica subalpina. Pinerolo, 1908, XLV (in-8°, xii et 409 p.). 1058 : « et in flumine Serane [Sarenne] et transicionem lacus… ”et dans le fleuve Serane [Sarenne] et le passage du lac” » [p. 10]. 1095 : « Et in Osintio omnes ecclesias que site sunt a lacu usque in collem qui dicitur altareolum ”Et en Oisans, toutes les églises qui sont situées depuis le lac jusqu’à la colline appelée Altareolum [Lautaret]” » [p. 58]. Même formule en 1120 et 1148 [p. 104 et 123].). Ainsi, le lac existait bien avant la catastrophe de 1191, et c’est là une importante indication. Mais depuis quand était-il installé à cette place ? Nous n’en savons rien, et n’avons pour l’instant aucun moyen de le savoir. Les présomptions fondées sur tel ou tel emplacement d’une voie romaine ne peuvent être utilisées, puisque aucun document véritable ne permet de situer en aucun point l’assiette de cette route dont l’existence même n’est que vraisemblable. L’argument invoqué par M. Ferrand, que l’élévation, à dix mètres au-dessus de la plaine, du passage de Rochetaillée prouve l’existence du lac à l’époque romaine, ne repose que sur la croyance, nullement démontrée, que ce chemin est d’origine romaine : car pourquoi plutôt celui-ci que la route indiquée juste en face, par la reconnaissance de 1405, « in summitate rochatii de Ghastillione ubi est scissum iter antiquum ”au sommet du rocher de Ghastillione*, là où se trouve l’ancien chemin rompu” (Charte donnée tout au long dans Balme, Mémoire, p. 16-29.) » ? Donc, aucune certitude. Il ne faut même plus guère espérer que des chartes viennent reculer les limites de notre information ; seuls, des découvertes archéologiques, ou des sondages dans le sol de la plaine pourraient nous permettre de reconstituer l’histoire du lac avant le XIe siècle.
Jusqu’où s’étendait ce lac d’avant 1191 ? Occupait-il toute l’étendue de la plaine d’Oisans ? Il est vraisemblable que non ; ou du moins ne l’occupait-il qu’à de rares intervalles. Le hameau de la Paute, situé dans la zone déprimée, existait dans la deuxième moitié du XIIe siècle, puisqu’un Odo de Pauta est témoin dans un acte de 1188, et un Ugo de Pauta dans un autre de 1194, ce qui permet de croire que le village était installé au moins depuis 1130 (Collino, Cartulaire d’Oulx, p. 197. et 209.). D’autre part, il faut bien tenir compte de la tradition, attestée par la supplique non datée (XVIe siècle ?) que la chute des « grandes ruines » de 1191 a noyé toute la plaine du Bourg, « en tant que ledit Bourg demeura péri environ trente ans ». On a déclaré suspecte cette pièce, parce qu’elle est postérieure de quelques centaines d’années à l’événement, et qu’elle sollicite un dégrèvement de tailles ; mais bien des documents ne se rapportent pas à des faits contemporains, qui ont cependant leur valeur ; et d’autre part, la plupart des pièces d’archives ne tiennent-elles pas à des contestations ?
(Voici le texte de cette supplique, que mon ami M. R. Caillemer a eu l’obligeance de lire avec moi sur l’original, aux Archives de l’Isère B. 2958, cahier 109, fo 597 ; la pièce est en partie rongée, ce qui explique l’absence de quelques mots.
« Au Roy Daulphin. Supplient très humblement ses pouvres subjects les manans et habitans de la ville et parroche du Bourg d’Oyse… icellui lieu soit entre fortes grandes et aultes montaignes et est chief du mandement et chastellenie d’Oyse… vingt parroches es quelles vous sont deubs plusieurs censes rentes et devoir seigneuriaulx oultre les… es quelles contribuent comme les aultres subgects delphinaulx et le tout ce reçoit audit bourg doysens y… ot prisons si tiennent la court marche et foyres, si lèvent vos gabelles et si y est le passage jusque… n’a toutesfois ledit lieu en plain fort deux lieues en longueur et demy en largeur a cause… que ledit lieu est comme dessus situé entre tant et si grandes et aultes montaignes y descendent gran… et rivières a mervelhes et entre aultres passe au long et par le my lieu dudit plain une impétueuse… la Romanche droyt jusques a ung pont appelle de la venne près le lieu de Livet et de la pass… et estroit passage au droit duquel dung cousté et aultre a deux abismes et lieux ruyneux… descendent souvantes fois grandes ruynes tant en horribles et grosses pierres terre que aultre… le cours et passaige de ladite Romanche se trouve absourbé et restanne tout le dit plain du dit Bourg… l’an mil C.IIIIxxXI, en tant que ledit Bourg demoura pery environ trente ans. Et puys l’an… l’impétuosité des dites eaues rompit ladite closure dont s’ensuyvit tant de maulx que plus ne pouvoit… la mais [?] de le jusques a la mer mesmement en ceste ville qui en fust presque perie le pont destruict et toutes escriptures noyées et perdues qui est chouse piteable a raconter. De rechef advint ladite restannacion l’an CCCC.LXV qui noya la pluspart du dit plain du Bourg plusieurs maisons et habitacions illecques estans en feurent peries comme de ce est encore bonne mémoyre. Encore et de rechef est advenu ceste année et le dernier jour de julhet que lesdites ruynes sont tellement descendues que le cours de ladite Romanche est estaing et sarré et la plus part dudit plain mis en lac. Dont lesdits supplians sont si très tant molestez et travalliez actendu les grandes pertes que jà y ont faictes et insupportables despences qui leur a convenu faire que plus ne scèvent ou recourir ce n’est habandonner le lieu… » (Restanner est pour restagner, remettre sous l’eau.)
Le même texte « transcrit » en français plus contemporain.
« Au Roi Dauphin. Supplient très humblement ses pauvres sujets les manants et habitants de la ville et paroisse du Bourg d’Oisans… ce lieu est entre de fortes grandes et hautes montagnes et est chef du mandement et châtellenie d’Oisans […] vingt paroisses dans lesquelles vous sont dus plusieurs cens, rentes et devoirs seigneuriaux outre les […] dans lesquelles contribuent, comme les autres sujets dauphinois et le tout se reçoit audit Bourg d’Oisans […] il y a des prisons, on y tient la cour, marchés et foires, on y lève vos gabelles et c’est le passage jusqu’à […] n’a toutefois ledit lieu en plaine forte de deux lieues en longueur et demi en largeur à cause […] que ledit lieu est comme ci-dessus situé entre tant et si grandes et hautes montagnes y descendent grand […] et rivières à merveille et, entre autres, passe au long et par le milieu du lieu de ladite plaine une impétueuse […] la Romanche droit jusqu’à un pont appelé de la Venne (la Véna) près le lieu de Livet et de la pass[…] et étroit passage au droit duquel d’un côté et autre à deux abîmes et lieux ruineux […] descendent souvent fois grandes ruines tant en horribles et grosses pierres terre que autre… le cours et passage de ladite Romanche se trouve absorbé et reste tout ladite plaine du dit Bourg […] l’an 1191, en tant que ledit Bourg demeura perdu environ 30 ans. Et puis l’an […] l’impétuosité des dites eaux rompit ladite clôture dont s’ensuivit tant de maux que plus ne pouvait […] la maison (?) de le jusqu’à la mer, même en cette ville qui en fut presque perdue le pont détruit et toutes écritures noyées et perdues qui est chose pitoyable à raconter. De nouveau advint ladite stagnation l’an 1465 qui noya la plus grande partie de ladite plaine du Bourg plusieurs maisons et habitations, lesquelles étant en furent perdues comme de ce est encore bonne mémoire. Encore et de nouveau est advenu cette année et le dernier jour de juillet que lesdites ruines sont tellement descendues que le cours de ladite Romanche est étang et barré et la plus grande partie de ladite plaine s’est transformée en lac. Dont lesdits suppliants sont si très tant molestés et travaillés attendu les grandes pertes qu’ils y ont faites et insupportables dépenses qui leur a convenu faire que plus ne savent où recourir ce n’est abandonner le lieu… »
Or, si l’on tient cette supplique pour exacte, pour que la plaine fût noyée en 1191, il fallait bien qu’elle fût au moins en partie asséchée avant cette date.
Avec le XIIIe siècle, nous sommes beaucoup mieux informés, et pouvons risquer des hypothèses, fondées sur l’interprétation de documents plus proches des événements. La précieuse reconnaissance de 1405 va encore nous fournir des points de repère. Dans ce titre, les anciens du Bourg-d’Oisans déclarent avoir entendu dire à leurs ancêtres que le lac a fait deux « éruptions », c’est-à-dire deux débâcles ; la première n’a provoqué qu’une évacuation partielle des eaux, et a découvert de chaque côté des étendues de terrain qui ont été occupées par les nobles, et par d’autres personnes qui tiennent en fief ces terrains « inter baiutam et rebatutam », c’est-à-dire, comme il est expressément expliqué, entre les limites de l’inondation maxima et celles du lac restreint par la première débâcle. Puis s’est produite une seconde « fractio et eruptio dicti lacus ”la brèche et le débordement dudit lac” », qui a amené la disparition de la nappe d’eau (au moins sur le territoire du Bourg-d’Oisans) ; et les terres ainsi asséchées, qui appartiennent au Dauphin, ont été cédées par le souverain en emphytéose aux gens du Bourg. Ainsi, il est établi que le lac, antérieurement à 1405, s’est vidé en deux fois, et que la seconde débâcle a complètement laissé à découvert le territoire du Bourg-d’Oisans. D’autre part, on peut tenir pour assuré que la première « éruption » a été d’assez faible importance, car les limites de la « Rebatue », c’est-à-dire le rivage de l’extension minima, englobent presque toute la plaine, jusqu’aux boqueteaux du Vénéon.
Essayons maintenant de serrer de plus près la date à laquelle se sont produits ces événements. La reconnaissance de 1405 précise qu’elle a pour objet de fixer plus exactement les limites de la concession accordée par le Dauphin, dès l’année 1227, limites qui avaient été indiquées en termes très généraux (puisque à ce moment, le rivage, la Rebatue, était encore très visible), « a rochacio de Curnillon, et usque ad voutas d’Ornon, et usque ad Chastillionem, et usque ad Ferreriam subtus Gardam, et usque Echallionem, et nemus de Vennone ”Depuis le rocher de Cornillon, jusqu’aux voutes (tunnel ?) d’Ornon*, puis jusqu’à Châtillon, à la forge située sous La Garde, à Échallion, et jusqu’au bois du Vénéon. » Ainsi, dès 1227, c’est-à-dire huit ans seulement après la débâcle de 1219, le Dauphin englobe dans les limites des franchises données aux gens du Bourg toute la plaine, y compris des points situés en plein milieu, comme ce « Pontem Medium ”le pont du milieu” », indiqué par toutes les chartes entre Bourg-d’Oisans et La Garde (quant au don fait aux habitants de toutes les terres laissées libres par la disparition du lac, il date également du XIIIe siècle, car la charte de 1313 parle déjà des « albergements et emphytéoses consentis aux gens du Bourg par nos prédécesseurs » (Balme, Mémoire, p. 10). Or, cette débâcle de 1219 est un événement historique, d’une authenticité incontestable, grâce au désastre qu’elle a infligé à Grenoble. Nous pouvons donc en conclure que l’énorme « sac d’eau », qui a peut-être complètement vidé le lac, est bien celui de 1219.
De quand serait donc la première débâcle ? Le lac qu’elle a dégonflé devait être énorme, puisque ce qui en restait après cette première saignée occupait encore presque toute la plaine de l’Oisans. On est ainsi conduit à penser que ce formidable lac était dû à la grande poussée des cônes de déjection de 1191, indiquée dans la supplique des gens du Bourg au XVe ou XVIe siècle. Dès lors la première éruption se serait produite entre 1191 et 1219. Il y a bien à cela une petite difficulté. La première baisse du lac a mis à découvert des terres dont se sont emparés « des nobles, et d’autres qui les tiennent en fief ». Comment s’expliquer que ces terres n’aient pas été revendiquées par le Dauphin, comme il l’a fait pour les délaissés devenus libres après 1219 ? Car l’autorité des dauphins paraît établie dans l’Oisans dès la fin du XIe siècle ; et dès lors, ces terres n’auraient pu être occupées par les nobles, sans opposition de l’autorité delphinale, qu’antérieurement à cette date ; la première baisse du lac serait ainsi, au plus tard, du milieu du XIe siècle, et les avalanches de 1191 n’auraient eu aucune importance sur les destinées de la nappe d’eau. Il est pénible cependant d’être conduit, par une hypothèse peu étayée, à se mettre en contradiction avec les termes si formels de la supplique des XVe-XVIe siècles, affirmant que la Romanche a mis sous l’eau (restanné) toute la plaine du Bourg, et que le Bourg a disparu pour trente ans (1191-1219). D’autant que le texte de 1405, en indiquant des possesseurs tenant en fief, paraît indiquer une souveraineté du Dauphin, ce qui permettrait de rapprocher autant qu’on peut le désirer la date de la prise de possession. Concluons donc que s’il est acquis que le lac s’est brusquement vidé en 1219, il est infiniment probable qu’il avait déjà subi, après 1191, et vraisemblablement très peu après cette date, une première diminution. Tout cela ne fait que nous confirmer dans l’idée qu’il s’agit d’une nappe d’eau presque aussi vite disparue que formée, un lac à éclipses, envahissant la plaine aussi brusquement qu’il l’abandonne, suivant les transformations des capricieux organismes que sont les cônes de déjection.
À suivre…
*Le Dr François Artru que j’ai questionné sur cette indication géographique précise dans sa réponse :
– Dans la description de la limite de la concession delphinale des nouvelles terres émergées, le sens de la description part du Cornillon vers le nord (Chatillon, la Garde, le Vénéon), donc « votas d’Ornon » me paraît une erreur. Peut-être La Voûte en face d’Allemond ?
La mention en 1405 d’une route « antique » par Chatillon est intéressante. Les cartes du XVIIe-XVIIIesiècle indiquent qu’à certaines époques, la route de Grenoble passait rive droite de la Romanche, à cause du lac sans doute. Il y a là des falaises dont il faudrait explorer la base à la recherche de signes de taille rocheuse.

