Quinze jours dans l’Oisans à la Meije 3/3

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Ascension de la Pointe Zsigmondy, photographe Maurice Dodero, début XXe, archive Musée Dauphinois, collection Isère.

QUINZE JOURS DANS L’OISANS À LA MEIJE 3/3
Document rare relatant dans le détail l’ascension de la Meije, tel qu’elle se pratiquait à la fin du XIXe siècle, au temps du Père Gaspard, avec un équipement rudimentaire : des crampons, des cordes en chanvre, des piolets au manche de bois, et l’absence de pitons.

Source : Retronews, publié dans le Journal le Moniteur Universel le 13 juin 1900.

Sur le même sujet : 
– Éloge du père Gaspard de la Meije

Première partieDeuxième partie – Troisième partie –

Un récit de Louis d’ORLÉANS

– SUITE ET FIN –

C’est, en effet, par le versant nord, quelque impossible que la chose puisse paraître à première vue, qu’il nous va falloir passer. À notre gauche, une grande dalle lisse, inclinée de plus de 50 degrés, conduit jusqu’à l’arête. Faure se met à quatre pattes, escalade par un prodige d’adhésion la dalle et se met à cheval sur l’arête formée ici d’un rocher rougeâtre en lame de couteau qui porte, dans les guides et les rints-d’escension (ancêtre des topoguides ?), le nom suggestif du « Cheval rouge ». Puis il hisse mon frère, le fait mettre à califourchon derrière lui, se lève, se cramponne au rocher qui lui fait face et disparaît sur le versant nord à nos yeux ahuris. Quelques instants après la corde qu’il a laissée derrière lui se met à filer entraînant Antoine.

À son tour Prosper passe, puis Savoye, puis moi. Pas facile t enfourcher ce diable de Cheval rouge ! Et une fois qu’on est en selle, quelle situation ! Au sud votre jambe droite à demi séparée du corps pointant sur la Bérarde ; au nord la gauche, pendant inerte dans le vide ! Enfin, après quelques instants, qui vous paraissent des siècles de cette situation intolérable, le traditionnel : « Avancez » retentit et la corde qui vous broie les os commence à vous tirer inexorablement contre la pierre qui vous fait face. Il faut alors, sans perdre du temps, car la corde est sans pitié, saisir tant bien que mal les premières saillies venues, puis traverser aussi les pieds pendant dans le vide un ou deux mètres sur l’autre versant. Cela fait, vous vous trouvez au-dessous d’un rocher surplombant le Chapeau du Capucin. De nouveau la corde se tend, de nouveau, il lui faut obéir et escalader avec son aide le terrible Chapeau au haut duquel vous avez du moins la joie de re trouver, suant et soufflant comme vous, vos compagnons de chaîne.

Cette fois-ci heureusement, notre tâche est terminée ; encore quelques petits efforts, quelques minutes d’escalade aisée le long de l’arête et nous sommes au sommet, le sommet fameux entre tous du Pic Oriental de la Meije (3,987).

Qui n’a jamais accompli d’ascension difficile ne peut se rendre compte de l’instant de joie intense, de bonheur sans mélange qui suit l’arrivée au but. En un moment, fatigue, faiblesse, ennui sont oubliés, on ne songe plus qu’aux difficultés vaincues, aux tours de force accomplis, au triomphe présent. Instinctivement, le regard se porte sur les précipices qui vous entourent et l’on se demande avec orgueil : est-ce bien par là que nous avons passé ? Notre triomphe, malheureusement, ne dure guère. Le temps, en effet, déjà menaçant tout à l’heure, ne fait maintenant qu’empirer de minute en minute. Déjà, là-bas, sur les parois de la Barre des Écrins, de longues traînées blanches indiquent la neige et, autour de nous, de gros nuages massés en formes fantastiques semblent ne plus attendre qu’un signal pour nous donner l’assaut.

Soudain, un coup de vent, venant on ne saurait dire d’où, nous enveloppe : c’est le commencement de la tourmente. En un instant, avant que nous puissions nous en rendre compte, une infinité de petits nuages, sortis comme par enchante ment de la montagne elle-même, nous entourent, nous débordent, montant, redescendant, tournoyant dans une danse échevelée.

Autour de nous, tout est blanc : de temps en temps seulement une des dents de l’arête, apparaissant là où l’on s’y at tend le moins, met une fugitive tache noire dans ce voile de coton.

Faure nous rassure ; ce n’est, paraît-il, que du brouillard. Néanmoins, nous dit-il, « rapport au vent qui pourrait se lever », il vaut mieux partir.

En avant donc ! Vite, nous nous rattachons et, dans le même ordre que précédemment, nous nous remettons en route. Les premiers pas sont relativement faciles : une petite cheminée, quelques éboulis à descendre. Tout à coup, un arrêt se produit. D’un geste impérieux, Faure nous rassemble sur une plateforme, à peine assez large pour nous contenir tous, nous détache, puis, après nous avoir recommandé de nous tenir immobiles se laisse plonger à bout de corde. Quelques secondes se passent, enfin un formidable : « Ça y est ! » retentit et la corde, délestée de son fardeau, remonte prendre le prochain voyageur. Le plongeon d’une dizaine de mètres de profondeur ne présente, grâce à la corde qui, d’ailleurs, vous scie les côtes, aucune espèce de difficulté. À la montée, au contraire, ce passage doit être un des plus difficiles de la Meije. Une fois en bas, nous nous rattachons encore une fois, — ça commence à devenir assommant, — et repartons de plus belle. Encore quelques éboulis, puis une grande plaque inclinée, assez peu commode à descendre et nous sommes au fond de la brèche Zsigmondy (trois quarts d’heure du sommet).

Le temps heureusement s’est un peu amélioré et le brouillard en partit dissipé, nous en profitons pour faire halte et prendre ici le repos qui nous était dû au sommet. Les guides nous montrent à notre droite le couloir où, une cinquantaine de mètres plus bas, périt Émile Zsigmondy.

La brèche proprement dite dans laquelle nous nous trouvons n’a guère plus de 2 mètres de largeur. On en sort en escaladant un ou mètres de rochers, après lequel on n’a qu’à suivre pendant une dizaine de mètres l’arête ici à peu près horizontale et suffisamment large pour permettre de marcher commodément. On arrive ainsi au pied de la première dent de l’arête, sorte de tour aux murs absolument verticaux et presque lisses qui tout à coup vous barre le passage. À droite, c’est l’abime, à gauche, une pente de glace de 50°, sur laquelle Faure est tout étonné de voir des marches taillées au piolet : car, il paraît que jamais on ne passe par là. Quant à nous, qui selon la tradition devons continuer à suivre l’arête, il nous faut, coûte que coûte, forcer la terrible première dent.

Comme toujours, c’est Faure qui, en tête, attaque la difficulté. Rassemblant toutes ses forces, il se hisse tout d’abord verticalement jusqu’à une fissure courant vers la gauche, puis se cramponnant à cette fissure, se met à traverser, le dos tourné vers l’abîme, le rocher qui à gauche lui barre le passage. Nous le voyons ainsi disparaître emportant une corde supplémentaire destinée à nous faciliter l’opération, puis, quelques instants après, l’entendons s’installer au-dessus de nous. Prosper, malheureusement, qui tient le bout inférieur de la corde supplémentaire, la lâche bêtement au moment décisif, ce qui la rend inutile.

Grande colère du père Faure dont nous entendons d’ici les imprécations sans voir qui les profère ; puis long et inutile colloque entre lui et Savoye, qui voudrait ravoir la corde. Enfin le temps se gâtant de nouveau et la neige commençant à tomber, il faut bien se décider à s’en passer de cette corde supplémentaire, ce qui ne nous empêche pas d’arriver tous sains et saufs au sommet de la dent. Nous ne nous y arrêtons guère, la neige et le vent redoublant à chaque instant de violence. Faure lui-même, si tranquille tout à l’heure, commence à être inquiet. Il y a, paraît-il, de l’orage dans l’air, et les orages sur les arêtes sont terribles. En avant, donc !

La descente de la première dent n’est qu’un jeu. On a tellement parlé de ces malheureuses arêtes, on en a si souvent décrit les horreurs, qu’on ne se représente plus guère leur traversée que comme un passage du Niagara sur une corde tendue. En réalité n’étaient les abîmes vraiment effrayants qui vous entourent, surtout du côté du Sud, personne ne songerait à y trouver le moindre danger. Autrement difficile et dangereuse est, par exemple, la traversée de l’arête Tyndall au mont Cervin.

L’escalade de la seconde dent ne présente guère plus de difficultés. On monte entre la crête du rocher et une corniche de neige qui forme la partie supérieure des pentes de glace de la face nord. Plus on avance et plus cette corniche devient haute.

Après la seconde dent, nous nous trouvons dans un vrai chemin creux bordé de deux murs, l’un de pierre, l’autre de glace, d’une hauteur d’au moins 1 mètre 50.

La troisième dent est moins commode. L’arête, ici entièrement dépouillée de neige, large d’à peine 50 centimètres, répond bien à l’idée que d’avance nous nous en étions faite. Une fois en tout, on redescend par quelques rochers assez difficiles pour remonter ensuite à la quatrième dent relativement facile. Là, il nous faut quitter l’arête, interrompue ici par une large et profonde brèche et descendre en taillant des marches dans une pente glacée de 60° jusqu’au fond de cette brèche, on regagne ensuite l’arête dont les rochers surplombent ici le glacier des Étançons et quelques minutes après on est au Pic Central (3,970 mètres).

Trois heures de chemin pour descendre 17 mètres ! La vue du Pic Central sur le reste de la Meije, le Grand Pic, les Arêtes, doit être par le beau temps grandiose au possible. Aujourd’hui, malheureusement, le brouillard de plus en plus dense couvre tout de son immuable manteau supprimant jusqu’à l’horreur de l’abîme qui au sud nous sépare du Glacier des Étançons ; pour un peu on se laisserait tomber dans ce lit de plume si merveilleusement blanc.

Le Pic Central lui-même est une petite plate-forme d’à peine deux mètres de dia mètre, sur laquelle il doit être délicieux de se reposer par un beau soleil au-dessus des précipices qui de tous côtés vous entourent. Pour nous, malheureusement, que la neige chasse devant elle, il n’y a pas de repos : à peine sommes-nous arrivés qu’il faut partir.

Cette fois-ci, c’est la vraie descente qui commence. Nous faisons d’abord quelques pas sur la neige, puis par une série de corniches courant tantôt sur le versant N.-E. tantôt contre l’arête E. de la montagne, descendons plusieurs grandes plaques, rappelant, quoique plus faciles, celles de la muraille Castelnau. Encore un grand couloir absolument vertical à descendre, en faisant comme pour le Grand Pic la manœuvre de la double corde et nous sommes au Pic Central proprement dit, dans une large échancrure de l’arête. À signaler la perte d’un piolet que mon frère laisse tomber en descendant le dernier couloir et qui s’en va tournoyant et bondissant se planter dans le glacier de Tabuchet.

La neige ayant cessé, nous en profitons pour ouvrir nos provisions : c’est notre premier repas depuis le glacier Carré, ce sera aussi vraisemblablement le dernier avant La Grave. Le moment est donc venu de boire avec du vin d’Asti à la santé de nos braves guides. Il est environ une heure.

L’accalmie malheureusement ne dure guère et bientôt la neige, reprenant de plus belle, nous force à interrompre notre joyeux festin.

En route donc ! Nous ne sommes pas encore au bout des difficultés. Loin de là ! La pente de glace de 50° qu’il nous reste à descendre pour atteindre le glacier du Tabuchet est même la partie sinon la plus difficile, du moins la plus désagréable à la descente.

Comme toujours, c’est à Faure qu’incombe la plus rude besogne. Le dos tourné à la montagne, les pieds ancrés autant que possible sur une surface glissante n’offrant aucun appui, il est obligé pour nous rendre la descente praticable de tailler dans la glace vive un véritable escalier. Pendant qu’il travaille, nous attendons dans une immobilité absolue, sans autre soutien que nos piolets enfoncés jusqu’au manche, puis dès qu’une marche est terminée nous avançons d’un pas pour aussitôt notre immobilité première. La difficulté n’est pas grande, mais avec la neige qui vous fouette le visage et pénètre vos vêtements, avec le froid qui de minute en minute va en augmentant, notre situation n’est guère enviable. Elle le devient de moins en moins à mesure que nous descendons : peu à peu nos oreilles, puis nos mains et nos pieds commencent à geler ; nous finissons par perdre entièrement le sens du toucher. Et c’est en cet état qu’il nous faut pendant de longues minutes rester immobiles, puis avancer en évitant de faire le moindre faux pas !

Aussi bénissons-nous Dieu quand, après trois quarts d’heure de ce supplice, nous prenons pied sur le glacier du Tabuchet. Nous allons pouvoir nous mouvoir enfin, courir, nous réchauffer !

Vive le glacier !

Les difficultés sont maintenant passées, Faure, lui-même, le proclame en remplaçant par un feutre mou tiré des profondeurs de son sac la chéchia des grands jours.

Avant de repartir, nous opérons le sauvetage du piolet de mon frère resté par un heureux hasard planté dans la neige à une centaine de mètres de l’endroit où nous sommes ; puis, une fois entièrement dégelés, nous nous mettons en route, le glacier est aujourd’hui excellent ; aussi le reste de la descente n’est-il qu’une course effrénée dans la neige profonde avec chutes, glissades, culbutes et Us autres agréments de ce genre de sport.

Tout d’abord nous descendons droit devant nous, face à La Grave ; puis, obliquant un peu à droite, nous longeons une grande arête rocheuse émergeant du glacier dont la partie supérieure porte le nom de « Rocher de l’Aigle ». C’est là, parait-il, qu’on veut établir un refuge destiné à faciliter l’ascension du côté de La Grave. Le point culminant de cette arête, le Bec-de-l’Homme (3,457), ainsi que sa partie inférieure, le Pic-de-l’Homme, sont deux buts d’excursions très fréquentés.

À trois heures un quart, trois heures environ après notre départ du Pic Central, nous arrivons au haut des séracs du glacier du Tabuchet, séracs qui nous forcent à passer sur les rochers de la base du Pic-de-l’Homme. Ces rochers, en grande partie de structure schisteuse et, par le fait, extrêmement glissants, n’ont rien d’at trayant ; aussi, nous empressons-nous, dès que cela se peut, de les quitter pour reprendre le glacier. Une demi-heure plus tard, nous sommes sur la moraine.

Le reste de la descente n’offre plus aucun Intérêt. Nous traversons, d’abord, d’interminables éboulis, entremêlés de pentes gazonnées qui ne valent guère mieux, puis nous suivons pendant quelque temps une sorte de contrefort schisteux qu’on quitte ensuite pour descendre, vers La Grave, par un bon chemin muletier.

À six heures, enfin, nous traversons la Romanche et, à six heures un quart, nous faisons notre entrée triomphale à l’hôtel Juge, salué par le tonnerre et la pluie.

Là-haut, les arêtes de la Meije, que nous avons quittées il y six heures, sont déjà toutes blanches. Quelle chance, tout de même que l’orage n’ait pas éclaté plutôt !

Pour conclure mon impression sur la Meije : c’est bien l’ascension la plus difficile que j’aie faite, mais je crois que certaines de ses difficultés, surtout la traversée des arêtes, ont été singulièrement exagérées.

Louis d’Orléans.

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