Les doléances de La Grave

Vue générale de La Grave source Archives des Hautes-Alpes, auteur anonyme.

LES DOLÉANCES DE LA GRAVE

Source : Archives de Mme Louise Pudda
Extrait du Bulletin Paroissial La Grave.
Publication :  Bulletin mensuel L’écho de la Meije et de nos clocher, avril 1936

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Nous avons vu, dans notre dernier bulletin, qu’en l’année 1339, la population du canton de La Grave dépassait de plus du double la population actuelle. Environ 2000 habitants à cette époque, contre 800 maintenant. Comment tout ce monde pouvait-il vivre dans un pays si pauvre, alors que, par suite de la pénurie des moyens de transport et même de communication, on ne pouvait presque rien y recevoir d’ailleurs ? Que pouvait être la vie à cette époque lointaine ?

Ce sont des écrits du siècle suivant, appelés « Doléances » qui vont nous l’apprendre ; les archives de l’Isère conservent en effet les Doléances adressées au Dauphin par les paroisses de la Grave et du Villar-d’Arènes, en les années 1428, 1450 et 1458. Ce sont ces précieux papiers que nous allons non pas citer, car ils sont écrits, en latin, et vous ne pourriez les comprendre, mais les résumer en vous les traduisant du mieux possible.

Ce qui ressort de leur lecture, c’est que la vie à cette époque, pas plus que maintenant, n’était un « rêve » ! Nous signalons d’abord un fait qui revient dans toutes les Doléances :
C’est que le pays ne pouvait produire de quoi nourrir tous ses habitants. D’où obligation pour les hommes de s’expatrier pendant la période d’hiver. Nous citons :
« Les honnêtes plaignants disent que, depuis la fête de la Toussaint jusqu’à la fête de Pentecôte, la majeure partie des habitants ne réside pas dans le susdit lieu à cause de sa grande pauvreté. Ils sont obligés d’abandonner la susdite paroisse, pour aller, les uns en Provence, les autres dans le Royaume, les autres en d’autres lieux, de telle sorte qu’il ne reste plus dans les maisons que des femmes ou des enfants ». (Doléances de la Grave, 1458.)

Voici maintenant la « litanie » des plaintes formulées qui expliquent cet exode hivernal des habitants. Elles portent :

1 o Sur la situation des Paroisses : Ils disent qu’elles sont situées « en un lieu reculé et parmi des montagnes infertiles et froides, comme cela est notoire et manifeste ».

2 o Sur la pauvreté du sol : « Dans notre paroisse rien de bon ne pousse, si ce n’est quelques blés qui sont d’orge et d’avoine, et qui gèlent très souvent comme cela est arrivé cette année » (Doléances du Villard, 1458).

3 o Sur la longueur de l’hiver et l’abondance des neiges : « De plus, pendant le temps de l’hiver, il tombe une telle abondance de neige qu’elle recouvre le pays pendant sept mois et même davantage ». — (Doléances de la Grave.)
« Nous nous plaignons de ce que la neige tombe en abondance sur notre paroisse depuis la fête de Saint-Michel Archange (29 septembre) et demeure jusqu’à la moitié de mai et à cause des nombreuses “lavanches et riames” qu’elle forme, il y a péril de mort à sortir de sa maison, comme il est manifeste que beaucoup ont déjà péri. »

4 o Sur le manque de bois : « Les honnêtes plaignants disent qu’ils n’ont pas du bois pour faire cuire leur soupe ni pour édifier leurs maisons, malgré_ qu’elles soient bien petites (domuneulas). Comme combustible ils sont obligés de se servir “de fumo vacarum et de terra bene dessicata”. — Tout le monde ici saura traduire “avec du fumier de vaches” blaïtes » et de la terre bien desséchée ». — Pour se procurer les madriers et autres bois nécessaires aux constructions, ils doivent aller les chercher à cinq lieues d’ici, soit dans la forêt du Bourg d’Oisans, soit dans la forêt du Monélius de Briançon ». (Doléances de La Grave et du Villard, de 1428 et 1450).

5 o Sur le manque de ressources générales : « Ils disent qu’ils n’ont aucune industrie ni aucun autre “truc” pour gagner de l’argent en dehors de la vente de leurs propriétés et de ce qui sort de leurs vaches et de leurs animaux laineux ». (Doléances de la Grave, 1428).

6 o Sur les difficultés de cultiver les champs et d’élever de nombreux bestiaux : « Ils disent qu’il faut se donner beaucoup de peine pour descendre le foin des hautes montagnes et que même un domestique (qui se lève pourtant bon matin et se couche bien tard) ne peut faire qu’un voyage de foin par jour ». (Doléances de la Grave, 1450).
« Ils se plaignent aussi d’être obligés de nourrir à la crèche leurs vaches et moutons pendant plus de huit mois de l’année et de ne pouvoir les faire paître dans les pâturages — paqueyra — que pendant un temps trop court ». — (Doléances du Villard et de la Grave, H28-H58).

7 o Sur l’obligation d’entretenir cinq Ponts sur la Romanche ; ce qui leur fait une dépense annuelle de quarante florins ». (Doléances de la Grave, 1458).

8 o Enfin sur la privation de soleil « qui ne se montre plus depuis la fête du Bienheureux Luc jusqu’à la fête de la Purification de la bienheureuse marie ». — (Doléances de la Grave, 1453).

Évidemment, toute cette série de plaintes que nous venons de résumer, nous montre bien que la vie n’était pas « rose » dans notre pays au XV siècle. Mais a-t-elle bien changé depuis ?… Il n’apparait pas beaucoup. En dehors du fait que les denrées nous arrivent plus facilement, grâce aux moyens de transport modernes, ce qui permet à la population restreinte de notre temps de vivre, sur place, et en dehors du fait du tourisme, qui a changé les conditions de vie de quelques familles seulement, tout en rendant service à tous, nous ne voyons pas une telle différence entre la vie du XVe siècle et celle de notre siècle, à tel point que, si la population actuelle avait à formuler des doléances, elles seraient sûrement les mêmes que celles de ses ancêtres de 1450.

Notons en effet d’abord que nos ancêtres, qui vivaient au temps des « Tyrans », avaient parfaitement le droit de se plaindre au « Patron », et ils ne se faisaient pas faute de faire entendre plaintes et doléances. Nous qui vivons en république, nous avons juste le droit de « rouspéter » et rien de plus, et en période électorale seulement ! Ce qui n’empêche pas la neige de tombée en hiver et les blés de geler au printemps !

Nous pouvons maintenant hiverner tous au pays sans crainte d’y périr de famine, mais étaient-ils si malheureux, ces hommes d’autrefois qui partaient en groupes nombreux pour aller passer l’hiver en Provence ou dans le Royaume, et qui ne revenaient qu’avec les beaux jours ? Ils avaient moins à se souffler sur les doigts que nom et revenaient au pays avec les poches pleines est une preuve que la population de cette époque n’était pas si malheureuse que nous le pensons, c’est que, dans les « Doléances au Dauphin », nous remarquons que certaines plaintes sont sûrement exagérées. Ainsi, sur la situation • des paroisses, les gens de La Grave disent que la leur est située, sur les hautes montagnes, — in altos montagnes, — Or nous savons que La Grave a toujours été « fourrée » dans un trou, à l’altitude de 1530 mètres seulement.

Les gens du Villard renchérissent sur ce point et déclarent imperturbablement qu’ils sont perchés sur « la sommité des monts » — in summitate montium — alors que nous savons que les sommes des monts environnants les regardons de bien haut.
Sur la longueur de l’hiver, ils exagèrent manifestement, en disant qu’il commence en la fête de saint Michel Archange, 29 septembre, pour se terminer à la mi-mai ! Cela a pu se produire exceptionnellement, mais ce n’est pas habituel.

Et sur la privation de soleil, voici les Graverots qui déclarent gravement qu’il ne brille plus depuis la fête de saint Luc, 18 octobre, jusqu’à la fête de la Purification, 2 février. Tiens, le soleil se serait-il accroché quelque part à cette époque pour refuser des rayons qu’il donne maintenant, car l’éclipse de soleil ne dure guère qu’un mois pour La Grave. Il est vrai que la chose est à peu près exacte pour les Fréaux. Gageons que le maire de l’époque, s’il y en avait un ou celui qui a sans doute fait la réclamation, était déjà des Fréaux ! et naturellement a englobé La Grave dans les Fréaux. Il avait bien raison !

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