
Portrait de Charlotte Leprovost, en cordée avec un autre alpiniste, sur un glacier, brèche formée entre le Pic de La Grave et le Rateau, Photographe Maurice Dodero, archive Musée Dauphinois, collection Isère.
QUINZE JOURS DANS L’OISANS À LA MEIJE 2/3
Document rare relatant dans le détail l’ascension de la Meije, tel qu’elle se pratiquait à la fin du XIXe siècle, au temps du Père Gaspard, avec un équipement rudimentaire : des crampons, des cordes en chanvre, des piolets au manche de bois, et l’absence de pitons.
Source : Retronews, publié dans le Journal le Moniteur Universel le 13 juin 1900.
Sur le même sujet :
– Au travail sur le grand pic de la Meije
– Première partie – Deuxième partie –
Un récit de Louis d’ORLÉANS
– SUITE –
— Minuit, l’heure des esprits et des revenants ! Avec un bruit épouvantable de ferraille entrechoquée, les guides, lanterne en main, viennent nous tirer par les pieds. Contrairement à leur habitude ils sont très pressés, car la journée sera longue. Aussi les préparatifs d’ordinaire interminables sont-ils, aujourd’hui, singulièrement abrégés. À peine avons-nous le temps de nous habiller et d’avaler quelques tasses de café bouillant, que déjà, Faure, qui ne tient plus en place, donne le signal du départ.
Minuit et demi. — Un temps merveilleux, une nuit profonde, toute constellée d’étoiles dont l’une, plus brillante que les autres, semble, au-dessus du Grand-Pic de la Meije, vouloir nous indiquer la direction à suivre. Ici, au fond de la vallée, tout est obscurité et mystère ; à peine aperçoit-on çà et là, voilées de vagues buées blanches, d’étranges formes de rochers perdus dans la moraine. Là-haut, au contraire, sous la clarté bleuâtre de la pleine lune invisible, les crêtes toutes irisées de lueurs étranges se profitent en clair sur le ciel immuablement noir.
L’un derrière l’autre, sans mot dire, nous avançons, telle une troupe d’âmes en peine condamnées à errer sans repos, sur les cailloux pointus de la moraine. Dans le vallon, affreusement désolé, encaissé entre d’immenses murailles que l’obscurité rend encore plus sinistres, on n’entend que le bruit du torrent et celui de nos piolets frappant la terre en cadence. Sans le savoir, chacun subit l’influence étreignant du milieu étrange dans lequel nous nous trouvons.
1 heure 1/2. — Après avoir pendant quelque temps suivi le côté gauche de la vallée, nous nous engageons sur une espèce d’arête rocailleuse qui masque à travers la moraine le prolongement du promontoire et la sépare en deux parties symétriques. Les pierres ici sont fixes et arrondies ; aussi la marche devient-elle plus facile.
2 h. 1/2. — Nous atteignons le pied du promontoire que du reste nous allons, pour le moment, laisser sur notre droite pour prendre le glacier. Le jeu maintenant va devenir plus sérieux. Aussi Faure, après avoir échangé son chapeau de feutre contre sa toque des grands jours, une espèce de bonnet de nuit, rappelant vaguement la forme d’une chéchia arabe, s’arrête-t-il pour nous attacher.
Première cordée : Faure, mon frère Antoine et P. Faure. Deuxième cordée : Savoye, mon valet de chambre Augustin, moi et le porteur. Pour aborder le glacier, il nous faut commencer par escalader, à l’aide de marches taillées par les guides, un mur de glace de trois ou quatre mètres de hauteur, escalade qui ne laisse pas d’être assez incommode en raison du peu de prise qu’offrent les échelons. Une fois sur le glacier la marche continue de plus en plus difficile. À chaque moment nos guides sont obligés de jouer du piolet et plusieurs fois il nous faut, en sautant, franchir des crevasses d’une largeur respectable.
La lune heureusement nous éclaire maintenant directement, irisant les masses de glace qui nous entourent d’étranges reflets d’opale.
Trois heures. — En longeant la ligne d’intersection du glacier et du rocher, nous atteignons une sorte d’encaissement de la montagne bordé de pans de rochers verticaux de trois ou quatre mètres de hauteur. C’est ici le Carrefour, l’endroit où commence l’ascension proprement dite.
L’ascension ! Nulle part ailleurs, je crois, cette expression n’est aussi justifiée qu’ici. Comme début, une escalade absolument verticale de plusieurs mètres qui nous met sur une petite plate-forme entourée de rochers ; on vient parfois, paraît-il, passer la nuit. Pour en sortir, une cheminée très étroite et très raide, puis une grande plaque lisse qu’il faut traverser de droite à gauche en se collant au rocher.
On se trouve alors dans un couloir, ce grand couloir, taillé dans la face gauche du Promontoire et remontant du glacier des Étançons jusqu’à la pyramide du Hamel (SIC). C’est dans ce couloir, que périrent, en 1896, victimes d’un faux pas, MM. Thorant et Sayernes, deux alpinistes célèbres qui, après une heureuse ascension de la Meije, furent pris à la descente par le mauvais temps et durent pendant la nuit abandonner le bivouac qu’ils avaient établi au haut du Promontoire.
L’ascension du couloir, bien que grandement facilitée par les bonnes prises que rencontrent partout ici les pieds et les mains, n’en est pas moins fatigante, en raison surtout du train que Faure mène en tête. Pas un moment il ne s’arrête, pas une fois il n’hésite. En avant, toujours en avant. Ça en devient éreintant !
Enfin, après une dernière escalade, encore plus dure dans les rochers qui dominent le couloir, nous débouchons sur une plate-forme d’environ 2 mètres de rayon. Au milieu, un petit édicule de pierres en ruine. C’est la pyramide (Pierre humide, disent les guides) du Hamel, érigée en 1876 par l’alpiniste de ce nom, le premier qui atteignit ce point et point aussi les voies à ses successeurs. (3580 mètres d’altitude.)
Entre le rocher vertical qui limite au Nord la plate-forme et l’abîme absolu qui nous sépare du glacier des Étançons, nous faisons une courte halte pour déjeuner. Déjà aux premiers rayons du soleil levant, la Grande Meije commence à se teinter de rose, tandis que là-bas le fond de la vallée dort encore dans l’obscurité bleuâtre.
Le temps continue à être merveilleux ; seuls quelques petits nuages roux commencent à poindre derrière la Barre des Écrins. « Mauvais signe », opine Faure, il se pourrait bien que nous eussions la neige avant longtemps. En tous cas, il vaut mieux nous dépêcher. En avant donc !
Avant de se mettre en route, Faure, pour plus de sûreté, nous attacha tous en semble à la même corde, puis, après s’être enfoncé jusqu’aux yeux son bonnet de nuit, dont le pompon rouge prend un air de combat, il donne le signal du départ.
Pendant quelques minutes nous suivons vers la droite une corniche assez facile, bien que large à peine d’un demi-mètre. Puis, tout à coup, le pompon de Faure commence à s’agiter. D’un œil scrutateur il sonde la muraille qui d’une pièce s’élève à notre gauche, hoche plusieurs fois la tête, consulte Savoye en patois, puis finalement se décide, se cramponne à des aspérités à peine perceptibles et disparaît à force de poignets derrière une plaque surplombante.
Pendant quelque temps nous l’entendons grimper au-dessus de nous. Puis, plus rien… Un silence inexplicable ! Enfin, au bout de quelques minutes, une voix d’âme en peine, qui semble tomber du ciel, parvient jusqu’à nous et engage en un langage mystérieux un long dialogue avec Savoye, dialogue que malheureusement nous sommes hors d’état de suivre. Nous finissons cependant par comprendre que le brave homme a fait fausse route et qu’il demande, avant de redescendre, qu’on tienne la corde bien tendue. Son souhait est facile à réaliser et bientôt nous avons la joie de voir paraître au-dessus de nos têtes deux énormes semelles ferrées que suit le reste du malheureux guide, suant sang et eau et pestant contre son erreur.
Il nous faut, pour réparer la faute commise, revenir un peu sur notre gauche ; puis Faure se remet à grimper de plus belle, cette fois-ci avec succès, car bientôt nous entendons sou fameux : « Allez-y », et mon frère hissé par une force invisible disparaît à son tour. C’est le commencement de l’escalade de la célèbre dalle Castelnau, une paroi de rocher absolument verticale de deux cents mètres de hauteur qui exige plus de deux heures d’efforts intenses et d’attention continue. Une fois qu’on est en route, la tâche d’ailleurs semble, comme toujours en pareil cas, bien moins dure qu’on ne l’avait supposé tout d’abord. Cela vient de ce que le rocher qui, de loin, a l’air absolument lisse, est, en réalité, zébré en tous sens, de failles plus ou moins larges dans lesquelles les mains et les pieds trouvent toujours de bonnes prises.
Après le premier mauvais pas viennent quelques mètres d’escalade relativement aisée, face au rocher, puis de nouveau, il nous faut faire halte ! Une grande plaque absolument inattaquable nous barre la route. Pas une saillie, pas une entaille ! À un mètre cinquante centimètres de distance seulement, deux petites fissures à peine perceptibles, courant parallèlement vers la gauche. Faure qui sait à quoi s’en tenir n’hésite pas : dans la fissure supérieure, il enfonce ses mains, dans l’autre ses pieds et commence de la sorte à traverser la dalle ; bientôt nous le voyons disparaître derrière une proéminence de rocher ; puis, quelques instants après, reparaître trois ou quatre mètres plus haut, juste au-dessus de l’endroit où nous nous trouvons. « Avancez ! » C’est maintenant notre tour !
Malgré la corde qui solidement fixée au rocher donne une garantie absolue en cas de chute, la traversée de la grande dalle n’en est pas moins sinon dangereuse, du moins très difficile. Collés contre le rocher comme des mouches, ne tenant en réalité que par l’adhésion des mains et des pieds à la pierre, nous pouvons nous attendre d’un moment à l’autre à lâcher prise. Enfin, après quelques mètres de cet exercice palpitant, une fissure verticale se présente suffisamment large pour qu’on puisse s’y introduire et s’élever à force de poignets jusqu’à une espèce de repli où nous attendent les autres. Encore une petite cheminée et nous nous trouvons sur une plate-forme relativement large qui nous permet de nous reposer un instant. C’est sur cette plate-forme généralement désignée sous le nom de campement Castelnau que les premiers ascensionnistes durent passer, par un froid de 11°, la nuit qui suivit leur victoire. On sort du campement par une étroite corniche courant vers l’Est jusqu’à un renfoncement de la montagne d’où en levant la tête, on aperçoit presque verticalement au-dessus de soi les immenses stalactites de glace qui bordent le Glacier Carré ; puis, par une nouvelle corniche encore plus étroite, ou revient vers l’Ouest jusqu’à l’arête, considérablement élargie, qu’on suit pendant quelque temps. C’est le Dos d’âne, la partie la plus facile de cette escalade vertigineuse de deux heures, pendant laquelle seules les difficultés continuelles à vaincre vous empêchent d’éprouver l’influence fatale du vide absolu qu’à chaque instant voua avez au-dessous de vous. Bientôt malheureusement, il faut quitter l’arête pour passer en traversant une grande plaque lisse sur la face ouest du promontoire. On arrive ainsi à un grand rocher surplombant la brèche de la Meije, qui vous barre le passage. C’est le célèbre Pas du Chat.
Il y a deux façons, nous explique Faure, de passer le Pas du Chat : debout en rentrant le ventre et en s’accrochant aux aspérités de la pierre, ou bien à quatre pattes en passant sous le rocher sur une dalle très inclinée et absolument lisse. C’est à cette seconde méthode, la plus originale, que nous, nous arrêtons ; les guides préfèrent la première.
Sans la corde ce passage serait évidemment horriblement dangereux et on risquerait bien, au moindre faux pas, d’aller en quelques secondes faire connaissance avec les crevasses du glacier des Étançons ; en réalité, cependant, grâce aux deux guides qui vous tirent impitoyablement l’un par devant, l’autre par derrière au point de vous empêcher d’avancer, le danger, il faut l’avouer, n’existe plus guère que dans notre imagination.
Le Pas du Chat une fois franchi, on revient vers l’Est par une série de cheminées et de couloirs plus ou moins difficiles ; puis, une fois à la hauteur du glacier Carré, on traverse horizontalement vers la droite jusqu’à une sorte de grande roche moutonnée, absolument lisse, qu’il faut descendre à quatre pattes. Cette opération peu difficile terminée, on se trouve sur une charmante corniche, de 4 ou 5 mètres de long sur 75 centimètres de large, qui semble aménagée exprès pour qu’on s’y repose. Nous en avons d’ailleurs besoin après les efforts des deux dernières heures. Halte donc ! Vite, les sacs sont débouclés, les provisions étalées sur une pierre et là, à 3,750 mètres d’altitude, entre les pans de rochers abrupts du Doigt et l’abîme qui nous sépare de la pyramide du Hamel, noua faisons un des plus charmants déjeuners qui se puisse rêver. Entre-temps, Faure nous fait observer que d’ici il est impossible de rien apercevoir du chemin que nous venons de suivre, nous le surplombons.
Ce temps, cependant, tout à l’heure si radieux, commence à se gâter pour de bon ; déjà au fond de la vallée de gros nuages amoncellent et des pointes qui nous qui nous entourent, seule, la Meije reste découverte. La chéchia de Faure elle-même commence à s’agiter ; il va falloir nous dépêcher
La traversée du Glacier Carré, aujourd’hui recouvert d’une bonne couche de neige molle dans laquelle on enfonce tant qu’on veut, n’est guère difficile bien que fatigante. Nous le montons en biais de l’Ouest à l’Est, pour gagner à sa partie supérieure la brèche oui sépare le pic du glacier Carré de la Grande Meije.
Huit heures trois quarts. — La Brèche. Devant nous tout à coup un panorama nouveau se découvre : la vallée Romanche avec ses gais villages, La Grave avec son hôtel d’où l’on doit nous observer ver au moyen du télescope, les Aiguilles d’Arve, nos connaissances d’hier ; tout au fond les Alpes de Savoie et du Valais.
L’escalade recommence ; nous suivons autant que possible l’arête, en nous tenant sur le versant sud, le versant nord étant ici absolument à pic. La montée bien que pénible à cause de la continuité de l’effort, ne présente ici aucune difficulté sérieuse, l’arête formant un escalier, dont le seul tort est d’avoir a marches un peu trop hautes.
8 heures 3/4 — Nous arrivons à l’endroit où l’angle de l’arête augmentant tout à coup, il devient impossible de continuer à la suivre. C’est ici qu’en 1877 M. de Castelnau crut un moment devoir abandonner l’entreprise si bien commencée. C’est en vain que plusieurs fois, un guide, P. Gaspard, rassemblant toutes ses forces, essaya de s’élever à force des poignets contre les rochers qui leur faisaient face. Chaque fois il dut redescendre, vaincu par la difficulté. Enfin, il eut une inspiration ! Le versant nord !
(à suivre)
Louis d’ORLÉANS
