LE LAC DE L’OISANS SUITE 4/4
Par Raoul BLANCHARD (1877–1965) est un géographe français, figure majeure de la géographie régionale. Professeur à l’université de Grenoble dès 1906, spécialiste des Alpes notamment, il fonde l’Institut de géographie alpine et la Revue de géographie alpine. Sa rigueur scientifique et son style vivant ont profondément marqué plusieurs générations de géographes.
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La suite des événements va nous montrer, de plus en plus clairement, la même succession de phénomènes. Il n’est plus question du lac dans les années qui suivent la concession de 1227 et pendant tout le XIIIe siècle. En 1232, le Dauphin alberge l’île de Vieille-Morte au couvent de Prémol, et une confirmation de 1233 précise qu’à l’île sont jointes « toutes les augmentations qui se pourraient faire de ladite île par alluvion » ; mais une pièce de 1297 explique que cette île « provient des crues de la Romanche » ; le nom de lac n’est pas prononcé (Arch. Isère, Inventaire de la Chambre des Comptes, Oisans, VI, fol. 215 ro [Terrier coté Reconnaissances d’Oisans et son mandement, fol. 613].) Un texte de 1261 est plus explicite encore, et témoigne suffisamment de la disparition complète de la nappe d’eau ; on y trouve que « tout le tenement qui avait été baillé pour le lac devait appartenir au Dauphin, à moins qu’il ne l’eût concédé, et qu’il y avait un autre tenement appartenant à la maison de Prémol, qui avait fait un sauzey et pâturage proche ledit tenement » ; et les limites du territoire concédé au Bourg-d’Oisans sont indiquées sans qu’il soit question de lac (Arch. Isère, Inventaire de la Chambre des Comptes, Grésivaudan, VI, fos 119 et 120.). De même dans un acte de 1265 où sont de nouveau tracées les frontières de la communauté (Ibid, f° 147 r°.). Cette abstention est d’autant plus significative qu’au XIVe siècle le lac reparaîtra dans les chartes, et figurera comme une des limites du territoire du Bourg-d’Oisans. Ainsi il n’y a aucune audace excessive à croire, comme nous y invite la reconnaissance de 1405, que dès avant 1227, c’est-à-dire en 1219, le lac était entièrement vidé : « secunda vero fractio et eruptio dicti lacus fuit evacuatio ejusdem ”La seconde rupture et irruption du lac en question fut son évacuation complète.” ». C’était bien le sentiment des gens du Bourg-d’Oisans, qui dans leurs contestations du début du XVIIe siècle avec les Dames de Prémol au sujet de la possession du lac des Petites-Sables, en aval de Rochetaillée, soutiennent que le fonds a toujours appartenu à la communauté du Bourg, « devant et après qu’il fut lac (Arch. Isère, H. 799 et 800 [Chartreuse de Prémol].) ».
Or, au début du XIVe siècle, une nappe d’eau reparaît dans la plaine d’Oisans, provoquant des contestations sans nombre. Un acte de 1312 donne au monastère de Prémol « le lac de Saint-Laurent-du-Lac, situé en Oisans dans la plaine du dit lieu sous Rochetaillée avec la pêche, etc. (Arch. Isère, B. 3020, fo 51. Un mémoire du XVIIe siècle déclare même qu’en 1290 le lac existait déjà au bout de la plaine du Bourg [Arch. Isère, H. 700].) » : Et en effet, en juillet 1313, une reconnaissance des gens du Bourg fixe aux possessions de la communauté, comme limites, « inferius per totum citra Romanchium eundo per planum usque ad lacum ”En contrebas, sur toute l’étendue en deçà de la Romanche, en suivant la plaine jusqu’au lac.” (Analyse des titres qui établissent la propriété des Habitants du Bourg-d’Oisans sur la plaine appelée les Grandes et les Petites Sables, p. II) ». Un autre acte, de 1351, mais confirmant purement et simplement que « les dits confins pourraient augmenter ou décroître par le débordement ou décrue (Manuscrit à la Bibliothèque municipale de Grenoble, R. 8451.) ». Mais ce lac n’a été qu’un fragment de celui qui, à la fin du XIIe siècle, couvrait toute la plaine de l’Oisans. La nappe d’eau, disent les textes, n’existe que sous Rochetaillée ; la reconnaissance de 1405 précise que ce lac ne commençait qu’au delà de Parfayet, et enfin une confirmation de 1742 explique que la nappe albergée au monastère de Prémol « est à présent les Petites Sables », c’est-à-dire l’extrémité de la plaine entre Rochetaillée et le barrage de Vaudaine (cf. Balme, Mémoire pour la communauté du Bourg-d’Oisans ; texte de la Reconnaissance des Consuls de Saint-Laurent-du-Lac, du 29 août 1742, p. 31-37). Aucun des textes du XIVe siècle, concernant le Bourg-d’Oisans, que nous avons pu examiner, ne fait allusion à l’existence d’une nappe d’eau en amont de Rochetaillée. Ni pour la Paute, ni pour Farfayet, ni pour Vieillemorte, il n’est question d’autre eau que de celle de la Romanche (cf. Inventaire de la Chambre des Comptes, Grésivaudan, VI, fos 170 [1328], 29, 31, 32, 33 [1341], 189 [1352], 38, 39, 40 [1358].). Seul un registre de 1339 parle, au passé, en énumérant les dépendances du château de Bourg-d’Oisans, d’« un lac qui durait l’espace d’une lieue, et en largeur un quart de lieue », sans préciser l’époque de sa disparition (Ibid, f° 173 r°.) Ainsi, le lac reconstitué ne se maintenait que dans la partie la plus basse et la plus étroite de la plaine d’Oisans.
D’ailleurs, il ne devait pas s’y maintenir longtemps. Dès le milieu du XIVe siècle, le nouveau lac était si réduit que les gens du Bourg en envahissaient les relaissées, y menaient paître leur bétail, coupaient les bois qui y poussaient, au grand courroux des Dames de Prémol. Le préambule de la transaction intervenue en 1638 entre le monastère et les consuls du Bourg-d’Oisans expose que les Dames de Prémol, propriétaires du lac depuis l’albergement de 1312, empêchaient quiconque d’y aller pêcher ; « et étant presque tout réduit à sec, avaient dans la une donation de 1317, décrit un « certain lieu dit Pissevache, où il y a prés, bois, et autres endroits hermes et incultes, situé joignant le lac d’Oisans d’une part, l’eau appelée Olle d’autre part… » et les caprices du lac sont prévus par la clause qui dit délaissée d’icellui fait paître l’herbe et couper le bois, et en cet état se seraient maintenues en possession et jouissance jusques en l’année 1349 », où ces droits leur furent contestés par ceux du Bourg (Balme, Mémoire, p. 50.). Ainsi, dès avant 1349, la surface était asséchée, couverte d’herbe et de broussailles. Ces termes sont confirmés par le texte d’une première transaction intervenue en 1389, où les Dames déclarent que le lac s’est vidé, et a entièrement abandonné le lieu où il se trouvait (Balme, Mémoire, p. 40.). À vrai dire, il en restait bien encore quelque chose : « lacus dictus est evacuatus, vel quasi ”Le lac a été vidé, ou à peu près” » ; mais la transaction prévoit qu’il pourra se réduire encore, « si ipsum contingent omnino dessicari ”Si jamais il venait à être complètement asséché.” ». Hypothèse fondée, car, quelques années plus tard, le procureur des Dames de Prémol, ouvrant une nouvelle instance (1405), constate mélancoliquement que le couvent a encore perdu, la pêche étant tombée à rien dans le lac disparu : « Monasterium in dicta transactione (1389) fuit laesum enormiter… propter evacuationem et deffectum dicti lacus ac piscariae quoe nullius valons, vel quasi est de praesenti, et fuit diu ”Dans ladite transaction (1389), le monastère fut gravement lésé… à cause de l’évacuation et de la disparition dudit lac ainsi que des pêcheries, qui ne valent rien, ou du moins presque rien à présent, et cela dura longtemps” (Balme, Mémoire, p. 40-46.). » Donc, dès le milieu du XIVe siècle, le lac est réduit à quelques flaques, séparées les unes des autres, comme l’indiquent les textes où on prévoit l’éventualité de cet émiettement ; il n’était plus guère qu’une occasion de chicanes, dues à la rapidité de ses transformations. Mais les plaideurs, instruits par l’expérience, savaient bien que la capricieuse nappe d’eau, disparue aujourd’hui, pouvait renaître demain, et les textes des transactions, aussi bien celle de 1389 que celles de 1405 et de 1638, contiennent une clause qui prévoit l’éventualité d’une résurrection : « quod si contingeret iterato dictum lacum reverti in loco in quo esse solebat… ”Mais si ledit lac venait à se reformer de nouveau à l’endroit où il avait l’habitude d’être…”(Balme, Mémoire, p. 53 ; de même P. 54.) »
La précaution était bonne, car le lac ne se fit pas faute de reparaître sur la plaine des Sables, et même d’envahir de nouveau toute la vallée d’Oisans. Si un arrêt de 1429, précisant la limite septentrionale du tenement de Vieillemorte, ne tient pas compte du lac, « le lac étant à sec (Arch. Isère, H. 799.) », la supplique non datée des gens du Bourg nous apprend que la « restannation », la remise sous l’eau de la plus grande partie de la plaine, fit disparaître en 1465 plusieurs maisons et habitations ; de même pour l’année (inconnue) de la supplique (cf. le texte précédemment cité, p. 440.). En 1540, un dénombrement du bailliage de Grésivaudan mentionne « la quatrième partie de la chasse en la paroisse de Livet, et mistrallie du dit lieu et Voudeyne jusques au lac… (Inventaire de la Chambre des Comptes, Grésivaudan, VI, fo 90.) », ce qui paraît indiquer la présence d’une nappe tapie derrière le barrage. Mais à partir du XVIe siècle, l’administration alerte installée par Lesdiguières veille à ce que la vallée ne s’engorge plus. À la moindre avalanche tombée de l’un ou l’autre torrent, on s’inquiétait à Grenoble, et on se mettait en mesure de rompre le barrage, pour éviter une débâcle trop redoutable. Le fait nous est conté par deux fois au XVIIe siècle. Le 8 août 1612, les deux premiers consuls de Grenoble sont prévenus que la veille, « au lieu de Livet, le torrent de la Romanche s’était arrêté à cause des pierres, bois et rochers qui avaient bouché son canal et cours ordinaire ». Arrivés sur les lieux le 9 août au matin, ils constatent, comme nous l’avons déjà indiqué, que c’est bien aux deux cônes de déjection qu’est dû le barrage (du côté de midi et bise) ; que ce barrage a plus de 12 mètres de haut, et qu’en dépit d’une petite ouverture de deux toises que les paysans de Livet avaient pratiquée dans la masse, toute la plaine des Sables était sous l’eau, et le lac s’étendait déjà jusqu’à la Paute. Ainsi, deux ou trois jours suffisaient pour que la plaine d’Oisans pût être submergée sur la moitié de sa longueur, « toute la plaine sous l’eau et les chemins fermés pendant une lieue et demie » (sept à huit kilomètres). En revanche, il fallait moins de temps encore pour que le nouveau lac s’évanouît. Les 9 et 10 août, les consuls font travailler sans relâche quarante paysans à agrandir le passage, ce qui rencontre de grandes difficultés « à cause des grosses roches trop fortement entassées ». Le 11 août au matin, lorsqu’ils se transportent de leur gîte de Séchilienne vers Gavet, ils trouvent la Romanche gonflée, qui leur intercepte le passage, et sous leurs yeux emporte le pont de Gavet ; c’était la débâcle (Arch. Grenoble, CC. 738 ; Comptes des deniers communs. M. Débraye, archiviste de la ville de Grenoble, a bien voulu relire ce document à notre intention.). Le lac avait duré cinq jours. Même accident, plus rapidement enrayé encore, en juillet 1666.
Est-il utile, dès lors, de démontrer à coups de documents que le lac n’était plus (et même n’avait jamais été) qu’un accident, qu’un état d’exception dans la plaine, et qu’aux XVIIe et XVIIIe siècles, sauf dans ces crises rapidement terminées, la plaine d’Oisans ne pouvait passer pour un vaste réservoir lacustre, comme l’indiquent les cartes citées par M. H. Ferrand, auxquelles il faut refuser toute valeur topographique ? Les textes du XVIIe siècle ne parlent que de prés, parfois marécageux, et de réparations, c’est-à-dire de digues, à faire contre la Romanche. Les commissaires de la Révision des feux de 1700 constatent l’existence dans la communauté du Bourg-d’Oisans d’« une grande quantité de prés dont la plus grande partie est dans des lieux marécageux, et un très grand pâturage fort exposé aux fréquentes inondations de la Romanche (Arch. Isère, C. 235, tome III, p. 1096.) ». Le XVIIIe siècle vit non pas le lotissement d’une cuvette lacustre tout juste débarrassée des eaux, mais le partage des communaux acquis depuis le XIIIe siècle, phénomène qui s’est produit dans toute la France à partir de 1750, et qui nous a valu, avec tant de contestations, la publication de nombreux documents dont la Révolution a fait disparaître l’original. Sans doute, il y avait encore des marais dans la plaine ; mais, comme il en subsiste aujourd’hui, en dépit des syndicats d’assèchement, il est difficile d’en attribuer la présence au lac disparu, et il ne faut incriminer ici que l’exhaussement rapide de la Romanche, qui empêche l’écoulement régulier des eaux.
Ainsi, le lac de l’Oisans n’a pas été une phase régulière du façonnement de la vallée de la Romanche, présentant une évolution normale, qui, d’une nappe d’eau large, vaste et profonde, épanouie derrière un barrage rigide, aurait fait peu à peu, par le comblement de la cuvette et l’usure de la barrière, un marais de plus en plus restreint, et sombrant peu à peu dans l’oubli. Au contraire, si son souvenir est resté si populaire dans la
mémoire des hommes, c’est qu’il fut un organisme capricieux, changeant, redoutable par ses brusqueries, objet de crainte pour les gens d’aval toujours en peine de le voir crever sur leurs têtes, sujet de chicane pour les habitants d’amont dont les conventions, baux, transactions se trouvaient sans cesse mis en défaut par ses fantaisies. Il est de tous les temps, sans qu’aucune époque puisse le revendiquer particulièrement ; rien ne force à croire qu’il ait existé à l’époque romaine : en revanche, il est prêt à se reformer sous nos yeux, si on n’y met bon ordre. Ces caractères, il les doit à la nature du barrage derrière lequel les eaux se sont accumulées, obstacle incertain, devenant en quelques heures formidable, et pouvant disparaître avec autant de rapidité ; mais aussi organe vivant, tendant sans cesse à se reconstituer, tandis que la moraine, le verrou sont des obstacles morts, voués à une déchéance régulière, continue, que partage la nappe d’eau amoncelée derrière eux, sans connaître les évictions brutales, ni les résurrections triomphantes qui ont été le propre du lac de l’Oisans.
Fin

