TÉMOIGNAGE SUR L’INONDATION DE 1852

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La Romanche, carte postale GEP

Source Gallica : Hebdomadaire Courrier de l’Isère
Date d’édition : 1852-08-14

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La Grande inondation du 9 août 1852

Inondations
Le fléau des inondations, qui, l’année dernière, avait si cruellement frappé l’arrondissement de Grenoble, vient de l’atteindre de nouveau ; de tous côtés, nous apprenons que des désastres ont éclaté et que des communes ont été ravagées par le passage des eaux. En 1851, l’inondation avait été causée par une trombe d’eau qui, partie des montagnes de la Grande-Chartreuse, avait traversé l’Isère en aval de Grenoble et s’était dirigée vers la chaîne des Alpes par Autrans, Vaulnaveys, la Ferrière et Allevard. Cette fois, ce sont les pluies diluviennes tombées pendant plusieurs jours consécutifs dans le bassin des montagnes qui nous entourent, qui ont fait grossir et déborder les cours d’eau et les torrents, et amené les malheurs déplorables dont nous avons donné jeudi les premières nouvelles. Celles qui nous sont parvenues depuis prouvent que le fléau s’est étendu d’une manière générale. Dans toute la vallée, sur la rive gauche de l’Isère, en amont et en aval de Grenoble, à Allevard, Pontcharra, Goncelin, Tencin, Brignoud, le Versoud, Vaulnaveys, Veurey, Noyarey, les eaux, grossies tout à coup, sont sorties de leur lit ; des terres ont été emportées, des masses d’arbres arrachées, sans parler de ceux qu’on a été obligé d’abattre pour faire des fascines ; des champs recouverts d’une couche épaisse de cailloux et de gravier, de nombreuses récoltes emportées et perdues.
Mais ces désastres, si grands qu’ils soient, ne sauraient entrer en comparaison des maux incalculables produits dans l’Oisans par la Romanche et les torrents qui y affluent. C’est là surtout que le fléau a sévi dans toute sa rigueur. Une plaine recouverte d’un mètre d’eau, des digues envahies, rompues, des routes enfoncées ou enlevées par la violence des eaux, des maisons entraînées par le courant, des populations sans ressources, sans asile, réduites à la plus affreuse misère, toutes les communications interceptées, tel est le navrant tableau que présente en ce moment la vallée de la Romanche.

M. Fiat, conseiller municipal à Gavet, nous écrit que dans cette commune, en moins de trois heures, le torrent qui descend du Taillefer a emporté sept maisons, un moulin, une scierie et plusieurs étables. Six autres maisons ont été couvertes de grosses pierres et envahies par le gravier. Un grand nombre de familles ont vu tout leur mobilier enlevé par les eaux sans pouvoir en rien sauver. Le torrent changeait de direction à tout moment ; tantôt il se précipitait sur le village, tantôt sur les terres. Une de ses branches suivait la route où il était devenu impossible de passer et sur laquelle plusieurs personnes, en essayant de franchir le courant, ont failli périr. Tous les travaux tentés pour résister au torrent étaient à l’instant même détruits. D’un autre côté, la Romanche entraînait avec elle les meilleures terres de cette malheureuse commune, dont les pertes sont énormes. M. Fiat termine sa lettre en exprimant l’espoir que des quêtes seront faites dans toutes les communes pour les infortunés à qui il ne reste ni pain ni asile, et en nous priant d’ouvrir en leur faveur une souscription dans nos colonnes ; nous avons été, comme on l’a vu, au-devant de ce vœu.

Nous allons maintenant mettre sous les yeux de nos lecteurs le rapport adressé par M. Potié, conducteur des ponts et chaussées au Bourg-d’Oisans, à M. l’ingénieur en chef du département, sur les désastres épouvantables dont le Bourg a été victime. Ce récit, fait par un témoin oculaire bien au fait des localités et qui, dans cette circonstance comme dans tant d’autres, a donné des preuves d’énergie, d’intelligence et de dévouement, est empreint du plus émouvant intérêt et excitera au plus haut point la commisération publique. Rien ne saurait mieux peindre les terribles angoisses auxquelles le Bourg a dû être en proie pendant l’invasion du fléau.

P. FISSONT.

Voici le texte du rapport de l’honorable M. Potié :

Bourg-d’Oisans, 9 août 1852.

M. l’Ingénieur en chef,
Depuis ce matin, à deux heures, une pluie battante mêlée à un vent du sud qui régnait sur le sommet le plus élevé des montagnes a fait grossir assez rapidement la Romanche et tous ses affluents.
À 6 heures, la Romanche avait atteint ses plus hautes limites et les employés réunis à mon bureau furent répartis sur les divers points dangereux. Le rappel battu dans les rues du Bourg-d’Oisans fit transporter les habitants sur les digues pour observer la crue des eaux, et munis d’instruments de toute espèce, ils réparaient le mal dès qu’il se montrait.

À neuf heures la pluie continuait avec la même violence, et la Romanche blanchie par les eaux du Vénéon, m’indiquait que cette pluie chaude tombant sur les glaciers en hâtait la fonte qui venait se joindre au danger déjà bien grand d’une pluie aussi continue.
De leur côté, les directeurs-syndics et les syndics eux-mêmes, répartis avec les employés sur les divers points du littoral, stimulaient les travailleurs dont le zèle répondait à l’énormité du danger, car de toutes parts et sur plus de 20 kilomètres, les digues et les bourrelets étaient affleurés par les eaux qui grossissaient à vue d’œil.

J’étais à 10 heures au mas du Nay (rive gauche en aval du pont de la route nationale) avec M. Duroussy, occupé à faire relever les bourrelets que les eaux surmontaient, lorsqu’on vint m’annoncer qu’une brèche venait de se faire sur la même rive, dans la digue de la Croix-du-Plan. Je m’y transporte tout aussitôt et déjà les travailleurs de toute cette partie, réunis par le directeur Balme, à l’aide d’arbres abattus, branchages et pierres, avaient formé une première enceinte. Des chaînes organisées au même instant amenaient sur cette enceinte une quantité de pierres qui bientôt ont contenu le fort du torrent, mais les filtrations étaient énormes.

Vous savez, M. l’ingénieur en chef, combien en cet endroit et avec des fonds d’eau en contrebas de près de trois mètres, le péril était imminent, aussi je dois dire ici que le courage des travailleurs était beau et digne d’éloges. Les pieds dans l’eau et par une pluie énorme qui ne se ralentissait pas d’un instant, directeurs-syndics, syndics, juge de paix et bourgeoisie du pays, rivalisaient de zèle avec les ouvriers. Le capitaine des douanes et les douaniers sous ses ordres au Bourg-d’Oisans étaient admirables de zèle et d’ardeur. Enfin, on était maître des eaux sur un front qui n’avait pas moins de 50 mètres. J’envoyai alors M. Pichoud changer d’habillement et manger un morceau, avec ordre d’aller dans la plaine des Sables rejoindre M. Dumas qui, parti dès le matin, devait observer cette partie de la plaine et le torrent de l’Infernay.

N’ayant plus un fil de sec moi-même, je revenais au Bourg en suivant les digues, lorsque arrivé à la passerelle du Vernis, je vis que l’eau commençait à surmonter les trottoirs de la route, et plus bas, MM. Aussepé et Jouffrey, chargés de la garde de cette partie, faire tous leurs efforts pour contenir les eaux à l’aide d’une vingtaine de travailleurs qu’ils étaient parvenus à réunir ; je veux passer sur la passerelle pour les rejoindre, mais, arrivé au milieu, je suis forcé de reculer, elle bouge sous mes pieds et les eaux soulèvent les poutres ; je me hâte de venir au bourg me changer, pour chercher des travailleurs s’il y en avait encore, et des cordages pour tenter d’amarrer les pièces de cette passerelle, de crainte qu’elle ne vienne barrer le pont de la route nationale : chemin faisant, j’aperçois M. Duroussy sur l’autre rive qui venait de se changer, et ayant pu quitter son poste d’aval, venait avec quelques ouvriers se joindre à M. Aussepé : il était midi.

Après m’être réhabillé et pris quelque nourriture, je me hâte d’aller rejoindre ces messieurs ; mais arrivé au pont de la route nationale, je vois flotter sur l’eau la charpente entière de la passerelle dont je viens de parler : le choc contre le pont de la Romanche a été terrible ; cette charpente toute démantibulée passe sous le pont, et quand le tourbillon a cessé, je reconnais que la charpente du pont de la Romanche n’a pas de mal, seulement quelques pièces sont engagées dans les 2e et 3e palées de gauche, et c’est vainement que je cherche à les faire dégager. Je suis même obligé d’empêcher qu’un téméraire ne descende par des cordages.
Cependant la Romanche avait atteint 3 mètres de l’échelle du pont, et la pluie n’avait pas cessé d’un seul instant. Il était une heure de l’après-midi ; je venais de recevoir une lettre de M. Dumas qui m’annonçait que l’Infernay avait emporté une longueur de 30 mètres de digue du côté d’aval, et qu’une brèche assez grande se faisait dans le radier, du côté d’aval. M. Pichoud me fait dire que le danger est imminent dans la lacune entre les deux tronçons de la digue Girard au chemin du Rond ; que sur toute la rive, les bourrelets sont affleurés et que partout on veille.

Je vais pour continuer mon chemin sur la route ; mais je vois de loin un mouvement extraordinaire, c’est un sauve-qui-peut. Il est trois heures, trois brèches viennent de se former sur la route nationale même : l’une à 200 mètres environ à l’amont du contour brusque en S qui est à l’amont du pont de la Romanche ; la seconde dans la courbe creuse de l’S. Celle-là est énorme : quand j’arrive, elle a près de 30 mètres de large, et le terrain transporté qui forme la levée de la digue et de la route au point de jonction partent en grandes masses, et une énorme quantité d’eau s’y précipite et inonde toute la rive droite ; la troisième brèche se fait à l’aqueduc même des Croisettes.

MM. Duroussy et Jouffrey qui se trouvaient entre la seconde et la troisième brèche, ont pu se retirer avec les ouvriers du côté du Bourg-d’Oisans et me rejoindre ; mais M. Aussepé et quelques autres travailleurs qui étaient à la première brèche n’ont pu passer, et à l’heure où j’écris (neuf heures du soir), M. Aussepé n’est point encore rentré. Cependant je sais qu’il ne lui est rien arrivé, et qu’ils ont dû se réfugier, soit aux Alberges, soit à la maison de la rampe des Commères.

Au même instant où ces trois brèches s’ouvraient sur la rive droite, une quatrième brèche s’ouvrait au bas de la digue de la Croix-du-Plan, à 100 mètres à l’amont de la digue de la Bayette. Mais là, le sol est tendre ; on n’a point de matériaux, pas plus que du côté de la route ; la pluie semble redoubler encore, les travailleurs mouillés et fatigués sont rentrés chez eux, c’est à peine si l’on compte trente personnes tant sur l’une que sur l’autre rive. La gendarmerie et le commissaire de police en ramènent bien quelques-uns, mais le mal est trop considérable, il est partout ; la pluie ne cesse pas ; il est cinq heures du soir, la plupart rentrent découragés et las ; d’autres pour courir chercher le peu de blé en gerbes qu’ils ont sur leur champ et que l’inondation va entraîner ; d’autres vont déménager les meubles et bestiaux qui garnissent leurs maisons et que l’eau va entourer.

On bat la générale, on sonne le tocsin ; c’est le torrent de St-Antoine qui rompt ses digues et menace d’engloutir le Bourg-d’Oisans. On s’y porte, abandonnant les digues sur lesquelles on ne peut plus rien ; je me hâte d’y courir et me rends à St-Antoine : déjà les maisons qui bordent l’ancienne route nationale sont envahies par les eaux : les femmes, les enfants crient en déménageant. Enfin, à sept heures du soir, la brèche…
[partie manquante]
… la recouvrir jusqu’au Bourg-d’Oisans.
L’Eau-d’Olle est également venue très forte, les mas qui l’avoisinent sont submergés, mais je n’ai pas de détails.
Comme vous le voyez, monsieur l’ingénieur en chef, la pauvre plaine du Bourg-d’Oisans est dans un triste état. C’est une inondation générale qui couvre plus de 1300 hectares. Que de pertes pour tous !… que de misères se préparent, en songeant qu’hier toute cette plaine était si belle ! des récoltes pendantes admirables, les blés à moitié moissonnés, les pommes de terre en belle apparence, et les chanvres presque mûrs.

La route nationale est interceptée par les eaux qui la recouvrent depuis les Petites-Sables jusqu’au pont de la Romanche, sauf les parties en rampe aux abords du pont de la Lignare. Elle est coupée sur trois points au mas des Croisettes. Comment combler ces brèches ? Je ne sais vraiment pas où prendre des remblais, puisque c’est inondé de tous les côtés ! Attendons demain, si la pluie veut cesser de tomber ; car nous n’avons pas eu un moment, un seul moment sans pluie. Cette journée a été bien rude, pour tous et pour bon nombre, la nuit ne sera pas moins laborieuse ; je veux parler des habitants des quartiers bas du bourg, qui sont chassés de chez eux par les eaux qui s’élèvent et les forcent à déménager. Les lumières qui circulent dans la rue m’annoncent que ces déménagements continuent.

Il me tarde d’arriver au jour de demain pour voir comment toutes ces eaux débordées sur les deux rives font pour rentrer dans le lit encaissé des abords du pont de l’Ordre, pourvu que là nous ne trouvions pas de digues renversées et prises par derrière !
Il est onze heures du soir, la pluie vient de cesser et quelques étoiles se montrent. Dieu veuille qu’un vent du nord ralentisse la fonte des glaciers. De toutes parts, j’entends le bruit des torrents qui s’élancent de la montagne dans la plaine se mêler à celui sombre et lugubre que fait la Romanche s’échappant en cascades par ses brèches ; c’est vraiment un bien triste moment pour tous. Demain, sans doute, les eaux auront beaucoup baissé et nous pourrons travailler sur tous les points à combler les brèches et rétablir les communications ; mais s’il vous était possible de faire comprendre à M. le préfet toute l’étendue des dommages qu’ont éprouvés en ce jour les habitants de la plaine, dommages qui ne peuvent s’apprécier en ce moment, je ne doute pas qu’il ne fasse tous ses efforts pour obtenir du gouvernement un premier secours pour venir en aide aux travaux à faire pour fermer les brèches et pour secourir les plus malheureux.

Quand j’aurai pu tout voir et tout apprécier, j’aurai l’honneur de vous adresser un rapport plus complet et qui vous fixera sur les dépenses à faire en travaux pour la route nationale et pour les syndicats, aussi bien que pour le travail neuf de l’Infernay.
10 août, dix heures du matin.

P. S. La pluie a cessé à cinq heures du matin ; je viens de me faire transporter à l’aide d’un radeau construit à la hâte, au pont de la Romanche. Les dégâts sont affreux.
La première brèche de la route nationale a 100 mètres de longueur ; la deuxième et troisième en ont 30 à 40. Six brèches sont ouvertes à la digue de la Croix-du-Plan ; la route est coupée par la Lignare au fond des roches ; au Freney et au tournant de Besse, la route est emportée ; elle l’est également au Dauphin, à 300 mètres avant le village.
Les ponts de Gavet et de Rioupéroux sont emportés ! le torrent de l’Infernay a tout emporté.

[Partie manquante]

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