Notes sur l’hôpital de la Grave 1697-1723 – 1/4

La Grave, vue du hameau du Chazelet, et de la Meije. Carte Postale Gep.NOTES SUR L’HÔPITAL DE LA GRAVE 1697-1723 — 1/4

Sources : Archives Andrée Glaudas (1re partie), complétées sur Gallica : Bulletin de la Société dauphinoise d’ethnologie et d’anthropologie, édition le 1913.

Notes sommaires sur l’hôpital de La Grave 1697-1723
1/4

PAR M. AUG. FAVOT

M. Juge, l’aimable hôtelier de La Grave (Hautes-Alpes), possède un manuscrit qu’il conserve bien précieusement. Il a bien voulu le confier à notre collègue, M. Müller, qui m’a prié de vous le présenter.

Ce manuscrit mesure 22 cm sur 17 cm; c’est un simple cahier où 96 pages ont été utilisées. Il précise un point d’histoire de ce village et prouve à M. Juge qu’il y a deux siècles et plus, des personnes portant son nom exercèrent les fonctions de curé, médecin, consuls et notaire.

Voici ce qu’on lit à la première page :

JOURNAL
où sera contenu tout ce que moy Jean Guerre, prêtre et curé de La Grave, reçoit et dépense chaque jour pour les affaires de l’hôpital, commencé le 28 avril 1697, jour que j’ay été nommé syndic dudit hôpital par les habitants de la communauté par assemblée générale par Me Paul Juge, notaire royal, et les sieurs Jh Juge, curé des Hières, et Claude Perrin, curé du Chazalet, avec les sieurs Pierre Pic et Jean Vial, consuls, et les sieurs Jh Rome, Henry Berthet et Etienne Liothaud, conseillers et procureurs dudit hôpital (La communauté de La Grave comprenait quatre paroisses : La Grave, Les Hières, Les Terrasses et Le Chazalet).

Jean Guerre, curé de la paroisse de La Grave, était donc syndic de l’hôpital. Il le fut de 1697 à 1723. Tout le Journal est son œuvre; cependant, pendant l’année 1723, la dernière année, la comptabilité paraît appartenir à une autre personne ayant une meilleure écriture et surtout inscrivant les recettes et dépenses avec méthode.
Pendant les premières années, le syndic Guerre tient son Journal avec soin
; on lit facilement les recettes et les dépenses. Mais à partir de 1709, les sommes se rapportant il de petites dépenses sont inscrites sans aucune désignation, dix, vingt nombres à la suite indiquant des sols dont on ne saura jamais l’emploi.
Quant au personnel, il ne comprend qu’une seule personne : Marie Bouillet. De temps à autre, tous les mois, tous les trois mois, son nom revient, suivi de sa fonction d’«
hospitalière», avec une somme de une, deux, trois livres, etc. Ces sommes n’ont pas un rapport entre elles permettant de nous renseigner sur ses gages annuels. Puis le nom de Marie Bouillet disparaît. C’est J.-B. Bérard et Suzanne Mathonet qui la remplacent. J.-B. Bérard reçut 27 livres pour ses gages de l’année 1717.
Avant d’ouvrir le Journal de l’hôpital de La Grave, il paraît nécessaire d’examiner la situation géographique de ce chef-lieu de canton.
Une des grandes voies romaines de pénétration en Gaule passait par le mont Genèvre pour arriver à Briançon. Une voie secondaire reliait Briançon à Grenoble par le Lautaret.

Le long de ces routes s’échelonnaient des maisons de refuge, des hospices, des léproseries. «J’en ai compté plus de soixante, écrit M. Roman dans son Tableau historique des Hautes-Alpes, jalonnant les chemins, parfois tellement rapprochés que la distance moyenne entre eux n’était pas de plus de cinq kilomètres. Des maisons semblables étaient construites sur les cols les plus fréquentés et les plus dangereux à traverser pendant la saison froide.»
En venant de Briançon, au pied du col du Lautaret, les dauphins, vers 1228, avaient fait construire l’hospice de la Madeleine.

Au Lautaret, jadis l’Autaret, on éleva d’abord un autel pour conjurer les dieux (altaretum, d’où le nom du col selon Henri Ferrand dans son livre L’Oisans). Les dauphins y créèrent ensuite un hospice, nécessairement avant 1228, puisqu’à cette date ils avaient déjà créé l’annexe de la Madeleine.
L’hôpital de La Grave n’existe pas dans la liste de ceux qui sont énumérés par M. Roman. L’archiviste des Hautes-Alpes consulté n’en a pas connaissance. À son avis, on le confond avec un autre hôpital, situé aussi commune de La Grave, et dont il sera question.
Cependant ce manuscrit est une preuve indiscutable de son existence. Si MM. Roman et Guillaume ne connaissent pas l’hôpital de La Grave, c’est que les archives de cet établissement ne sont pas allées à Gap. Elles sont restées à La Grave.

Nous avons été assez heureux de trouver des renseignements précis dans les Visites pastorales des évêques de Grenoble.
Jusqu’à la Révolution, la commune de La Grave fit partie de la châtellenie et du mandement de l’Oisans et de l’évêché de Grenoble, qui était divisé en quatre archiprêtrés : Graisivaudan, Viennois, Savoie et Oultre-Drac. Au XVIIIe siècle, chaque archiprêtré ayant été divisé en un certain nombre de petits archiprêtrés ou doyennés, La Grave devint le siège de l’un d’eux qui se composait des paroisses suivantes : Le Chazalet, La Grave, Les Hières, Les Terrasses et Le Villard-d’Arène.
Les évêques de Grenoble visitaient cette région montagneuse pendant la belle saison. Au passage de Mgr Le Camus (2 août 1683), il n’est pas question de l’hôpital de La Grave. Il n’existait sûrement pas à ce moment. Le 29 août 1728, au passage de Mgr Jean de Caulet, voici ce qu’on peut lire : «
Au bas du bourg, du côté du Villard, est un petit hôpital qui ne consiste qu’en une maison et trois sestérées de fonds dont l’hospitalier jouit à la charge de donner le couvert et la soupe aux pauvres passants.» L’hospice de La Grave fut certainement fondé entre 1683 et 1728. S’il avait existé en 1683, Mgr Le Camus l’aurait signalé comme il le fit pour un autre hôpital dont il va être question.

Sur le territoire de la commune de La Grave et sur la route de Grenoble s’élevait l’hospice de Loches ou de l’Oche. Il fut fondé par les dauphins, au xive siècle, à l’entrée des gorges de Malaval, rive gauche de la Romanche.
Dans cet hôpital, aujourd’hui en ruines, mais qui existait encore à la fin du XVIIIe siècle, Msr Le Camus trouva (2 août 1683) «
une chapelle sous le titre de Saint-Pierre-aux-Liens. Le revenu est donné à l’administrateur de l’hôpital pour loger les pauvres passants et entretenir la maison. Cet hôpital a été fondé par Pierre Sibaud, autrefois curé de La Grave». Les noms des fondateurs, de l’hôpital de Loches ne concordent pas dans ces deux documents. M. Roman croit qu’il fut fondé par les dauphins et Msr Le Camus donne un curé comme fondateur.

Mgr Jean de Caulet visite aussi l’hôpital de Loches (29 août 1728) «fondé par Jean Sibaud, consistant en une maison, prés, terres et fonds situés autour de la maison ou dans la communauté. Il est situé sur le chemin du Mont de Lent à La Grave; l’hospitalier jouit desdits fonds à la charge de donner le couvert et la soupe aux pauvres passants».
Donc, deux hôpitaux à La Grave, l’un dans le bourg et l’autre à Loches. Tous deux remplissent le même but : donner la soupe et le couvert aux pauvres passants.

Les routes aboutissant au mont Genèvre sont fréquentées par des troupes et convois militaires allant ou revenant d’Italie. Pour les bourgades traversées, pour les communautés du voisinage, ce fut une cause de ruine.
«
Autrefois, en recevant l’avis que des troupes seraient de passage, les consuls des communautés recevaient en même temps l’ordre de faire les avances nécessaires et d’acheter toutes les subsistances : pain ou viande, fourrage, etc., pour garnir l’étape.
«
Les lieux d’étape, ne pouvant suffire à tout, obtenaient des aides, c’est-à-dire que d’autres villages ou d’autres communautés étaient désignés pour contribuer, à proportion de leurs feux, à la fourniture de ces subsistances, soit en nature, soit en argent. Ordinairement les communautés étaient obligées d’emprunter pour faire ces avances et ne pouvaient rentrer dans leurs fonds qu’au bout de plusieurs années avec des difficultés sans nombre.
«
Pour éloigner les troupes, les consuls usaient de tous les subterfuges : cadeaux, sollicitations auprès des personnes influentes, mais elles n’y réussissaient pas toujours.» Le Dr Chabrand, à qui nous avons emprunté ces quelques lignes (La Guerre dans les Alpes), ne donne pas d’exemple de communes ayant employé ces moyens pour éloigner les soldats de leur communauté. En voici quelques-uns pris dans des bourgs voisins de Saint-Marcellin.
En 1685, la communauté de Vinay fit don de 700 livres au marquis de l’Estang, — le seigneur du lieu, — de 100 livres au secrétaire de l’Intendant, de 30 livres à M. de la Robinière, secrétaire du Premier Président, pour services rendus à la commune qu’ils ont fait décharger du logement des gendarmes de la Reine qui devaient venir prendre leurs quartiers d’hiver au nombre de soixante-trois (Source : Arch. de Vinay).

En 1733, à Vinay encore, on envoya «le châtelain à Grenoble, auprès de M. de Grammont, pour demander le départ des dragons du régiment de la Reine, dont l’entretien pesait lourdement sur la communauté, alors surtout que la grêle venait de détruire les récoltes. Le châtelain est autorisé à faire quelques présents et à donner des dîners pour obtenir gain de cause».
Eustache Piémont, le notaire de Saint-Antoine-en-Viennois, qui nous a laissé de si précieux renseignements sur l’histoire de la région à la fin du xvie siècle, prit plaisir à narrer la déconvenue des consuls de sa communauté en pareille circonstance. Ceux-ci, à l’arrivée d’une compagnie de dragons, négocièrent leur départ à prix d’argent. Le capitaine empoche la somme et dirige ses hommes sur le Grand-Serre.

À la chute du jour, les habitants de Saint-Antoine eurent la désagréable surprise de voir arriver d’autres soldats du même régiment. Voici ce qui s’était passé. Au Grand-Serre, on avait aussi obtenu, en payant, le départ de dragons et ils s’étaient dirigés sur Saint-Antoine. Les deux bourgs avaient échangé une compagnie et dépensé une forte somme en pure perte.
Grenoble fermait ses portes à l’approche des soldats
; quelquefois les consuls offraient de l’or au chef pour qu’il prenne une autre route. Si la ville ne pouvait écarter fantassins ou cavaliers, pour mieux les surveiller, elle faisait prendre les armes à la milice bourgeoise.

En ne remontant pas au-delà du xve siècle, nous voyons la région traversée, en 1494, par les troupes françaises, par Charles VIII lui-même, allant à la conquête de l’Italie.
Les passages de troupes continueront pendant les règnes des successeurs de Charles VIII, mais le «
Livre de l’hôpital de La Grave» ne donne des renseignements que sur deux guerres faites sous Louis XIV :
1° Guerre de la Ligue d’Augsbourg (1688-1697). Catinat défend la vallée de Barcelonnette, le Queyras
;
2° Guerre de la Succession d’Espagne (1701-1714). Villard (1708), Berwick défendent le Dauphiné envahi.

Après ces explications qui m’ont paru nécessaires, examinons le manuscrit.

À suivre 

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