TRAVAUX HISTORIQUES SUR L’OISANS 4/7

Col et Roche du Galibier, par Henri Ferrand, (1853-1926). Édition : 1890-1926, – Source Gallica

Étude Géographique et historique sur la route du Lautaret
Archive Persée

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Passage du Lautaret à Noël 1930

Travaux historique
1re partie, 2e Partie, 3e partie, 4e partie

Les diguières et les rapports stratégiques avec la frontière.

Le demi-siècle des guerres de Lesdiguières en Dauphine est naturellement une période de peu d’activité dans les travaux publics, mais qui marque un progrès dans l’importance militaire de la route. Sa condition nous est inconnue, mais sa valeur stratégique reçoit une démonstration qui sert de modèle pour toutes les guerres qui suivent. Dans les guerres de religion, elle offre aux protestants, concentrés dans le Champsaur et à La Mure et dont le but est de s’emparer de Grenoble, la menace d’une attaque en flanc ; ils essayent donc de s’en rendre maîtres. En 1587, après la défaite d’une bande de Suisses à Vaulnaveys, Lesdiguières poursuivit les fuyards dans l’Oisans et ensuite fortifia le temple du Monêtier et y mit une garnison (Journal des guerres de Lesdiguières, éd. Douglas et Roman, dans les Documents pour servir à l’histoire du Dauphine.). Quand il se fut éloigné, une bande des catholiques de Briançon le reprit. En septembre 1588, passant par le Bourg-d’Oisans, il le mit en état de défense. Arrivé aux Diguières, il fut informé que les troupes du duc de Mayenne venaient l’assiéger. Il partit par le Valbonnais et Ornon pour donner secours à ses coreligionnaires, mais ne put rien faire contre les 6 000 assiégeants (Douglas et Roman, Mémoire du capitaine Arabin.) et le fort du Bourg fut rendu à l’ennemi. Mais c’est surtout dans la guerre de Savoie, qui forme la suite des luttes religieuses, que « le renard du Dauphiné » inaugura le vrai rôle stratégique de la route.

Ces hostilités sont le prélude d’une période de guerre dans les Alpes. Pour la France, il n’est plus guère question d’entrer en Italie, mais de défendre la frontière du Sud-Est contre les attaques des ducs de Savoie. Ces princes ambitieux cherchent à s’agrandir en marchandant l’aide que l’emplacement de leurs états leur permet de donner aux ennemis de leur voisin occidental. Leur rôle dans les combinaisons hostiles à la France est de créer une diversion par-derrière, pendant que la lutte principale suit son cours dans le nord. Vers la fin des guerres de religion, comme maintes fois après, le duc de Savoie rendait service à la maison d’Autriche dans sa lutte avec celle de Bourbon, en agitant les réformés du Dauphiné et en occupant l’attention d’une armée française. La frontière de l’époque qui suivait un cours bien différent de celui de la frontière moderne se prêtait bien à cette politique.

À partir du Rhône (Sopheau, Variations dans la frontière des Alpes, Ann. de Géog., 1894.), elle était marquée par le Guiers jusqu’aux sources du Guiers-Vif; elle tournait alors vers le nord, décrivait une courbe et traversait l’Isère près de Fort-Barraux. Arrivée de là aux sources du Bréda, elle suivait la ligne de partage des eaux entre la Romanche et l’Arc, en passant par les cols du Glandon, des Prés-Nouveaux et du » Galibier au Mont-Thabor. Ici elle rejoignait la frontière moderne, mais elle la suivait, non pas au sud, mais vers le nord, jusqu’au col d’Ambin. De là elle traversait la vallée de la Doire-Ripaire, renfermait aussi une partie de celle de la Glusone et retrouvait la limite moderne au Col Saint-Martin. Ensuite elle se dirigeait sur la mer par une ligne assez compliquée. Pendant deux siècles, de 1500 jusqu’à 1713, cette frontière demeura sans modification sérieuse. Toutes ses possibilités stratégiques étaient étudiées et la guerre dans les Alpes ne ressemble à rien autant qu’à une partie d’échecs, où les mêmes combinaisons, bien connues, se répètent. Le grand trait du pays, au point de vue militaire, est le saillant que forment le Haut-Dauphiné et le Briançonnais dans le terrain savoyard. De ce saillant, Grenoble est l’arsenal, le dépôt de vivres et la clef de ses communications avec l’intérieur (D’Aiguiton, Mémoire militaire sur les frontières de France, 1790.), et Briançon la place forte avancée qui garde les approches du Mont-Genèvre. Les deux villes sont liées par la route de Gap, un moyen de communication long, mais sûr, propre au passage des voitures et du canon, et par celle du Lautaret, ou la Petite Route, qui abrège de cinq jours la marche dés piétons et diminue les frais de transport. Mais ce qui donne à cette dernière sa valeur principale est son rapport avec les deux grandes voies au nord et au sud. Elle protège l’approche du Mont-Genèvre et surveille celle du Mont-Cenis. Pendant que la grande route traverse presque le milieu du saillant, la petite se trouve à côté de la frontière. Elle n’est séparée de la Maurienne que par une seule ligne de montagnes qui ne sont point inaccessibles, étant traversées par les cols du Glandon, de la Croix de Fer, des Prés-nouveaux, de la Valette, du Galibier et autres. Elle communique avec la vallée de l’Isère par Allemont et le Pas de la Coche, et avec celle de la Clairée par les cols du Chardonnet, de Buffère, de Cristol, de Granon et de Barteaux. Elle fournit donc les moyens de surveiller une armée qui s’achemine par la Maurienne et le Gré- sivaudan vers Grenoble ou par la vallée de la Clairée vers le Mont-Genèvre, de la précéder à son arrivée, de couper ses communications ou gêner sa retraite. Elle donne également l’occasion de soutenir la ligne de la grande route par les passages de Vallouise et du Col d’Ornon. En outre, elle est facile à défendre (De Montanel, Topographie militaire de la frontière des Alpes, 1743.) et son point central, le Bourg-d’Oisans, offre des facilités pour l’établissement d’un camp (De Bourcet, Communications entre la grande et la petite route. Voyage d’inspection de la frontière des Alpes, documents annexes, 1752, édit. Duhamel.)

Lesdiguières connaissait bien ce pays et savait s’en servir. Dans la dernière guerre de religion, il avait à faire face aux ligueurs qui tenaient Grenoble et au duc de Savoie, aidé par des troupes espagnoles. Quand il passait par l’Oisans, en 1587 et 1588, il était en route pour le Piémont pour riposter aux incursions du duc en Provence. En 1593, à Mont-Genèvre, ayant reçu « divers advis que l’ennemi ravageait entièrement Graysivaudan (Journal des Guerres) », il manda incontinent à ses troupes de prendre la route du Bourg-d’Oisans; mais les Savoyards « s’étaient barriques et retranchez fort et ferme » et il ne réussit pas à les chasser. Enfin, en 1597, comme le duc combattait encore et attendait l’arrivée des secours de Milan, Lesdiguières, pour fermer la Maurienne à ces derniers, résolut d’entrer en Savoie par Vaujany. Il le fit, « non sans une extrême peine et incommodité aux passages des eaux qu’il fallut gayer et des montagnes les plus rudes qu’il est possible de croire », comme dit un chroniqueur (Lesdiguières et l’armée du Roy en Savoie.), « après avoir (non sans grand travail) surmonté les difficultés des chemins et précipices des montagnes » selon un autre (Sommaire, Récit du progrès de l’armée.)

Il est probable que ces expressions s’appliquent plutôt au chemin de l’Eau-d’Olle qu’à la partie de la Petite Route traversée, mais en même temps, après une telle période de désordre, on ne croit guère que sa condition fût bonne. Quand la paix fut restaurée, elle reçut de Lesdiguières, dans la vallée de Vizille, la protection contre la Romanche que lui fournissait une digue construite depuis la montagne de Séchilienne jusqu’au rocher de l’Étroit (Perrin-Dulac, Description générale de l’Isère, 1806.) Ce qu’elle devenait dans ses parties supérieures, nous l’ignorons. Pendant la paix du XVIIe siècle, qui, pour le Dauphiné ne fut interrompue que par la guerre de la succession de Mantoue, elle paraît avoir été négligée. Peut-être a-t-elle servi à cette occasion comme ligne de transport. Quand les renseignements reparaissent, le pays est à la veille d’une guerre plus sérieuse et plus prolongée.

À suivre…

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